LA MÈRE COQUETTE

OU LES AMANTS BROUILLÉS

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE PAR LA TROUPE DU ROI

M. DC. LXVI. Avec Privilège du Roi.

PAR DONNEAU DE VISÉ

À PARIS, Chez THÉODORE GIRARD, dans la Grand' Salle du Palais, du côté de la Cour des Aides, à l'Envie.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2017 à 21:47:01.


PRÉFACE.

Tout Paris a vu jouer en même temps sur deux illustres Théâtres, deux Comédies qui portaient le nom de la mère Coquette, ou des Amants Brouillés. L'une est d'un fameux Auteur, qui a déjà mis plusieurs Ouvrages au jour, avec beaucoup d'applaudissement : et l'autre, celle qui a été représentée par la Troupe du Roi. Si je dois retirer quelque gloire de cette dernière, c'est d'avoir été assez heureux pour inventer un Sujet qui ait pu servir d'Idée à un Auteur dont la réputation est si bien établie. Il a lui-même avoué que je lui en fis confidence chez une Personne de Qualité, qui s'en souvient encor aussi bien que lui. C'est une vérité qui passe pour constante ; et je ne dois pas me mettre en peine de la prouver, puisque des Personnes de Naissance et dignes de Foi, ont vu ma pièce, longtemps avant que cet illustre Auteur eût commencé de travailler à la sienne, et l'ont même dit à sa Majesté, lors que notre guerre a fait le plus de bruit, et qu'elle en était importunée. Depuis, il s'est avisé de dire pour se justifier, qu'il avait tiré sa pièce, d'un sujet Espagnol ; et dans celle qu'il rapporte, on voit une Tante qui élève une Nièce, et qu'il dit lui avoir fourni l'Idée de la mère Coquette. Mais il est bien plus vraisemblable que c'est la mienne, puisqu'il n'y a pas tant de différence de mère à mère, que d'une Tante à une Nièce. Peut-être qu'il me dira que la Tante est vieille : mais cela ne doit produire aucun bel effet, puisqu'il n'est pas impossible qu'elle soit aussi jeune que sa Nièce, et que le Caractère de la mère que nous avons fait paraître sur la Scène, n'est plaisant qu'en ce qu'elle veut paraître aussi jeune que sa fille, et que l'on est persuadé du contraire. Car on en pourrait douter, si c'était une Tante, puisque l'on paraît quelquefois plus jeune que l'on est : mais il est impossible que l'on ait cette pensée pour une mère, quand même elle paraîtrait aussi jeune que sa fille. C'est ce qui rend le Caractère de la mère, ridicule, et ce qui fait voir qu'il n'y a rien de commun entre la Tante de l'Espagnol, et la mère dont je lui ai fourni l'Idée. Pour ce qui est des autres pensées, où nous nous sommes rencontrés, qui ne regardent point la mère Coquette, je crois être obligé de dire qu'elles sont dans le Berger Extravagant, et en d'autres lieux, et que je les ferai voir s'il en est besoin. Quant au Caractère de la Servante que l'on peut dire qui fait tout dans cette Pièce, puisqu'en faisant agir tous les autres, elle agit aussi toujours Elle-même, je ferai voir à cet Auteur, la même chose dans le Roman de Cassandre, et une Lettre qui produit les mêmes Effets que la nôtre de la mère Coquette. Il est vrai que c'est parmi des Personnes relevées : mais cela ne fait rien à notre Dispute. Voilà à peu près, les endroits où nous pouvons nous être rencontrés par la lecture de ces Livres-là : mais pour ce qui regarde le Caractère de mère Coquette, je crois en être le seul inventeur, et que rien n'a pu lui en fournir l'Idée, que les Vers que je lui ai dits sur ce sujet. Au reste, comme ma Pièce a cabalé toute seule, et que je ne me suis point mis en peine de la faire réussir, ainsi que font quelques Auteurs, que la cabale rend illustres, elle n'a pas ressemblé à celles qui font grand feu d'abord, puisqu'elle a été plus suivie à la dix-huitième Représentation qu'à la première.


ACTEURS

GÉRONTE, père d'Arimant.

ARIMANT, Amant de Belamire.

LUCINDE, Mère de Belamire.

JACINTHE, Servante de Lucinde.

BELAMIRE, Fille de Lucinde.

LE MARQUIS.

ERGASTE, Valet de Lucinde.

La Scène est dans une Salle, chez Lucinde.


ACTE I

SCÈNE I.
Jacinte, Lucinde.

JACINTE.

Madame, d'où vous vient cette langueur mortelle ?

Vous êtes, quoique veuve, et jeune, et riche, et belle,

Votre fille est bien faite, elle a beaucoup d'esprit.

LUCINDE.

Ah ! C'est de sa beauté que vient tout mon dépit.

5   Les Mères, tu le sais, qui sont encore belles,

Ne doivent point avoir de Filles auprès d'elles.

Nos attraits sont toujours effacés par les leurs.

Ils savent, malgré nous, l'Art de vaincre les coeurs,

Souvent, lorsque l'on voit la fille avec la mère,

10   J'entends certains discours qui ne me plaisent guère,

Et des Gens qui tout bas, disent autour de loi,

Cet Objet rangera bien des coeurs sous sa Loi.

Quand sa mère était fille, elle était aussi belle,

Ah ! Discours trop piquants ! Louange trop cruelle !

15   Laissons là le Passé, si le Présent est beau,

Mes appas, avant moi, n'iront point au tombeau.

Si l'on examinait les traits de mon visage,

Qui ne démentent point ceux de mon plus bas âge,

On verrait le sujet qui cause mon ennui ;

20   Mais ayant près de moi Belamire, aujourd'hui

Sans paraître plus vieille, on dirait que mon âge

Se voit dans sa grandeur plus que sur mon Visage ;

Je tâche, vainement, de flatter ma douleur,

En me représentant que je parais sa soeur,

25   Et que dessus mon front, tant de jeunesse brille,

On la connaît trop bien, l'on sait qu'elle est ma fille.

JACINTE.

Mais quoi ! La marier, c'est l'éloigner de vous,

Et je ne comprends point, je l'avoue entre nous,

Pourquoi vous prétendez rompre son mariage,

30   Ni pour quelle raison j'entreprends cet ouvrage.

LUCINDE.

Quoi, tu ne connais pas, toi qui sais mes oecrets,

Pourquoi j'agis ainsi, ni pour quels intérêts ?

Apprends que ma douleur deviendrait bien amère,

Si par ce triste Hymen je devenais Grand-mère.

35   Quoi, Grand-mère ! Ah ce nom m'effraie au dernier point.

Sois sûre qu'Arimant ne l'épousera point :

Et puis si j'ose, enfin, te l'avouer sans honte,

Je crois bien mériter les douceurs qu'il lui conte.

Comme tu me connais, tu l'as pu soupçonner,

40   Et m'as désobligée à ne pas deviner.

JACINTE.

Je devinais fort bien, et n'osais vous le dire ;

Mais je veux qu'Arimant lui laisse Belamire,

Qu'il n'adore que vous : croyez assurément,

Que dans peu cette belle aura quelque autre Amant.

LUCINDE.

45   J'y vais mettre bon ordre, et je veux que ma fille

Suive mes volontés, en épousant la grille.  [ 1 Grille : Assemblage à claire-voie de barreaux de fer ou de bois, se traversant les uns les autres et servant à fermer une fenêtre, une ouverture. Fig. Épouser une grille, se faire religieuse. [L]]

J'agirai doucement, va la faire venir,

Et viens voir de quel air je vais l'entretenir.

Jacinte entre dans la chambre de Belamire.

SCÈNE II.

LUCINDE, seule.

Je l'aime, mais aussi je m'aime un peu plus qu'elle,

50   Je ne la puis souffrir, pour ce qu'elle est top belle.

Plût au Ciel qu'Arimant lui trouvât moins d'appas,

Je pourrais me résoudre à ne l'éloigner pas.

SCÈNE III.
Lucinde, Belamire, Jacinte.

LUCINDE.

Ma fille, approchez-vous ?

BELAMIRE.

Que voulez-vous, ma mère ?

LUCINDE.

Ma fille, de ce nom tâchez de vous défaire,

55   Vous le dites souvent, et sans nécessité :

Mais sachez que les gens qui sont de qualité,   [ 2 Qualité : Noblesse distinguée. [L]]

Ne disent point ma mère, et qu'ils disent Madame.

Mais que je sens pour vous de trouble dans mon âme !

Vous grandissez, ma fille, et c'est pourquoi je dois,

60   Du Monde, ou du Couvent, vous faire faire choix.

Quand j'y songe un moment, ma peine est sans seconde,   [ 3 Sans seconde : Sans pareille. [L]]

Vous souffririez beaucoup, si vous restiez au Monde.

Eût-on de grands Trésors, fût-on d'un noble sang,

Sans être mariée, on n'y tient point de rang.

65   Il faut donc s'embarquer dedans le mariage ;

Mais l'on sait trop que c'est un pompeux esclavage,

Un Charme dangereux qui sait nous éblouir,

Une Prison ouverte, et dont on ne peut fuir,

Un Plaisir sans appas, une douceur amère,

70   Bref, le plus grand des maux, et le plus ordinaire.

La Femme doit être humble, et servir son Époux,

Endurer son chagrin, endurer son courroux ;

Lorsqu'un mari le veut, malgré nous il faut rire,

Manger sans avoir faim, pleurer quand il soupire,

75   Et par une rigueur pire que le trépas,

Ne se point ajuster quand il ne lui plaît pas.

On souffre encor beaucoup dedans le mariage,

Des Enfants qui nous font vieillir plutôt que l'âge ;

Un Époux, en mourant, peut laisser des procès,

80   Qui nuisent à nos Biens, ainsi qu'à nos attraits.

Tel est le mariage : et par l'expérience,

On voit que ses Plaisirs n'ont rien que l'apparence,

Que tous les hommes sont perfides, inconstants,

Et que leur plus grand feu ne dure pas longtemps.

85   On mène dans un Cloître, une plus douce vie,

De l'embarras du Monde, elle n'est point suivie,

Et c'est celle, à mon sens, que vous devez choisir.

BELAMIRE.

Je voudrais, de bon coeur, suivre votre désir,

Mais...

LUCINDE.

