MERLIN DRAGON OU LA DRAGONNE

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE

M. DC. LXX. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

Par M. DESMARRES


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 25/03/2018 à 12:48:47.


PERSONNAGES

MONSIEUR DE LA SERRE, père de Pimandre.

PIMANDRE, amant d'Isabelle.

ISABELLE, fille d'Oronte.

ORONTE, père d'Isabelle.

ÉRASTE, ami de Pimandre.

MERLIN, valet d'Éraste.

TOINETTE, servante de M. de La Serre.

CATOS, suivante d'Isabelle.

BAPTISTE, laquais de M. de La Serre.

SANS-QUARTIER, dragon.

BRISE-MÉNAGE, dragon.

LA TERREUR, dragon.

SANS-RAISON, dragon.

MARCHE-A-TERRE, dragon.

SUITE DE DRAGONS.

La scène est à Paris.

Texte établi à partir de l'édition du Répertoire du théâtre français, avec des remarques, des notices et l'examen de chaque pièce. Visé, Th. Corneille, La Fontaine, La Chapelle, Desmarres.- Paris : Dabo-Butschert.- 1824.


MERLIN DRAGON

SCÈNE I.
Oronte, Monsieur de La Serre.

ORONTE.

On ne parle d'autre chose ; et tout le monde, comme moi, le trouve tout à fait étrange. Vous m'avez demandé ma fille pour votre fils. Je vous l'ai accordée ; ce n'est plus cela, vous voulez l'épouser vous-même. Je ne vous comprends pas, et cela ne se pratique point.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Mon Dieu ! J'ai mes raisons ; que cela vous suffise.

ORONTE.

Je les crois bonnes ; mais qui m'assurera que vous ne changerez pas encore de sentiment, avant qu'il soit deux jours ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Ma parole.

ORONTE.

Cela serait fort bien, si vous ne l'aviez pas déjà donnée pour le mariage de votre fils avec ma fille.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Mais si je l'épouse, moi, cela n'est-il pas aussi bon ?

ORONTE.

C'est une question. Cependant il ne vous déplaira pas que nous prenions quelque sûreté. Voulez-vous qu'il soit écrit de la main du plus honnête notaire que nous pourrons trouver, qu'il en coûtera vingt mille francs à celui par qui l'affaire manquera ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

J'y consens. C'est pourtant beaucoup, vingt mille francs. Mais après cela serez-vous content ?

ORONTE.

En partie ; mais ma fille...

MONSIEUR DE LA SERRE.

Eh bien ! Que lui faut-il à votre fille ?

ORONTE.

Que vous lui fassiez, en l'épousant, un avantage considérable. On meurt, quand on est vieux, le plus souvent sans enfant.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Eh bien ! On meurt quand on est vieux, et quand on est jeune. La différence de votre âge et du mien n'est pas si grande que...

ORONTE.

D'accord. Mais je ne veux point me marier, cela pourrait abréger le peu de jours qui me restent. Ainsi, il faut, s'il vous plaît, que vous promettiez, par le contrat de mariage, de donner en mourant la moitié de votre bien à ma fille.

MONSIEUR DE LA SERRE.

La moitié de mon bien ! Et comment voulez-vous que je vive après ?

ORONTE.

Eh, monsieur, vous n'y songez pas ! Quand on est mort, on n'a plus besoin de rien.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Ah ! Cela est vrai, d'accord ; mais à condition que l'on ne touchera à mon bien que six mois après ma mort. Que sait-on, si on revenait ?

ORONTE.

Oui, monsieur, j'y consens, et avec tout cela ce n'est pas sans me faire un peu de violence ; car j'aurais été bien aise que votre fils et ma fille eussent été unis, à cause de la conformité de leur âge.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Quelle folie ! C'est justement à cause de cela qu'il ne les faut pas marier ensemble. Il ferait beau voir une maison gouvernée par des jeunes gens comme cela. Mon fils est un bel oiseau ! Un homme de vingt-huit ans. Si vous aviez donné votre fille à ce morveux-là, je suis sûr qu'ils ne feraient autre chose, jour et nuit, que se caresser. Regardez un peu, la belle occupation pour des nouveaux mariés !