Suivez mes conseils, croyez que je vous aime,

90   Quand malgré mon amour, qui pour vous est extrême,

Malgré les Déplaisirs qu'en secret j'en ressens,

Je me fais violence alors que je consens

À vous laisser aller dans des Lieux où votre âme

Ne doit jamais brûler que d'une sainte flamme :

95   Et quand je vous le dis, le juste Ciel connaît

Si c'est pour votre Bien, ou pour mon Intérêt.

BELAMIRE, en se reprenant.

Mais ma mère... Excusez le trouble de mon âme,

Me faisait oublier qu'il faut dire Madame.

LUCINDE.

Je connais que le Monde a pour vous des appas,

100   Vous vous perdez, ma fille, et vous n'y pensez pas.

BELAMIRE.

Ne peut-on pas partout...

LUCINDE.

Plût à Dieu qu'à cet âge

Mon Bonheur m'eût offert un pareil avantage !

BELAMIRE.

Mais, mon Père, Madame, était-il Homme ?...

LUCINDE.

Oui ;

Mais l'on en trouve peu de pareils aujourd'hui.

BELAMIRE.

105   Peut-être que le Ciel à mes voeux favorable,

Pourra dans Arimant, m'en donner un semblable.

LUCINDE.

Le Ciel dans vos Amours ne prendra point de part.

BELAMIRE.

Madame, il faut donner quelque chose au hasard.

LUCINDE.

Vous y serez trompée.

BELAMIRE.

Il est vrai, je puis l'être.

110   Mais quoi, ne faut-il pas qu'un mari soit le Maître ?

LUCINDE.

Rentrez, impertinente, et ne répondez pas,

Ôtez ces Mouches-là, mettez des souliers bas,

Les hauts Talons pour vous ne sont pas à la mode,

Et puis cette chaussure est beaucoup incommode.

BELAMIRE.

115   Mais...

LUCINDE.

  Mais rentrez, vous dis-je, et ne répliquez pas,

Faut-il qu'auprès de moi je voie tant d'appas ?

SCÈNE IV.
Lucinde, Jacinte.

LUCINDE.

Vois qu'elle paraît grande, et regarde, Jacinte,

Si mon âme a sujet d'être ouverte à la plainte ?

Elle n'a pas quinze ans, et tu sais toutefois,

120   Que tout le monde veut qu'elle en ait vingt et trois.

Quoique je sois encor dans un assez jeune âge,

Je verrai, devant moi, chacun lui rendre hommage,

De ses brillants appas connaître le pouvoir.

Ah ! Devais-je souffrir qu'elle prît l'habit noir ?   [ 4 Habit noir : Terme de religieuses bénédictines. Habit de choeur, grande robe noire plissée, avec des manches longues, qu'on porte aux cérémonies. [L]]

125   Ce Penser me chagrine, et me rend inquiète.

JACINTE.

Madame, vous deviez lui laisser la Bavette ;   [ 5 Bavette : Linge qu'on met aux petits enfants au devant de l'estomac. Cette fille est jeune, il n'y a pas longtemps qu'elle était encore à la bavette. [F]]

Mais puisque vous voulez lui ravir Arimant,

Je veux dès aujourd'hui, vous gagner cet Amant ;

Et je le vais convaincre à vous venir, lui-même,

130   Déclarer, que pour vous, son amour est extrême.

Je veux que ces Amants ne se puissent souffrir,

Que de leur Jalousie ils ne puissent guérir,

Et que leur peine enfin soit et forte, et durable.

Ne croyez pas, au moins, Belamire coupable,

135   Quand vous verrez tantôt l'amoureux Arimant

L'appeler inconstante, avec emportement.

Querellez-la pourtant, paraissez en colère,

Et laissez-moi le soin de conduire l'affaire.

LUCINDE.

Je te le laisse entier : mais sois sûre pourtant

140   Que je reconnaîtrai ce service important.

SCÈNE V.

JACINTE, seule.

Pour moi, je veux toujours bien servir ma Maîtresse,

Elle a pour tous ses Gens une grande tendresse,

Et n'en met point dehors, sans les récompenser ;

Mais en servant sa fille, elle peut me chasser.

145   Non, il ne faut jamais servir contre son Maître,

Puisqu'enfin, tôt ou tard, il peut le reconnaître :

Toujours au gros de l'Arbre on se doit attacher,

Et c'est le seul Appui que l'on doit rechercher,

Qui n'en tient qu'une branche, est mal en assurance,

150   Et la crainte pour lors, surpasse l'espérance.

Mais ce n'est pas assez des desseins que j'ai faits,

Il faut trouver moyen d'en venir aux effets.

Je tiens de Belamire, à propos une Lettre,

Qu'aux mains de son Amant je dois tantôt remettre ;

155   Comme elle est sans dessus, je puis facilement...

Mais jouons notre Rôle, et plaignons Arimant.

SCÈNE VI.
Arimant, Jacinte.

JACINTE, feignant de ne le pas voir.

Qui l'aurait pu prévoir !

ARIMANT.

Mais qu'as-tu donc, Jacinte ?

Réponds-moi.

JACINTE.

La douleur dont mon âme est atteinte

Ne saurait s'exprimer... Ciel ! Quelle lâcheté !

160   Faire pour le Marquis cette infidélité !

Quoi, trahir Arimant !

ARIMANT.

Hé ! Quoi donc, Belamire...

JACINTE.

J'avais bien résolu de n'en jamais rien dire,

Mais vous m'avez surprise.

ARIMANT.

Hélas ! J'aurais juré

Qu'elle eût eu du mépris pour cet Évaporé,

165   Dont tout le Marquisat n'est rien qu'une Chimère,

Un Songe décevant, un Titre imaginaire ;

Et quoique mon Parent, j'avouerai qu'aujourd'hui

L'on voit fort peu de Gens qui soient plus fous que lui.

Cependant, il sait l'Art de divertir mon Père,

170   Et comme il a trouvé le secret de lui plaire,

Le bon Homme qui sait qu'il n'a pas trop de Bien,

Pour en rire souvent, ne lui refuse rien.

Il s'est mis depuis peu le bel air dans la tête.

JACINTE.

Je crois que c'est par là qu'il a fait la conquête

175   Du Coeur de Belamire.

ARIMANT.

  Est-il possible hélas !

JACINTE.

L'Éclat, pour le beau Sexe, a de puissants appas ;

Et Belamire a cru, du moins je le présume,

Que l'on lui porterait la Queue en grand volume.

ARIMANT.

Quoi, d'elle tout à fait serai-je abandonné ?

JACINTE.

180   Voilà pour le Marquis ce qu'elle m'a donné.

BILLET DE BELAMIRE.

Je croyais occuper une place en votre âme :

Mais qui peut bien passer un jour

Sans voir l'objet de son amour,

Montre trop qu'il a peu de flamme.

185   C'est assez vous faire savoir

Que je désire de vous voir,

Et ce que peut l'Amour dans le Coeur d'une Femme.

JACINTE, à Arimant.

Donnez.

ARIMANT.

Quoi, te la rendre !

JACINTE.

Ah ! Gardez d'en parler :

Hé quoi, voudriez-vous bien me faire quereller ?

190   Si jamais Belamire en avait quelque indice,

Je n'aurais plus de lieu de vous rendre service.

ARIMANT, lui jetant la Lettre.

Dis-lui que désormais je ne veux plus la voir,

Que ses yeux sur mon coeur n'ont plus aucun pouvoir,

Que je la veux haïr, puisqu'elle est infidèle,

195   Et que je ne veux plus entendre parler d'elle.

Oui, dis-lui, que... Mais quoi ! Mon coeur n'y consent pas.

Non... Va, dis-lui pourtant...

JACINTE.

Quoi ?

ARIMANT.

Je l'ignore hélas !

Dépeint-lui mon dépit, mon amour, et ma haine,

Parle-lui de mon feu, parle-lui de ma peine,

200   Dis-lui qu'elle est encor dedans mon souvenir,

Fais-lui bien voir sa faute, et la fais revenir,

Dis-lui que je l'adore, et que je lui pardonne.

Quoi, donc, lui pardonner lorsqu'elle m'abandonne !

JACINTE.

Ah ! Vous l'aimer encor, et ce trouble d'esprit...

ARIMANT.

205   L'Amour ne peut régner avec tant de dépit.

Quoi, l'Ingrate, au mépris de ma persévérance.

Après m'avoir promis dès sa plus tendre enfance,

De ne changer jamais, et de n'être qu'à moi,

Cesse enfin de m'aimer, et me manque de foi !

210   Montre à tous, que son coeur est rempli d'autres flammes,

Et ne peut être exempt des faiblesses des Femmes.

JACINTE.

Savez-vous ce qui peut la faire revenir ?

ARIMANT.

Non.

JACINTE.

Je pourrai demain vous en entretenir.

Adieu, je suis pressée.

ARIMANT.

Encor un mot, de grâce,

215   Dis-moi, si tu le sais, ce qu'il faut que je fasse ?

JACINTE.

En feignant que sa mère a su vous enflammer,

Et que votre dessein est enfin de l'aimer,

Vous jetterez bientôt le trouble dans son âme,

Et la ferez songer à sa première flamme.

ARIMANT.

220   Pour lui faire dépit, je crois que dès ce jour,

Je pourrais bien passer de la Feinte à l'Amour.

JACINTE.

Ce serait un peu trop, gardez-vous de le faire,

On revient à l'Amour, en quittant la Colère.

ARIMANT.

L'Ingrate ! Qui l'eût cru ?

JACINTE.

J'ai dit la vérité :

225   Mais pour connaître mieux son infidélité,

Chez elle, tous les jours, ayez soin de vous rendre,

Avecque le Marquis, vous la pourrez surprendre.

Il vient, vous perdrez tout, si vous vous découvrez ;

Quand vous aurez tout vu, pour lors vous parlerez.

SCÈNE VII.
Arimant, Le Marquis.

LE MARQUIS.

230   Hé bonjour, donc, Cousin.

ARIMANT.

  Pourquoi ces révérences ?

Quand vous déferez-vous de vos impertinences ?

Tant de contorsions, de signes, et de cris,

Font de cinquante pas, reconnaître un Marquis.

LE MARQUIS, lui prenant la main.

La Joie, en te voyant, tellement me transporte...

ARIMANT.

235   Vous me rompez la main, en serrant de la sorte.

LE MARQUIS.

Que je t'embrasse donc.

ARIMANT.

Ah ! Tout beau, c'est assez.

LE MARQUIS.

Souffre qu'encor un coup...

ARIMANT.

Cousin, vous me blessez,

Ce rude embrasement trop fortement m'oblige,

Je suis estropié, vous m'étouffez, vous dis-je.

LE MARQUIS.

240   Je ne te puis par là faire voir la moitié...

ARIMANT.

On peut plus sagement exprimer l'amitié.

Ces saluts du bel air, sentent trop les gourmades,   [ 6 Gourmade : Coup de poing donné en se battant. [F]]

Vous étouffez les Gens avec vos embrassades.

Quand vous déferez-vous de toutes ces façons ?

LE MARQUIS.

245   À moi, Cousin, à moi, me faire des Leçons !

Tu veux railler, je crois.

ARIMANT.

C'est un avis sincère ;

Comme votre Parent, je ne me saurais taire.

LE MARQUIS.

Tu ne connais pas bien les Gens de qualité,

Quand tu crois que leur air n'a rien que d'éventé.

250   La liberté du Corps, loin d'être au rang des vices,

Fait voir que l'on sait bien faire ses exercices,

Et rien ne charme plus qu'un homme bien dispos.

ARIMANT.

Mais pourquoi se voûter, et faire le gros dos ?

LE MARQUIS.

Cette habitude-là se prend auprès des Dames,

255   Lorsque l'on veut surprendre une place en leurs Âmes,

Et qu'on leur parle bas, pour faire des Jaloux.

ARIMANT.

Je le crois, mais adieu.

LE MARQUIS.

Cousin, que faites-vous ?

Sachez que votre Père est avec Belamire,

Et depuis ce matin, on a dû vous le dire.

260   Je dois l'y venir prendre, et je vais l'y trouver.

ARIMANT.

Son inhumanité me fait ici rêver.

Vous savez qu'au retour d'un funeste Voyage,

On me vint rapporter qu'il avait fait naufrage ;

Vous me vîtes alors, et vous n'ignorez pas

265   Avec quel déplaisir j'appris ce faux Trépas.

Cependant, vous savez qu'usant de violence,

Depuis ce grand retour, il règle ma dépense,

Et prétend m'obliger d'étouffer une ardeur

Que par son ordre exprès, j'ai fait naître en mon coeur.

LE MARQUIS.

270   Il voudrait t'empêcher d'adorer Belamire.

ARIMANT.

Il ne me veut plus voir vivre sous son Empire,

Et dit que je pourrai rencontrer aisément

Un plus illustre Objet, plus riche, et plus charmant.

LE MARQUIS.

Il est vrai, tu devrais quitter cette Coquette.

ARIMANT, à part.

275   Oui bien pour satisfaire à ta flamme secrète,

Lâche.

LE MARQUIS.

Que dis-tu là ?

ARIMANT.

Que même contre Toi,

Je la disputerais, qu'elle a reçu ma foi.

LE MARQUIS.

Si son Père avait pu se tirer du naufrage,

Déjà, depuis longtemps, tu serais en ménage.

280   Le tien à soixante ans, fut plus adroit que lui.

ARIMANT.

Quand j'y songe, je sens redoubler mon ennui.

LE MARQUIS.

La mère craint de voir marier Belamire.

Mais votre père vient.

ARIMANT.

Et moi je me retire,

Et vous laisse avec lui.

LE MARQUIS.

Vous ne ferez pas mal.

285   Il ne sait pas qu'il a son père pour rival.

SCÈNE VIII.
Le Marquis, Géronte.

LE MARQUIS.

Vous avez à loisir, conté votre martyre.

GÉRONTE.

Déjà, depuis longtemps, j'ai quitté Belamire,

Et j'ai, voulant t'attendre, été chez Clidamis,

Qui loge, tu le sais, en ce même Logis.

LE MARQUIS.

290   Vous avez tantôt fait votre Cour à merveille.

GÉRONTE.

Belamire, il est vrai, n'eût jamais de pareille.

Comme Ami du Logis, par un heureux Destin,

On m'a laissé chez elle, entrer dès le matin :

Elle sortait du Lit, et se chaussait encore,

295   Et j'ai vu des Beautés dignes qu'on les adore.

Je n'y saurais songer qu'avec mille transports,

Son habit laissait voir la forme de son Corps,

Car rien ne le couvrait qu'une Jupe légère,

Comme au sortir du Lit, elle en met d'ordinaire.

300   C'est alors qu'en mon Coeur, imprimant ses appas,

Mon oeil se figurait ce qu'il ne voyait pas.

J'ai moins senti de feu, pendant tout mon jeune âge,

Car je le sentais lors, monter sur mon Visage ;

Et dans la forte ardeur de mes désirs brûlants,

305   Je sentais que mes yeux étaient étincelants,

Et répandaient un feu qui lui faisait connaître,

Que de ma passion je n'étais plus le Maître :

Et cependant qu'ainsi je me sentais brûler,

Quand je ne disais mot, je croyais lui parler.

310   J'avais lors des plaisirs mêlés de douces peines,

Je sentais tout mon sang bouillir dedans mes veines,

Je sentais ce qu'on sent lorsque l'on ne sent rien,

Ou que pour trop sentir, on ne se sent pas bien.

LE MARQUIS.

Peste ! Tous ces transports marquaient peu de vieillesse !

GÉRONTE.

315   Aussi je sens encor un reste de Jeunesse,

Mais si fort, que sans cesse, il trouble mon repos.

LE MARQUIS.

Vous avez de l'ardeur jusques au fonds des os.

GÉRONTE.

Ce n'est pas tout encor, cette Beauté parfaite,

Un peu de temps après, s'est mise à la Toilette ;

320   Tant qu'elle s'est tenue assise à son Miroir,

J'ai goûté doublement, le plaisir de la voir ;

J'en voyais deux pour une, et sa Glace fidèle

M'en présentait encor une Image si belle,

Que je suis assuré qu'elle ne saurait voir

325   Un Objet aussi beau, que dedans son Miroir.

Ensuite, elle a défait, pour croître mon martyre,

Ses beaux et blonds cheveux que tout le monde admire :

La Nature jamais n'en a fait de si longs,

Puisqu'on les voit tomber jusques à ses talons.

330   Pendant qu'on les peignait, prenant bien mes mesures,

J'en ai, sans être vu, ramassé ces peignures.

Il les tire d'un papier qu'il a dans sa poche, et les brise.

Que voilà qui contente un Coeur bien amoureux !

Souvent, lorsqu'elle avait sa main à ses cheveux,

335   J'ai vu jusques au coude, un Bras incomparable.

LE MARQUIS.

Sans l'autre, ce beau Bras n'aurait point de semblable.

GÉRONTE.

J'en admirais le tour, quand, contre son dessein,

Une Épingle, en tombant, m'a fait voir son beau Sein.

Je n'en saurais parler, qu'aussitôt dans mon âme,

340   Ce penser qui me plaît, ne réveille ma flamme.

Dès qu'on le voit paraître, on est tout hors de soi,

On eût dit qu'il voulait soupirer avec moi,

Et qu'il prenait pitié de mon secret martyre.

Ah ! Qu'il est doux de voir un beau Sein qu'il soupire !

345   Un doux saisissement, un frisson plein d'ardeur,

À cette vue, a mis le trouble dans mon coeur ;

Je suis resté sans force, et même sans parole :

Mais ce qui fait qu'à peine encor je me console,

Est qu'en l'admirant trop, je suis à ses genoux,

350   Tombé tout interdit, sans vigueur, et sans pouls.

Mais comme elle ignorait d'où venait ma faiblesse,

Elle a su l'imputer d'abord à ma vieillesse,

Et cependant c'était d'un grand excès d'amour.

LE MARQUIS.

Vous avez dû par là, faire bien votre Cour.

GÉRONTE.

355   Je n'ai pu lui parler du Feu qui me dévore,

Je tremblais, en voyant cet Objet que j'adore,

Et l'Amour m'imposant de trop sévères Lois,

J'ai commis à mes yeux, l'office de ma voix.

Mais comme tu peux voir cette adorable Belle,

360   Et qu'elle aime à te voir venir souvent chez elle,

Pour dire qu'elle voit les Gens de qualité,

Car tu sais que le Sexe a cette vanité,

Découvre adroitement les Secrets de son âme ;

Écoute si mon Fils parle encore de sa flamme,

365   Car tu sais, entre nous, l'ordre qu'il a de moi,

Et tu sais même enfin, qu'il ignore pourquoi.

LE MARQUIS.

Savez-vous qu'à moi-même il est venu s'en plaindre.

GÉRONTE.

Vois, si je n'aurais point d'autre Rival à craindre ;

Et crois que si je viens à bout de mes souhaits,

370   Toujours du Marquisat j'entretiendrai les frais.

LE MARQUIS.

Je vous pourrai dans peu donner quelque lumière,

Et je vous servirai de la belle manière ;

J'écarterai tous ceux qui voudront lui parler,

Tout le Monde fait jour aux Galants du bel air.

ACTE II

SCÈNE I.
Lucinde, Jacinte.

LUCINDE.

375   Je connais que Jacinte est fille de parole.

JACINTE.

D'un mari trépassé, le futur vous console :

Mais ne craignez-vous point qu'il ne revienne ?

LUCINDE.

Hélas !

Je crois qu'il est bien mort.

JACINTE.

Oui, s'il n'en revient pas :

Mais on revient souvent, d'un aussi long Voyage ;

380   On peut ressusciter, quand on a fait naufrage ;

Quoiqu'un Homme ait été blessé mortellement,

Et qu'un Ami l'ait vu porter au Monument,

Il en revient encor, et souvent dans l'Histoire

On voit des incidents moins faciles à croire.

LUCINDE.

385   Quand il mourut, Géronte était avecque lui :

Mais ne m'en parle plus, car je mourrais d'ennui.

JACINTE.

Parlons, donc, d'Arimant, peut-être que votre âme...

Mais qu'avez-vous encor ? Vous soupirez, Madame ;

Gardez que le chagrin ne ternisse vos yeux ;

390   Qui prend un mari neuf, doit oublier le vieux,

Puisqu'en se mariant, on promet...

LUCINDE.