ORONTE.

Ceci est plaisant ! À quoi voulez-vous donc, Monsieur, que de jeunes mariés s'occupent ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

À régler de bonne heure leurs domestiques sur un bon pied : à joindre chez soi, dès le premier jour, une honnête sobriété, qui donne à toute une maison un visage de santé, un teint frais, un air dispos, et ôte presque tout commerce avec la médecine.

ORONTE.

Voilà parler en homme sage, mais revenons à notre affaire. Quand voulez-vous que nous allions écrire ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Incontinent. Dites-moi, je vous prie, Mademoiselle Isabelle est-elle jolie fille ? L'avez-vous de bonne heure ?...

ORONTE.

Quoi ! Que me voulez-vous dire ? Demandez-vous si elle sait jouer de quelque instrument ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Non. Est-elle ménagère ?

ORONTE.

Extrêmement.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Tout de bon ?

ORONTE.

Tout de bon. Il n'y a rien qui la divertisse comme cela ; et ce sera pour elle un grand régal que de vous entendre si bien discourir de l'économie d'une maison.

À part.

Le pauvre homme !

MONSIEUR DE LA SERRE.

Certes, j'en suis ravi. Quel plaisir d'avoir une femme de mon humeur ! Les choses en vont encore mieux quand on est deux, et que chacun prend garde de son côté.

ORONTE.

Vous avez raison ; et je vous donnerais ce plaisir dès aujourd'hui, si mon fils, le capitaine de dragons, était arrivé. Je l'attends de jour en jour, et je ne veux pas le priver du plaisir d'être aux noces de sa soeur.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Assurément.

ORONTE.

C'est un joli garçon, que vous ne serez pas fâché de connaître : il est de bonne humeur, et il vous réjouira. Mais, adieu ; je ne puis me dispenser d'aller chez mon procureur pour un procès que j'ai. Je reviens sur mes pas, chez Monsieur Guillemin, mon notaire, pour y faire dresser le dédit ; ne manquez pas d'y passer : vous n'aurez qu'à signer.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Vous n'avez qu'à préparer votre fille à venir chez moi dès aujourd'hui. Ce soir nous dresserons les articles.

ORONTE.

Vous vous chargez donc du festin ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Nous ferons les choses, s'il vous plaît, sans éclat et sans bruit.

ORONTE.

C'est assez.

À part.

J'ai bien peur que je ne fasse là un méchant marché. Ma fille aura bien de la peine à s'accommoder d'un homme fait comme celui-là.

Il sort.

SCÈNE II.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Dans le fond, je comprends bien que mon fils était un parti plus sortable pour sa fille ; mais il fallait pour cela me séparer, de mon vivant, d'une grosse partie de mon bien, d'un bien qui m'est cher, et avec lequel on est accoutumé. Comment se résoudre à cela ? Je ne sais si d'un autre côté j'ai assez bien compris le danger qu'il y a de m'associer avec une jeune femme. Tout coup vaille : le plus grand chagrin tombe sur mon fils. Mais le voilà.

SCÈNE III.
Monsieur de La Serre, Pimandre.

PIMANDRE, tournant la tête vers la coulisse.

Allez, vous êtes des bêtes, vous ne savez ce que vous dites, vous ne connaissez pas mon père ; il n'est point capable d'une telle sottise.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Qu'est-ce donc, qu'y a-t-il ?

PIMANDRE.

Deux ou trois impertinents, que j'ai trouvés là, qui faisaient les mauvais plaisants, et qui voulaient dire des sottises de vous.

MONSIEUR DE LA SERRE.

De moi ! Et tu l'as souffert ?

PIMANDRE.

Vraiment oui, vous me connaissez bien ! Je suis bien homme à souffrir qu'on parle mal de mon père ! Je donnerais tant de coups de bâton.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Michel, n'entends point raillerie sur mon chapitre.

PIMANDRE.

Mais écoutez un peu jusqu'où va leur extravagance. Ils sont venus me dire que vous alliez vous marier.

MONSIEUR DE LA SERRE.

N'est-ce que cela ?

PIMANDRE.

Eh ! N'est-ce pas assez ? Moi qui sais le contraire, et que c'est une chose impossible, je les ai traités de fous et d'impertinents. Allez, leur ai-je dit, vous devriez avoir honte de parler comme vous faites : mon père, qui a soixante-cinq ans, qui est infirme, goutteux, qui ne marche plus qu'avec un bâton !

MONSIEUR DE LA SERRE.

Et qui vous a ordonné de discourir ainsi ?

PIMANDRE.

Votre intérêt, votre honneur.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Laissez-moi, je vous prie, le soin de mon intérêt et de mon honneur. Je vous défends d'y toucher, non plus qu'à mon âge, que vous ne savez point.

PIMANDRE.

Mais vous n'entendez pas le plus ridicule, et c'est ici qu'il y a de quoi rire. Que le monde est fou ! Ils m'ont dit. Quelle impertinence !

MONSIEUR DE LA SERRE.

Eh bien ! Ils vous ont dit ?

PIMANDRE.

Que vous aviez demandé Isabelle à son père pour vous. Pour moi, cela est vrai : je le sais bien ; mais pour vous-même, pour l'épouser, vous !

MONSIEUR DE LA SERRE.

Pour moi, pour moi ; voyez qu'il fait l'étonné.

PIMANDRE.

A-t-on jamais entendu parler d'une telle folie ? Aussi je me suis tant moqué d'eux ! Mon père, qui sait bien que je recherche Isabelle, il y a longtemps, qui en effet l'a demandée pour moi, irait la demander pour lui ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Oui, mais j'ai songé que...

PIMANDRE.

Premièrement, il est trop bon père pour me faire cette injustice.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Et s'il songeait à se marier, il ne prendrait pas, j'en suis sûr, une personne de dix-huit ans.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Cela se peut, mais je...

PIMANDRE.

Il s'en donnerait bien de garde.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Je commence à perdre patience.

PIMANDRE.

Il est trop raisonnable.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Écoute, si tu veux !

PIMANDRE.

Il sait que cela ne lui convient plus. Il n'a pas vécu sagement, comme il a fait, jusqu'à l'âge qu'il a, pour faire une faute si lourde sur ses vieux jours.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Je t'ai défendu de parler de mon âge, et tu continues toujours.

PIMANDRE.

Si j'en parle, ce n'est que pour vous louer.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Je ne veux point que tu me loues ; et pour faire cesser tes louanges qui m'importunent, je t'avertis que tout ce qu'on t'a dit est vrai.

PIMANDRE.

Vous vous moquez, mon père.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Si tu ne le veux pas croire, va le demander à Oronte qui me l'a promise.

PIMANDRE.

Oronte vous l'a promise !

MONSIEUR DE LA SERRE.

Oui.

PIMANDRE.

À vous ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

À moi.

PIMANDRE.

Et vous l'épouseriez ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Oui, je l'épouserai nonobstant tous tes beaux raisonnements. Laisse seulement venir son frère le capitaine de dragons, et tu verras. On n'attend plus que lui pour conclure l'affaire.

PIMANDRE.

Je ne saurais le croire.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Ouais, mon ami, et qui donc vous a rendu si incrédule ?

PIMANDRE.

Le peu d'apparence qu'il y a à ce mariage.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Comment donc, le peu d'apparence ?

PIMANDRE.

Oui ; ne voyez-vous pas vous-même qu'il serait très préjudiciable à votre santé ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Eh bien ! Morbleu, je veux être malade.

PIMANDRE.

Et moi, je veux faire mon possible pour vous guérir.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Va toi-même te faire panser. Je suis bien fou, moi, de m'amuser à discourir avec cet impertinent, quand j'ai la parole d'Oronte, qui m'attend sans doute pour signer le dédit. Écoute, je te défends, sur peine d'être déshérité, d'approcher d'Isabelle, ni de près, ni de loin ; entendez-vous, monsieur le raisonneur ? Suivez l'exemple que vous donne Éraste votre ami, qui, malgré son amour, sacrifie tout à la volonté de son père.