Ah ! Jacinte,

La douleur dont je sens mon âme est atteinte,

Est de ne pouvoir pas oublier Arimant :

Quand le défunt mourut, je crus absolument,

395   Que pour d'autre jamais, je n'aurais le coeur tendre ;

Cependant, Arimant me force de me rendre.

JACINTE.

Ne songer qu'aux vivants, laissez les morts en paix.

Quand j'examine bien, tant d'aimables attraits,

Et que je jette l'oeil dessus votre Visage,

400   Je vois que vous pouvez songer au mariage.

LUCINDE.

Ma fille est aussi jeune, et plus belle que moi.

JACINTE.

Eh !

LUCINDE.

L'on n'en peut douter.

JACINTE.

Il est vrai, je le crois.

Faut-il que la Nature ait des Lois si sévères,

Et que les Filles soient plus jeunes que les Mères,

405   Lorsque les Mères sont aussi belles que Vous ?

C'est un cruel abus, et j'en suis en courroux :

Car enfin si le Sort voulait que Belamire

Ne fût point votre fille, on pourrait fort bien dire,

Que vous êtes plus jeune, et vos brillants appas,

410   Persuaderaient bien qu'on ne se trompe pas.

Allez, consolez-vous, vous êtes au bel âge,

Une mère a toujours plus d'esprit en partage,

Cela console assez, d'une douzaine d'ans.

Votre fille est encore au nombre des Enfants,

415   Et vous avez enfin l'avantage sur elle,

D'être avec votre esprit, plus formée et plus belle.

Que vous avez d'éclat ! Que vos charmes sont doux !

Je suis, ma foi, Madame, amoureuse de Vous.

Que vos Mouches sont bien ! Que vous êtes bien mise !

420   Qui pourrait près de Vous, conserver sa franchise ?

Que vos yeux sont brillants ! Que votre teint est clair !

Outre tous vos appas, vous avez le bon air,

Vous charmez tout le Monde, et jamais Belamire

Ne verra tant que vous, de coeurs sous son Empire.

LUCINDE.

425   Elle est, toutefois, belle.

JACINTE.

  Et vous l'êtes aussi.

LUCINDE.

Mon âge, plus que tout, me donne du souci.

Pour le persuader, quelque effort que je tente,

Avouant mes trente ans, on en croira quarante.

Mais je vois Arimant.

JACINTE.

La Dupe est-elle à nous ?

430   Il vient vous assurer, qu'il n'adore que Vous.

SCÈNE II.
Lucinde, Arimant, Jacinte.

ARIMANT.

Madame, je sais bien que je vais vous surprendre ;

Mais quand l'Amour commande, on ne s'en peut défendre ;

Qui choisit bien le temps, pour découvrir son feu,

Fait ordinairement savoir qu'il en a peu ;

435   Le trouble sied bien mieux, quand l'amour est extrême,

Et trop de jugement, ne prouve pas qu'on aime ;

Comme pour Vous mon coeur brûle depuis longtemps,

On ne me doit pas mettre au rang des Inconstants.

Avant qu'on m'eût jamais parlé de Belamire,

440   Je vous aimais, Madame, et n'osais vous le dire.

Je sais que cette Belle a des charmes bien doux ;

Mais ils paraissent peu, quand elle est près de Vous.

LUCINDE.

Ma fille n'est pas laide, et chacun le confesse,

Mais cet éclat lui vient de sa grande jeunesse,

445   Et tout le Monde dit, qu'on n'a vu de longtemps,

Une mère aussi jeune, et de si grands Enfants.

Je n'avais que quinze ans, lors de mon Hyménée,

Et je la mis au jour dès la première année :

Elle a crû depuis peu, mais furieusement,

450   Et je n'y puis penser qu'avec étonnement.

ARIMANT.

Et la mère, et la fille, ont d'invincibles charmes,

Et l'on ne peut les voir, sans leur rendre les armes ;

Vos yeux, avec les siens, disputent de douceur,

Et je vois qu'on la prend toujours pour votre soeur.

LUCINDE.

455   Bien d'autres, tous les jours, disent la même chose,

Et font, sans y penser, cette métamorphose :

Mais je crois n'avoir pas encor si peu d'esprit,

Que...

ARIMANT.

Toujours là-dessus, croyez ce qu'on vous dit ;

Cela n'est pas nouveau, dans beaucoup de Familles,

460   Les Mères sont souvent plus belles que les Filles :

Et pour moi, quand, quand je vois vos attraits surprenants,

Je crois ne voir en Vous, qu'un Objet de quinze ans.

LUCINDE.

Vous me faites rougir avec cette louange.

JACINTE, à part.

Qu'il sait bien lui gratter l'endroit qui lui démange !

ARIMANT.

465   Quand de vos yeux, Madame, on a senti les coups,

On peut avec raison, parler aussi de Vous :

Et voulant vous aimer d'une ardeur éternelle,

Vous êtes à mes yeux, aussi jeune que belle.

JACINTE, à part.

Voyez qu'il est adroit, de dire tout cela,

470   Et comme il la fait rire, en la prenant par là !

ARIMANT.

On voit dedans vos yeux un certain feu qui brille,

Qu'on ne saurait trouver dans ceux de votre fille ;

Et vous avez, Madame, outre tous vos appas,

Un certain air du monde, encor, qu'elle n'a pas.

LUCINDE.

475   Ne me déguisez rien, vous aimez Belamire,

Votre coeur a longtemps reconnu son empire ;

Mais, voyant, aujourd'hui, son infidélité,

Il a cru qu'il devait pencher de mon côté.

Je ne le puis nier, sa lâcheté m'irrite,

480   Et je n'estimerais pas moins votre mérite ;

Quand ses yeux vous auraient fait sentir leur pouvoir,

Comme elle a la première oublié son devoir,

Vous pouvez la quitter, sans montrer d'inconstance.

ARIMANT.

Je veux bien l'avouer, je l'aimai dès l'enfance.

485   Cependant, vous voyez comme je suis traité

De cette impérieuse et volage Beauté :

Non, je n'eusse jamais pu le soupçonner d'elle.

Ô Ciel ! Qui l'eût pensé ! Belamire infidèle !

Belamire sans coeur, et sans amour pour moi !

490   Belamire perfide, inconstante, et sans foi !

LUCINDE.

Si vous la nommez tant, vous ferez bientôt croire...

ARIMANT.

Ah ! C'est pour la chasser plutôt de ma mémoire ;   [ 7 L'original porte Jacinte, il est vraisemblable qu'il s'agit de Arimant.]

Mon coeur plein de dépit, cesse de l'adorer,

Et je sens que l'Amour n'y saurait plus rentrer.

495   Est-il rien de plus noir que la lâche inconstance ?

Elle m'avait promis, dès sa plus tendre enfance,

D'être toujours fidèle, et de perdre le jour,

Plutôt que d'étouffer une si forte amour.

Cependant, aujourd'hui, la même Belamire...

500   Madame, obligez-moi de ne m'en plus rien dire.

LUCINDE.

Mais vous n'y songez pas, c'est vous qui m'en parlez.

JACINTE, à part.

L'Amour, assez souvent, rend les Amants troublés.

ARIMANT.

Comme elle me promit ici d'être fidèle,

Tout m'en fait souvenir, et tout me parle d'elle :

505   Mais voulant oublier un Objet si léger,

Je devrais fuir ces lieux, pour n'y jamais songer.

LUCINDE.

Ah ! Vous l'aimez encor, et vous n'osez le dire.

SCÈNE III.
Lucinde, Arimant, Belamire, Jacinte.

BELAMIRE, d'un peu loin.

Mais je vois Arimant.

ARIMANT.

J'aperçois Belamire.

Sa mère lui fait signe de rentrer, et elle se retire.

Il l'arrête.

510   Quoi, faut-il, pour me fuir, abandonner ce lieu ?

Savez-vous que mon coeur brûle d'un autre feu ?

BELAMIRE.

Je dois vous excuser, si l'Objet est aimable.

ARIMANT.

Que malgré mon dépit, je vous trouve adorable !

LUCINDE à Belamire, par derrière Arimant.

Sortez donc.

ARIMANT.

Ah ! Souffrez qu'elle demeure ici.

LUCINDE.

515   Puisque vous le voulez, je le veux bien aussi.

BELAMIRE.

Je ne saurais vous voir, et je sens que mon âme...

ARIMANT.

Quoi que vous ayez fait, ne craignez rien, Madame.

Quand malgré le mépris qu'il doit avoir pour Vous,

Mon coeur sent encor plus d'amour, que de courroux,

520   La dois-je ainsi traiter, à cause qu'elle est belle ?

En se tournant vers Lucinde.

Non, je veux vous aimer d'une ardeur éternelle.

En se retournant peu à peu, vers Belamire.

Je l'ai juré, Madame, et toutefois hélas !

Que malgré mon dépit, je lui trouve d'appas !

LUCINDE.

525   Lorsque vous me parlez, vous pensez à ma fille.

ARIMANT.

Mon coeur veut demeurer dedans votre famille.

Il dit les six Vers suivants en se retournant

toujours devers l'une, et devers l'autre.

En quittant Belamire, il vole devers Vous ;

530   Je trouve vos appas plus charmants et plus doux,

De votre Esprit divin, la beauté me désarme,

Et la douceur m'en plaît, me ravit et me charme ;

Et je dois avouer que je l'aime beaucoup mieux...

Devers Belamire.

Mais il faut que toujours je rencontre ses yeux ?

LUCINDE.

535   Entrons dedans ma Chambre.

ARIMANT, à Belamire.

  Entrons. Adieu, Madame.

SCÈNE IV.
Belamire, Jacinte.

BELAMIRE.

C'en est fait, le dépit s'empare de mon âme :

Tantôt à tes discours j'ajoutais peu de foi ;

Mais je dois à présent, croire ce que je vois.

JACINTE.

Quoi, vous me soupçonniez ! J'avais tort de vous dire

540   Qu'il a pris votre Lettre, et qu'après, sans la lire,

Il l'a mise en morceaux, mais avec un transport

Qui me montrait assez que son amour est mort.

J'ai cru que votre nom réveillerait, peut-être,

Le feu que dans son coeur, vous sûtes faire naître,

545   Et je l'ai répété cinq, ou six fois...

BELAMIRE.

  Hé bien,

Que t'a-t-il dit alors ?

JACINTE.

Vous le savez.

BELAMIRE.

Quoi ?

JACINTE.

Rien.

Mais ce qui vous devrait affliger davantage,

Est de voir que sur Vous, il a quelque avantage :

Car enfin votre Lettre...

BELAMIRE.

Ah ! C'est mon déplaisir.

550   Le mal est sans remède.

JACINTE.

  Il en est à choisir.

Elle était sans dessus, et vous pouvez lui dire

Que ce n'est pas à lui que vous vous vouliez écrire,

Et lui nommer quelqu'un...

BELAMIRE.

Mais qui ?

JACINTE.

Qui vous voudrez.

BELAMIRE.

Mais encore.

JACINTE.

Cherchez, et vous en trouverez.

BELAMIRE.

555   Je ne puis.

JACINTE.

  Quoi, de rien paraître embarrassée !

Nommez-lui le Marquis.

BELAMIRE.

J'en avais la pensée.

JACINTE.

Que de le bien punir, c'est là le vrai moyen !

On dit déjà qu'ensemble, ils ne sont pas trop bien,

Et qu'ils se veulent battre.

BELAMIRE.

Hé bien, donc, qu'ils se battent ;

560   Ne m'en parlent jamais, que leurs haines éclatent,

J'apprendrai, d'Arimant, la mort avec plaisir,

Elle ne peut trop contenter mon désir,

Et je dois d'autant plus blâmer son inconstance,

Que nous avions tous deux aimé dès notre enfance,

565   Et que presque aussitôt que nous vîmes le jour,

L'un pour l'autre, nos coeurs sentirent de l'amour.

Nous sûmes le goûter, avant que le connaître,

Nous ne savions pas bien ce que ce pouvait être ;

Il ne commença point d'abord par des soupirs,

570   Il nous fit, sans chagrin, goûter ses doux plaisirs ;

Et nos coeurs qui prenaient du plaisir à le suivre,

Semblaient plutôt formés pour aimer, que poursuivre.

Ce fut lui qui prit soin de former notre esprit,

On est bientôt savant, quand l'Amour nous instruit.

575   Dès nos plus jeunes ans, nous fûmes raisonnables,

Il nous fit mépriser les jeux de nos semblables ;

Nos plus grands soins étaient, de nous plaire tous deux,

De paraître toujours constamment amoureux ;

Au plaisir de nous voir, nous bornions notre envie,

580   Le plaisir nous semblait le plus doux de la vie,

Et je croyais alors, qu'on ne voyait le jour,

Que pour goûter en paix, les douceurs de l'Amour ;

Et mon coeur ayant pris cette douce habitude,

Ne croyait pas qu'on pût y trouver rien de rude.

JACINTE.

585   Que ce discours touchant, cause en moi de pitié !

Je prends part à vos maux, et j'en sens la moitié.

Je ne saurais pourtant m'empêcher de vous dire,

Quand même je devrais vous apprêter à rire,

Que je crois que Géronte a pour vous de l'amour :

590   Mais souvent le Marquis vient faire ici sa Cour !

SCÈNE V.
Belamire, Le Marquis, Jacinte.

JACINTE.

Quoi, sans votre Habit neuf ?

LE MARQUIS.

Savez-vous son histoire ?

BELAMIRE.

Non.

JACINTE.

Vous n'en aviez point, vous le faisiez accroire.

LE MARQUIS.

Comme il faut à la Cour être fort ajusté,

Et que les Courtisans ont cette vanité,

595   Je veux vous avouer, sans faire le modeste,

Que j'eus dernièrement, le désir d'être leste ;

Et que souhaitant fort me tirer du commun,

Faisant faire un Habit, j'en voulus avoir un

De qui l'étoffe fût aussi riche que belle :

600   Mais je voulus surtout, qu'elle fut bien nouvelle,

Et je souhaitais fort, s'il faut dire pourquoi,

Qu'aucun autre à la Cour, ne fût mieux mis que moi.

Mon Tailleur me promit une étoffe admirable,

Et me jura qu'aucun n'en aurait de semblable

605   Pour me le faire croire, il fit cent jurements ;

Et moi, de bonne foi, je crus à ses serments.

Cinq, ou six jours après, il me tint sa promesse,

Et je ne le pus voir, sans beaucoup d'allégresse ;

Car à vous dire vrai, je trouvai cet Habit

610   Encor cent fois plus beau qu'il ne me l'avait dit.

Je m'habillai d'abord, et je fus droit au Louvre :

Là, sitôt que de loin un chacun me découvre,

On vient pour m'admirer ; et sans être étonné,

Je me vis de cent Gens d'abord environné ;

615   Mon Habit les surprend, les ravit, les étonne.

Enfin, pendant une heure, il ne passe personne,

De qui cet Habit neuf ne reçoive un bonjour,

Et chaque Courtisan lui vient faire sa Cour.

L'un me prend d'un côté, puis un autre me tire,

620   Et me dit, qu'à loisir, il faut bien qu'il m'admire.

Je voyais de cent pas, venir des Curieux,

Qui du bout de la Cour, me dévoraient des yeux ;

L'un me prend ma Casaque, et puis un autre ensuite,

Me la tire à son tour, quand celui-là me quitte.

625   Je voyais des Jaloux admirer froidement,

D'autres me regarder avec étonnement ;

D'autres criaient tout haut, que cette étoffe est belle !

On n?en voit point encor, elle est toute nouvelle ;

Tout est bien entendu, voyez qu'il a d'esprit !

630   En saurait-on douter, en voyant son Habit ?

Enfin, de cet Habit, l'heureuse destinée

Fit qu'on parla de lui toute la matinée :

Le bruit s'en répandit dans chaque appartement,

Et chacun s'entretint de mon ajustement.

635   J'en sentais un plaisir, qu'on ne peut bien décrire.

BELAMIRE.

Ce n'est pas d'aujourd'hui, que chacun vous admire.

LE MARQUIS.

Il est vrai que chacun cajola mon habit ;

Mais vous aller savoir ce qui me fit dépit.

BELAMIRE.

Vous n'en pûtes avoir, si j'en crois l'apparence.

LE MARQUIS.

640   Je me vantais déjà, qu'on ne pouvait en France

Trouver aucun Habit qui ressemblât au mien :

Et pour vous faire voir que je le croyais bien,

J'étais prêt de gager, alors que pour ma honte,

Avec un tout pareil, je vis entrer Oronte.

JACINTE à part, à Belamire.

645   J'entends venir quelqu'un, c'est sans doute, Arimant.

BELAMIRE.

Ils se battront ici, cache-le promptement ;

Quoiqu'ils me touchent peu, je crains trop le scandale.

JACINTE, au Marquis.

Fourrez-vous là-dedans.

LE MARQUIS.

Mais...

JACINTE.

Mais que l'on détale.

BELAMIRE.

Entrez, pour m'obliger, je vais avecque vous,

650   Car je ne saurais voir Arimant sans courroux.

SCÈNE VI.
Arimant, Jacinte.

ARIMANT, sortant de la Chambre de Lucinde.

Il le faut avouer, Lucinde est adorable,

On trouve en son Esprit, un charme inévitable :

Mais pour te dire tout, je sens dedans mon coeur,

Encor pour Belamire, une trop forte ardeur.

655   Quand on s'est une fois laissé charmer sans peine,

Ce n'est pas tout d'un coup que l'on passe à la haine ;

Et je crois, en songeant qu'elle a pu me charmer,

Que qui peut bien haïr, n'a pu savoir aimer.

J'y tâche en vain, et sens que cet effort est rude,

660   Que qui sait bien aimer, n'en perd point l'habitude,

Et que tout le dépit d'un coeur qui s'y résout,

Demeure au bruit qu'il fait, et n'en vient point à bout.

La haine, et le dépit, n'ont rien qui se ressemble,

Bien qu'on croie souvent, qu'ils s'accordent ensemble ;

665   Le dernier ne fait rien jamais de ce qu'il dit,

Et souvent l'Amour parle avecque le dépit :

Mais avant que sortir, je veux voit cette Ingrate,

Et devant elle il faut que ma colère éclate.

JACINTE se mettant devant la porte, et faisant malicieusement les signes qu'il faut pour faire connaître qu'elle ne veut pas qu'Arimant regarde dans la Chambre.

Elle est dedans sa Chambre, et l'on ne la peut voir.

ARIMANT.

670   Quoi ?

JACINTE.

L'on ne peut, vous dis-je...

ARIMANT.

  Au moins fais-moi savoir

Qui peut l'en empêcher.

JACINTE.

C'est qu'elle veut écrire.

ARIMANT.

Elle est en compagnie, et tu n'oses le dire :

Mais par ton action, je connais aisément...

JACINTE.

Je vois que vous allez faire un faux jugement.

ARIMANT.

675   Le Marquis l'entretient, il est trop véritable.

JACINTE.

Et quand cela serait, un Homme raisonnable

Qui se pique d'agir avec discrétion,

Devrait fermer les yeux, malgré sa passion.

Et ne pas témoigner, qu'il a bien su connaître,

680   Ce qu'on n'a pas dessein de lui faire paraître

ARIMANT.

Ce discours est adroit, Jacinte, et je l'entends.

JACINTE.

Si vous m'entendez bien, c'est ce que je prétends.

ARIMANT.

Elle vient, et je dois quereller l'infidèle :

Mais quoi ! Mon dépit cesse, en la voyant si belle.

SCÈNE VII.
Arimant, Belamire, Jacinte.

BELAMIRE en approchant de la porte de la Chambre de sa mère.

685   Sa présence m'aigrit, et je dois l'éviter.

ARIMANT.

Avant que de sortir, je devrais l'écouter.

BELAMIRE, en revenant peu à peu.

Mais avant que d'entrer, écoutons ce volage.

JACINTE, à Belamire.

Quoi, vous manquez de coeur ?

JACINTE, à Arimant.

Vous manquez de courage ?

ARIMANT, à Jacinte.

Crois que c'est malgré moi.

BELAMIRE, à Jacinte.

Mon coeur n'y consent pas.

ARIMANT, à Jacinte.

690   Que vous a-t-elle dit ?

BELAMIRE, à Jacinte.

  Que disait-il tout bas ?

ARIMANT.

Madame, j'ose encor, vous faire une prière,

Que j'espère de vous obtenir toute entière.