Il sort.

SCÈNE IV.

PIMANDRE.

L'amour est bien faible, où l'obéissance est si forte. Mais serait-il possible qu'Oronte, qui a toujours été honnête homme, cessât de l'être seulement pour moi ? L'intérêt, c'est là mon plus grand ennemi ; mon père est plus riche que moi, l'intérêt l'aura mis à ma place.

SCÈNE V.
Pimandre, Merlin.

MERLIN, croyant parler à son maître.

La chose n'est point encore désespérée, monsieur.

PIMANDRE.

Comment ?

MERLIN.

Je ne vois rien encore qui vous doive tant alarmer.

PIMANDRE.

Comment donc ?

MERLIN.

Ah ! Par ma foi, je croyais parler à mon maître, je vous prenais pour lui.

PIMANDRE.

Peste soit du maroufle.

MERLIN.

Où le trouverai-je à présent ? Il m'avait dit qu'il serait ici ?

PIMANDRE.

Je ne l'ai point vu, mon enfant ; laisse-moi en repos, puisque tu n'as rien à me dire qui me fasse plaisir.

MERLIN.

Si vous ne haïssiez point les questions, je vous demanderais la cause d'une si grande affliction, et peut-être trouveriez-vous en moi l'antidote le plus souverain contre les pères déraisonnables ; car je me persuade que le vôtre ne contribue pas peu au chagrin que vous me témoignez.

PIMANDRE.

Ah ! Mon pauvre Merlin, mon malheur est d'une nature à ne trouver de remède que dans le désespoir.

MERLIN.

Allons, n'importe, parlez ; j'aime les affaires désespérées, moi : j'en travaille avec plus de hardiesse. On les manque sans déshonneur, et la réussite vous couvre d'une gloire immortelle.

PIMANDRE.

Eh bien ! Puisque tu veux savoir la cause de mes tourments, apprends... Retire-toi, Merlin, je vois Oronte, je veux lui parler ; reviens ici dans un moment, je te prie.

MERLIN.

Je le ferai, je vous en réponds. Je vais chercher mon maître.

Il sort.

SCÈNE VI.
Oronte, Pimandre.

PIMANDRE.

Ah ! Monsieur, je ne puis croire ce que je viens d'entendre.

ORONTE.

Mon pauvre Pimandre, j'en suis au désespoir. Mais enfin ce n'était point à vous que j'avais donné ma parole, c'était à votre père ; il vous en manque, prenez-vous-en à lui.

PIMANDRE.

Ah ! Monsieur, vous me faites mourir.

ORONTE.

Que ne pressiez-vous aussi les choses davantage !

PIMANDRE.

Eh ! Monsieur, de grâce, à qui a-t-il tenu ? Mon cher monsieur, que j'ai regardé comme celui qui devait être mon père ! Je vous conjure, par vous, par moi, par votre fille, si j'ose vous le dire, de ne nous point désespérer.

ORONTE.

Que voulez-vous que je fasse ? Voilà le dédit que nous venons de passer.

PIMANDRE.

Je le paierai, monsieur ; le bien de ma mère suffira. Monsieur, encore une fois, et voici la dernière, rendez-moi la vie. Elle ne m'a été chère qu'autant que j'ai cru que je la passerais avec vous : privé de l'honneur de vous voir mon beau-père, je n'en veux plus.

ORONTE.

Mais... Que... Aussi... Voilà un garçon qui m'aime beaucoup ! Ne pouviez-vous... La peste le dédit, et celui qui me l'a fait faire ! Ah ! C'est votre père, je vous demande pardon.

PIMANDRE.

Cela n'est rien, Monsieur, vous pouvez tout avec moi ; tout m'est charmant de vous, hors le refus de votre fille.

ORONTE.

Je m'en vais lui parler.

PIMANDRE.