Ayant ici reçu des traitements si doux,

Mon coeur n'a pas osé sortir hors de chez Vous ;

695   Et votre mère étant, et jeune, et veuve, et belle,

Il n'a pu s'empêcher de soupirer pour elle.

Je crois qu'ayant appris qu'elle a su me ravir,

Près d'elle, assurément, vous voudrez me servir ;

Et que vous pourrez me nommer infidèle,

700   Puisqu'enfin je croirai vous adorer en elle.

BELAMIRE.

C'est bien fait, vous savez que j'aime le Marquis,

Et tantôt mon Billet doit vous l'avoir appris ;

Et comme vous savez qu'il règne dans mon âme,

Je vous prie, à mon tour, de servir notre flamme ;

705   Il veut de votre Père en obtenir l'aveu,

De grâce priez-le de souscrire à son feu.

Vous ne pouvez trouver cette demande étrange.

JACINTE, à Belamire.

Que vous avez bien fait, de lui rendre le change !

ARIMANT.

J'y donnerai les mains, autant que je pourrai !

BELAMIRE.

710   Je parlerai pour Vous, et je vous servirai.

ARIMANT.

Mais faites-le sortir, vous le pouvez, Madame,

Après m'avoir pour lui, découvert votre flamme.

BELAMIRE.

Et qui donc ?

ARIMANT.

Mon Cousin, d'où naît cette rougeur ?

Elle ne paraît pas, pour me tirer d'erreur :

715   Mais elle me fait voir, que vous êtes coupable,

Et que je n'ai rien dit, qui ne soit véritable.

BELAMIRE.

Hé quoi ! Vous me croyez criminelle à ce point !

ARIMANT.

Je vous rendrai mon coeur, s'il ne s'y trouve point :

Mais pour vous montrer mieux jusques où va ma flamme,

720   Jurez-moi que jamais il n'a touché votre âme,

Et quand vous me devriez dire une fausseté,

Faites-moi croire, au moins, que c'est la vérité.

JACINTE, à part.

Ce n'est pas là mon compte, il faut user d'adresse.

BELAMIRE.

Vous avez, sans sujet, douté de ma tendresse ;

725   Mon coeur n'a jamais pu souffrir que vous d'Amant.

JACINTE, sur le pas de la porte de la Chambre de Belamire.

Ste.   [ 8 L?original porte Chambre de Lucinde, il semble que Chambre de Belamire est plus vraisemblable.]

LE MARQUIS.

Hé bien.

JACINTE.

Suivez-moi.

LE MARQUIS.

Mais...

JACINTE.

Venez doucement.

ARIMANT, en arrêtant le Marquis.

Quoi, se pourrait-il bien... Mais celui-ci, Madame,

N'a-t-il encor jamais, eu de place en votre âme ?

J'aurais eu tort de croire à votre repentir.

BELAMIRE, à Jacinte.

730   Gardez que dans la Rue il ne puisse sortir.

ARIMANT.

Voilà de votre amour, une preuve assez forte.

BELAMIRE, à Jacinte.

Il faudrait que là-bas on fermât bien la Porte.

En se tournant devers Arimant.

Ingrat, je laisse encor agir ma passion,

Et j'oublie aisément ma résolution.

LE MARQUIS.

735   Je ne puis rien comprendre à toutes ces grimaces.

ARIMANT.

Ne dois-je point encor vous rendre mille grâces,

Inconstante, perfide...

SCÈNE VIII.
Arimant, Belamire, Lucinte, Jacinte.

LUCINDE.

Hé d'où vient donc, ce bruit ?

ARIMANT.

Demandez au Marquis, il en est bien instruit :

Vous le pourriez, encor, savoir de Belamire.

JACINTE, à part.

740   Tout va bien.

BELAMIRE.

Je voulais...

ARIMANT.

  Ah ! Gardez de rien dire.

J'ai soin de votre honneur, mais adieu pour jamais.

Au Marquis, en s'en allant.

Tu t'en repentiras, et je te le promets.

LE MARQUIS, en s'en allant.

Moi, tu sauras, dans peu, si je crains ta menace.

SCÈNE IX.
Lucinde, Belamire, Jacinte.

JACINTE.

Madame, ils se vont battre.

LUCINDE.

Empêchez-les, de grâce.

JACINTE, en s'en allant.

745   N'en appréhendez rien.

LUCINDE.

  Suis-les, donc, promptement.

BELAMIRE.

Hé quoi, mon coeur, tu crains pour un perfide Amant.

ACTE III

SCÈNE I.
Lucinde, Jacinte.

LUCINDE, sortant de sa Chambre, rencontrant Jacinte.

Quoi, tu reviens déjà ?

JACINTE.

J'ai tout dit à Géronte ;

Comme il en a fait faire une recherche prompte,

Et qu'on les a trouvés, il a fait à son Fils,

750   Sans éclaircissement, embrasser le Marquis.

Il semblait qu'il était de notre intelligence ;

J'en rends grâces au Ciel, encore quand j'y pense :

Mais j'ai bien de la peine à deviner pourquoi

Il fait croire à son Fils, Belamire sans foi.

755   Ce succès répond-il, Madame, à votre attente ?

LUCINDE.

Je dois, loin de m'en plaindre, en paraître contente :

Mais s'ils peuvent se voir, tu connaîtras un jour,

Qu'un dépit éclairci, rallume un fort amour.

JACINTE.

Si vous craignez cela, je...

LUCINDE.

Je crains davantage,

760   Quand sérieusement je songe au mariage ;

Et... Mais tu m'entends bien ?

JACINTE.

Quoi ?

LUCINDE.

Mon Dieu, les Enfants...

JACINTE.

Je vous entends, nous font vieillir avant le temps,

Gâtent, souvent, la taille, affaiblissent les Charmes,

Et donnent aux Beautés, d'éternelles alarmes :

765   Mais si vous craignez tant de courir ce hasard,

Il faut absolument faire...

LUCINDE.

Quoi ?

JACINTE.

Lit à part.

Vous le pourrez, étant d'assez grande naissance,   [ 9 Naissance : Absolument. Noblesse. [L]]

Et par là vos Beautés seront en assurance.

Cela rend les maris toujours obéissants,

770   Respectueux, soumis, suppliants, languissants :

Mais si vous ne pouvez en être la Maîtresse,

Et qu'enfin, vous soyez réduite à la Grossesse,

Au Couvent, de bonne heure, envoyez vos Enfants,

Et faites ce qu'Iris a fait depuis deux ans.

775   Sa grande fille étant dedans un Monastère,

Voulut revenir voir et le Monde, et sa mère.

Elle l'en fit sortir, mais savez-vous comment

Elle fit voir le Monde à cet Objet charmant ?

Elle fit promener cette belle Crédule,

780   Au Cours, en plein Midi, pendant la Canicule,

Pour l'obliger par là, d'en avoir du dégoût.

Elle la tint toujours, ignorante de tout,

Lui fit voir des Galants brutaux et ridicules,

Fit dedans son Esprit, jeter mille scrupules ;

785   Et du beau Monde, enfin, lui cachant les plaisirs,

Et lui montrant les maux, elle eût d'autres désirs.

Ainsi, fort dégoûtée, elle pria sa mère

De la vouloir bientôt, remettre au Monastère.

Pour les Garçons, encor qu'ils soient fort beaux Enfants,

790   Elle ne les voit point depuis cinq, ou six ans :

Deux sont dans un Collège, et deux sont à l'Armée.

Quand ceux-ci furent grands, elle en fut alarmée,

Et ses cruels attraits la bannirent d'abord,

Croyant qu'au Lit d'Honneur, ils trouveraient la mort.

795   Elle ne craint pour eux, ni fièvre, ni rougeole,

Et ne blâmeraient pas la petite Vérole,

Si par là...

LUCINDE.

C'est assez, Jacinte, je t'entends.

JACINTE.

J'en sais qui n'ont jamais, voulu voir leurs Enfants,

Et d'autres qui les font nourrir chez des Parentes,

800   Qui pour les élever, sont assez obligeantes.

LUCINDE.

Laissons là, le Prochain.

JACINTE.

Pour moi, je le veux bien,

Et puis n'en parler point, car je n'en sais plus rien.

LUCINDE.

Je rentre dans ma Chambre, et n'ai rien à te dire.

Si tu vois Arimant... Mais j'ai tort de t'instruire,

805   Si tu sais mieux que moi, comment tu dois agir,

Et je ne saurais plus t'en parler, sans rougir.

SCÈNE II.

JACINTE, seule.

Puisque j'ai commencé, l'on peut me laisser faire ;

Je veux à mon honneur, sortir de cette affaire.

De l'amour du Marquis, l'on pourra s'éclaircir :

810   Mais j'ai d'autres moyens, encor, pour réussir.

Je pense que Géronte aime un peu Belamire,

Ce Vieillard la vient voir, la courtise, l'admire ;

C'est assez, quand pour elle, il n'aurait point de feu,

Pour m'aider à jouer encor un nouveau jeu.

815   Mais Arimant paraît.

SCÈNE III.
Arimant, Jacinte.

JACINTE.

  Ma peine est sans seconde ;

Pour vous faire enrager, on aime tout le Monde,

L'on cherche à vous déplaire et l'on prend aux cheveux

La moindre occasion qui peut nuire à vos feux.

De l'amour du Marquis, je ne sais plus que dire,

820   Votre Père, en secret, adore Belamire,

Et comme il n'ose encor, lui découvrir ses feux,

Elle semble courir au-devant de ses voeux.

Par des souris adroits, elle enhardit sa flamme,

Et fait tout ce que peut faire une adroite Femme,

825   Est complaisante en tout, et je crois que dans peu,

Il doit ouvertement, lui découvrir son feu.

Il sera bien reçu, comme elle a fait connaître,

En médisant tantôt ; Arimant croit, peut-être,

Que si pour le Marquis, mon coeur n'a point d'amour,

830   J'irai, pour l'apaiser, le rechercher un jour :

Mais comme il a dessein d'être un jour mon Beau-Père,

Je veux en même temps, être sa Belle-mère.

Ainsi, j'aurai par là moyen de me venger,

Et n'épargnerai rien, pour le faire enrager ;

835   D'un Vieillard Amoureux, je saurai gagner l'âme,

Mais il pourra bien moins sur une jeune Femme.

ARIMANT.

À tout votre discours, j'ajoute aisément foi ;

Oui, mon Père l'adore, il est vrai, je le crois.

Puisque plus de cent fois, il est venu me dire,

840   Qu'il saurait m'empêcher d'épouser Belamire ;

Qu'il avait fait dessein de m'engager ailleurs,

Et jetait l'oeil, pour moi, sur des Partis meilleurs.

D'un si prompt changement, j'ignorais le Mystère.

Si je n'ai pas la fille, il faut avoir la mère.

845   L'incident du Marquis, a chassé de mon coeur

Les restes languissants de ma première ardeur.

Je n'y veux plus songer, j'ai l'aveu de mon Père,

Et devant qu'il soit peu, j'épouserai sa mère ;

Elle est encore jeune, elle a beaucoup d'appas,

850   Et puis, pour se venger, que ne ferait-on pas ?

JACINTE.

Si Géronte consent à votre mariage,

Il aime Belamire, en faut-il davantage ?

ARIMANT.

Mais je vois cette ingrate, et volage Beauté,

Je ne la puis souffrir, après sa lâcheté.

SCÈNE IV.
Arimant, Belamire, Jacinte.

ARIMANT.

855   Vous pouvez demeurer, je vous cède la place ;

Y rester avec vous, serait vous faire grâce ;

Mon coeur, à votre exemple, est devenu léger,

Et de mon premier feu j'ai su me dégager.

Mais bien que vous ayez du pouvoir sur mon Père,

860   Vous n'oserez, je crois, desservir votre mère,

Et n'empêcherez point qu'un double Hymen, dans peu,

De Lucinde, et de moi, ne couronne le feu.

Je ne déguise point, c'est tout de bon, Madame,

Et je vais, de nouveau, l'assurer de ma flamme,

865   Lui dire qu'elle peut choisir l'heure, et le jour,

Qui doit aux yeux de tous, faire voir notre amour

Il entre en la Chambre de Lucinde.

SCÈNE V.
Belamire, Jacinte.

JACINTE.

Je connais par ce trouble, et par votre silence,

Que vous l'aimez encor, malgré son inconstance.

BELAMIRE.

Ah ! C'est trop me braver, et lasser mon ardeur,

870   Je dois entièrement, le chasser de mon coeur :

Oui, je veux qu'aujourd'hui, tout mon amour expire,

Si je n'en viens à bout, du moins je le désire :

Mais, hélas ! Ce désir, meurt presques en naissant.

JACINTE.

Je croyais que l'Amour, sur vous, fut moins puissant.

BELAMIRE.

875   Comme il sut me charmer même dès mon Enfance,

Je sens que mon amour a tant de violence,

Que malgré moi, mon coeur est presque de retour,

Et qu'il veut repasser de la Haine à l'Amour.

Oui, lorsque je rappelle en ma triste pensée,

880   La violente ardeur de sa flamme passée,

Et les tendres transports dont il sut l'exprimer,

Mon coeur consent à peine, à ne le plus aimer.

Oui, quand je songe aux soins qu'il prenait de me plaire,

De me bien divertir, d'éviter ma colère,

885   À la peur qu'il avait de me choquer en rien,

À l'ardeur qu'il montrait d'avoir mon entretien,

À ses vives douleurs, à ses soins, à sa plainte,

Lorsque du moindre mal, je ressentais l'atteinte ;

Et quand je songe encor, à ses tendres soupirs ;

890   À ses profonds respects, et que tous ses désirs...

Mais dites, se peut-il qu'il me soit infidèle ?

JACINTE.

Je voudrais qu'il trouvât votre mère moins belle,

Et que l'on pût douter de cette vérité.

BELAMIRE.

Faites-moi, donc, bien voir son infidélité,

895   Étouffez dans mon coeur, ma honteuse tendresse,

Donnez m'en de l'horreur, secourez ma faiblesse :

Mais vous devez, surtout, m'empêcher de le voir,

Si toutefois, sur moi, vous avez ce pouvoir.

Je sais bien que je puis, en déguisant ma flamme,

900   Dire que la fureur règne seule en mon âme.

M'emporter, quereller, et malgré mon amour,

Mettre une feinte haine, et des mépris au jour ;

Mais je sens bien aussi, que malgré ma colère,

C'est le plus grand effort que mon coeur puisse faire.

905   Il le voudra du moins, et je crois qu'il le peut,

Si quand on aime bien, l'on peut tout ce qu'on veut.

JACINTE.

Mais je vois devers nous, Géronte qui s'avance.

SCÈNE VI.
Belamire, Jacinte, Géronte.

GÉRONTE.

Madame, de mon Fils, vous savez l'inconstance,

Il tousse.

Et je viens... hais, hais, hais, pour vous, hais, hais, vous, vous...

JACINTE.

910   Mais d'où vous vient, Monsieur, cette méchante toux ?

GÉRONTE.

C'est une toux d'Amour.

JACINTE.

Vous aimez à votre âge !

GÉRONTE.

C'est à mon âge aussi, qu'on aime davantage,

Et que l'on peut aimer même plus constamment.

JACINTE.

Et qui, donc, aimez-vous ?

GÉRONTE.

C'est...

JACINTE.

Parlez librement.

915   La pudeur vous retient, et vous n'osez le dire.

GÉRONTE.

Je connais que mon coeur auprès de Belamire,

Me dit par un secret et fréquent battement,

Que je dois avouer que je suis son Amant.

BELAMIRE.

À votre Fils, Monsieur, je suis déjà promise.

JACINTE.

920   Faire sur sa Maîtresse une telle entreprise,

Et mettre contre lui, tant de flammes au jour,

C'est justement commettre un Inceste en Amour.

GÉRONTE.

Mon Fils est un Ingrat, un Lâche, un Infidèle,

Il adore Lucinde, et la trouve plus belle.

À Belamire.

925   Trouvez, pour m'empêcher d'entrer dans le Tombeau,

De votre lâche Amant, le Père, aussi plus beau.

Cette belle action vous couvrira de gloire.

JACINTE.

N'avais-je pas bien dit, Madame ? Il me faut croire,

Je sens l'Amour de loin.

GÉRONTE.

Quoique d'âge avancé,

930   Tout ce que j'eus de beau, n'est pas encor passé,

Je puis bien me vanter d'un peu de bonne mine,

D'avoir le teint fort frais, et la taille assez fine,

Je suis gai, vigoureux, et plus plein de santé,

Qu'aucun autre jamais, à mon âge ait été.

935   Mes yeux vifs, et brillants, parlent de ma tendresse,

Et font voir que jamais, la plus vive jeunesse,

Dans les bouillants transports de sa plus forte ardeur.

N'a senti plus de feu que j'en ai dans le coeur.

Outre tout mon amour, j'ai l'avantage insigne

940   De chanter bien encor.

JACINTE.

  Chantez-vous comme un Cygne ?

Vous êtes aussi blanc.

GÉRONTE.

Parmi mes blancs cheveux,

On en trouve de bruns ; mais l'ardeur de mes feux

Vous devrait, ce me semble, assez faire connaître,

Que plutôt que les ans, le chagrin les fit naître.

945   Je fais encor des vers, comme en mon jeune temps,

Et j'en ai fait pour vous, de plus beaux qu'à vingt ans.

Je puis vous dire enfin, que pour vous, dans mon âme

Je sens une cruelle, et violente flamme :

Si vous ne l'écoutez, vous me ferez affront,

950   Puisque je fais encor, ce que les autres font.

JACINTE.

Écoutez-le, Madame, afin que cette ruse

Alarme votre Amant.

BELAMIRE.

Monsieur, je suis confuse,

Et je dois avouer, que je ne croyais pas

Que vous pûssiez aimer de si faibles appas.

955   Mais je vois votre Fils qui vient avec ma mère,

Je sens que sa présence excite ma colère ;

Et vous pouvez, enfin, commencer, aujourd'hui,

À me parler d'amour, et même devant lui.

SCÈNE VII.
Géronte, Belamire, Lucinde, Arimant, Jacinte.

Il faut que dans cette scène Géronte et Lucinde séparent les deux Amants : et que Jacinte soit au milieu de tout, un peu derrière.

ARIMANT, à Lucinde.

Je vous le disais bien, voyez-vous l'infidèle ?

GÉRONTE, à Belamire.

960   Oui, je veux vous aimer d'une ardeur éternelle ;

Je vous ai déjà dit, mon coeur est tout à vous,

Et dans peu, je prétends devenir votre Époux.

À Lucinde.

En vous donnant mon Fils, donnez-moi Belamire ;

Pour vous, avec plaisir, je consens qu'il soupire :

965   Mais vous devez, aussi, Madame, à votre tour,

Souffrir que cette Belle approuve mon amour.

JACINTE, à Lucinde.

Donnez-lui, vous pourrez n'être jamais Grand-mère.

LUCINDE.

J'y consens de bon coeur.

ARIMANT.

Si quelque autre qu'un Père

M'enlevait un Objet qui cause tous mes voeux...

JACINTE.

970   Hé quoi, vous prétendiez vous marier à deux ?

N'aimez-vous pas Lucinde ?

ARIMANT, à Lucinde.

Il est vrai : mais, Madame,

Vous devez excuser le trouble de mon âme.

BELAMIRE, à Arimant.

Quoi ? Vous l'épouserez ?

ARIMANT.

Ses charmes sont bien doux.

JACINTE, à Belamire.

Sachez que votre mère est plus jeune que vous.

GÉRONTE, à Belamire.

975   L'aimeriez-vous encor ?

BELAMIRE.

  J'oubliais son injure,

Et je ne songeais plus que ce n'est qu'un Parjure ;

Je ne puis souffrir, il m'est trop odieux.

ARIMANT, à Lucinde.

Je puis facilement trouver dedans vos yeux,

En se retournant vers Belamire.

De quoi me consoler. N'espérez pas, Madame,

980   Que je pense jamais à ma première flamme.

BELAMIRE, à Géronte.

De mon coeur pour jamais, je saurai le bannir.

Devers Arimant.

Croyez que mon amour ne peut plus revenir.

ARIMANT.

Eût-on pu le penser ?

BELAMIRE.

Aurait-on pu le croire ?

ARIMANT.

M'oublier !

BELAMIRE.

Me chasser sitôt de sa mémoire !

ARIMANT, à Lucinde.

985   Mais, Madame...

LUCINDE.

Il faudrait...

ARIMANT, à Lucinde.

  Ne remarquez-vous pas,

Comme, de son amour elle lui parle bas ?

BELAMIRE, à Géronte.

Il le faut avouer, ma peine est sans pareille ;

Vous voyez que de sa Flamme, il lui parle à l'oreille.

À Arimant.

Vous serez donc mon Père ?

ARIMANT, à Belamire.

Et vous, ma mère aussi ?

990   J'en ai peu de chagrin.

BELAMIRE.

  Et moi, peu de souci.

ARIMANT, à Lucinde.

Je l'aimais toutefois, et malgré ma colère,

Je sens...

LUCINDE, à Arimant.

Est-ce par là que vous me voulez plaire.

ARIMANT, à Lucinde.

Ah ! Madame, excusez les transports d'un Amant.

BELAMIRE, à Géronte.

Il le faut avouer, je l'aimais tendrement,

995   Et sens, encor, pour lui, que mon coeur...

GÉRONTE, à Belamire.

  Quoi, Madame,

Prétendez-vous par là, me prouver votre flamme ?

ARIMANT.

Pour la dernière fois, je la veux quereller.

BELAMIRE.

Pour la dernière fois, laissez-moi lui parler.

L'un passe par devant Lucinde, et l'autre par devant Géronte, et prennent tous deux le milieu, ils se trouvent l'un près de l'autre.

LUCINDE, à Arimant, en l'arrêtant.

Vous ne le devez point, gardez bien de le faire.

JACINTE, à Arimant.

1000   Arrêtez...

ARIMANT.

  Je prétends lui montrer ma colère.

GÉRONTE, à Belamire en l'arrêtant.

Que faites-vous ?

BELAMIRE.

Je veux lui montrer mon dépit.

Là ils se trouvent l'un près de l'autre.

Mais quoi ! Le coeur me bat !

ARIMANT.

Je suis tout interdit.

BELAMIRE.

Je ne saurais parler.

ARIMANT.

Je ne sais que lui dire.

BELAMIRE.

1005   Quoi ? L'aimerais-je encor ?

ARIMANT.

  Je crois que je soupire.

BELAMIRE.

Vous ne m'aimez, donc, plus ?

ARIMANT.

Vous ne m'aimez, donc, pas ?

BELAMIRE.

Parlez vous ?

ARIMANT.

Parlez vous ?

BELAMIRE.

Que puis-je dire, Hélas !

GÉRONTE.

Ce jeu qui me déplaît, lasse ma patience ;

J'ai voulu quelque temps, me contraindre au silence ;

1010   Mais enfin, je connais que souvent les Amants

Se disent des douceurs dans leurs emportements,

Et que cher eux le nom d'Ingrat, et d'infidèle,

Veut dire, je vous aime, et marque trop de zèle.

À son Fils.

Cependant, est-ce ainsi que l'on doit m'obéir ?

En montrant Belamire.

1015   Et devez-vous l'aimer, pour m'en faire haïr ?

Si vous montrez jamais d'amour à cette Belle,

Si j'apprends que jamais, vous soupiriez pour elle,

Je... Mais sortez d'ici.

ARIMANT.

Je ne veux plus l'aimer.

LUCINDE.

Il faudrait qu'elle sût un peu moins le charmer.

SCÈNE VIII.
Arimant, Lucinde, Belamire, Géronte, Jacinte, Ergaste.

ERGASTE.

1020   Madame, savez-vous que partout on publie

Le retour de Monsieur ?

JACINTE.

Ce n'était point folie ;

Je disais bien tantôt, qu'on pouvait le revoir.

LUCINDE, à Jacinte.

D'où peut venir ce bruit ? Va vite le savoir.

Elle sort avec Éraste.

GÉRONTE.

Las ! Il n'est que trop mort, quand nous fîmes naufrage,

1025   Il ne pût, comme moi, regagner le rivage ;

Et depuis ce malheur, dont j'ai beaucoup d'ennui,

Personne n'a reçu de nouvelles de lui.

Depuis quatre ans, je pleure un Ami si fidèle,

Et ce bruit est, sans doute, une fausse nouvelle.

SCÈNE IX.
Lucinde, Arimant, Belamire, Géronte, Jacinte.

JACINTE.

1030   Ma foi, c'est tout de bon, il ne se trompait pas,

Et j'ai trouvé Cléon, qui l'assurait là-bas ;

Il vient, assurément, pour danser à la Noce,

Il est, peut-être, allé descendre chez Mandoce,

Croyant que le Festin se fait chez le Traiteur.

GÉRONTE.

1035   Celui qui vous l'a dit, doit être un imposteur.

JACINTE.

J'avais raison tantôt, Neptune le renvoie,

Pour venir prendre part à la commune joie.

Je crois que de son sort il aura pris pitié,

Ayant su qu'il avait une jeune moitié.

SCÈNE X.
Lucinde, Arimant, Belamire, Géronte, Jacinte, Le Marquis.

LE MARQUIS, à Lucinde.

1040   Madame, savez-vous une grande nouvelle ?

LUCINDE.

Que serait-ce ? Parlez.

BELAMIRE.

Hé bien donc, quelle est-elle ?

LE MARQUIS.

Cléante est de retour, je viens de le quitter.

Il est chez un Baigneur, et s'y fait ajuster :

Et comme il ignorait d'abord cette demeure,

1045   Pour l'apprendre, il voulait s'y reposer une heure.

LUCINDE, à part.

Que je crains de le voir !

GÉRONTE.

Par quel événement :

A-t-il pu se sauver ?

LE MARQUIS.

J'ai su confusément,

Qu'un Vaisseau qui passa, le sauva du naufrage :

Mais que le même, enfin, le mit en Esclavage.

GÉRONTE.

1050   Mais puisqu'il va venir, nous saurons tout de lui.

LUCINDE.

J'en ressens de la joie, ensemble, et de l'ennui ;

De revoir un Époux, j'ai beaucoup d'allégresse,

Et de perdre un Amant, j'ai beaucoup de tristesse.

Adieu, je vais songer à mes secrets ennuis

1055   Mais j'espère, dans peu, vous embrasser en Fils.

Belamire vous aime, et n'est point infidèle.

LE MARQUIS.

Pour moi, je m'en vais rire, ou pleurer avec elle.

SCÈNE XI.
Géronte, Arimant, Belamire, Jacinte.

JACINTE, à Arimant.

C'est sur moi que devrait tomber votre courroux.

Belamire jamais, n'aima d'autres que vous.

À Belamire.

1060   Je puis vous dire, aussi, qu'Arimant est fidèle ;

Et pour vous mieux prouver cette grande nouvelle,

Voilà votre billet, qui n'est point déchiré.

À Arimant.

Elle vous l'écrivait, soyez-en assuré ;

L'incident du Marquis était un tour d'adresse,

1065   Que je faisais jouer, pour servir ma Maîtresse.

GÉRONTE, à Jacinte.

Que nous viens-tu conter ? Tu te moques de nous.

À son fils.

Si je vous vois, encor, lui faire les yeux doux...

ARIMANT.

Puis-je vous obéir, si l'Amour ne l'ordonne ?

BELAMIRE.

Si je n'ai votre Fils, je veux n'être à personne ;

1070   Et puisqu'il me conserve une fidèle ardeur,

Vous n'obtiendrez jamais, ni ma main, ni mon coeur :

Mon Père de retour, voudra notre Hyménée,

Et c'est à votre Fils qu'il m'avait destinée ;

Vous savez qu'il l'aimait, et même tendrement.

ARIMANT.

1075   Vous donnâtes alors, votre consentement.

GÉRONTE.

Que cela m'embarrasse !

BELAMIRE.

Hé quoi ! Pour votre fille,

Me refuseriez-vous ?

GÉRONTE.

Entrez dans ma Famille,

Je le veux, et ne puis en user autrement.

Je consens que mon Fils soit, encor, votre Amant ;

1080   La Raison me l'ordonne, aussi bien que mon âge,

Et malgré mon Amour, je veux paraî7tre sage.

 


EXTRAIT DU PRIVILÈGE DU ROI.

Par Grâce et Privilège du Roi, donné à Paris le 30. jour.de Décembre 1665. Signé, par le Roi en son Conseil, DE SEIGNEROLLES : il est permis à Pierre Trabouillet, Marchand Libraire à Paris, de faire imprimer, ou faire imprimer, vendre et débiter une Pièce de Théâtre, intitulée, LA MERE COQUETTE, ou LES AMANTS BROUILLES, pendant le temps et espace de cinq ans, entiers et accomplis, à compter du jour que la dite Pièce sera achevée d'imprimer : et défenses sont faites à tous Libraires, et autres, de quelque qualité et condition qu'ils soient, de l'imprimer, ou faire imprimer, à peine aux contrevenants de trois milles livres d'amende, de confiscation des Exemplaires contrefaits, et de tous dépens, dommages et intérêts, ainsi que plus au long il est porté par ledit Privilège.

Registré sur le Livre de la Communauté, suivant l'Arrêt de la Cour.

Signé, S. PIORT, Syndic.

Ledit Sieur Trabouillet a associé audit Privilège, Michel Bobin, Nicolas le Gras, et Théodore Girard, aussi Marchands Libraires à Paris, pour en jouir suivant l'accord fait entre eux.

Achevé d'imprimer pour la première fois le 4. Janvier 1666. Les Exemplaires ont été fournis.

Notes

[1] Grille : Assemblage à claire-voie de barreaux de fer ou de bois, se traversant les uns les autres et servant à fermer une fenêtre, une ouverture. Fig. Épouser une grille, se faire religieuse. [L]

[2] Qualité : Noblesse distinguée. [L]

[3] Sans seconde : Sans pareille. [L]

[4] Habit noir : Terme de religieuses bénédictines. Habit de choeur, grande robe noire plissée, avec des manches longues, qu'on porte aux cérémonies. [L]

[5] Bavette : Linge qu'on met aux petits enfants au devant de l'estomac. Cette fille est jeune, il n'y a pas longtemps qu'elle était encore à la bavette. [F]

[6] Gourmade : Coup de poing donné en se battant. [F]

[7] L'original porte Jacinte, il est vraisemblable qu'il s'agit de Arimant.

[8] L?original porte Chambre de Lucinde, il semble que Chambre de Belamire est plus vraisemblable.

[9] Naissance : Absolument. Noblesse. [L]

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