Que je suis misérable ! Non, je ne le souffrirai point. Il n'y a point d'extravagance dont je ne sois capable.

Oronte sort.

SCÈNE VII.
Pimandre, Éraste, Merlin.

ÉRASTE.

Tu vois, mon cher ami, un homme au désespoir.

PIMANDRE.

J'en vois donc deux, et je ne crois pas qu'il y ait de sort plus malheureux que le mien.

ÉRASTE.

Je viens de l'apprendre. Mais écoute, je te prie, ce que mon père...

PIMANDRE.

Je sais cela. Il ne veut point que tu épouses Lucinde. Mais considère avec quelle cruauté le mien...

ÉRASTE.

On me l'a dit. Il veut épouser Isabelle, au lieu de toi. Je te plains : mais je te prie de te figurer s'il est rien de pareil à mon infortune.

PIMANDRE.

J'entre dans tes douleurs, mais la mienne ne se peut concevoir.

MERLIN.

Oh ! Finissons, je vous prie ; vous êtes tous deux les gens du monde les plus malheureux. Vous l'êtes plus qu'Éraste, sans contredit. Vous, Éraste, êtes plus malheureux que Pimandre, sans difficulté, j'en conviens : contentez-vous de cela, car vous ne vous accorderez pas sitôt là-dessus, je le vois bien. Écoutez tous deux seulement. Je conçois que vous avez là un couple d'assez mauvais pères. Mais si, au lieu de vous tant tourmenter, nous cherchions quelque remède à vos maux ? J'ai pitié des pauvres enfants affligés.

PIMANDRE.

Eh ! Quel remède pourrais-tu trouver ? J'enrage : car si j'avais affaire à tout autre qu'à un père, oh !...

MERLIN.

Je vous entends ; mais il n'est pas permis de battre son père.

ÉRASTE.

Tu nous dis là une belle merveille ! Qui est-ce qui t'en parle ?

MERLIN.

Si vous en aviez bien envie cependant, il y aurait un expédient qui ôterait plus de la moitié du péché.

ÉRASTE.

Que veux-tu donc dire ?

MERLIN.

Il faudrait que chacun de vous recommandât son père à l'autre, et que le soir, entre chien et loup, quand ils se retirent... Il ne serait pas nécessaire d'aller jusqu'à battre ; je ne dis pas cela, mais les houspiller un peu, leur faire une bonne peur dont ils mourraient peut-être. Cela leur apprendrait à vivre.

PIMANDRE.

Tout doux !

ÉRASTE.

Si je prends un bâton, je t'apprendrai à toi-même...

MERLIN.

Hélas ! Messieurs, ne vous fâchez pas ; je ne disais cela que par forme de conversation : il y a d'autres moyens plus doux, et dont l'usage n'est pas défendu.

ÉRASTE.

Trouves-en donc quelqu'un pour nous servir, Pimandre et moi, et je te pardonnerai la première fois que tu t'enivreras.

MERLIN.

Moi ! Je ne m'enivre jamais ; souvenez-vous-en pourtant.

PIMANDRE.

Je te promets, moi, de te donner trente pistoles, si tu veux empêcher que mon père n'épouse Isabelle.

MERLIN.

Trente pistoles ?

PIMANDRE.

Oui, foi d'homme d'honneur, je te les donnerai.

ÉRASTE.

Allons, Merlin, de l'esprit.

MERLIN.

Trente pistoles ! Ce sont trois cent cinquante-cinq livres. Vous avez vu votre père depuis que vous savez la chose ?

PIMANDRE.

Si je l'ai vu ? Je lui ai dit qu'absolument...

MERLIN.

Vous avez dit que vous mettriez tous les obstacles possibles à son mariage ?

PIMANDRE.

Assurément.

MERLIN.

Eh bien ?

PIMANDRE.

Cela n'a rien fait.

MERLIN.

Voilà un vieillard bien obstiné, de vouloir se marier sans le consentement de son fils !

ÉRASTE.

Ne raille point.

MERLIN.

Je ne raille point. Vous vous êtes expliqué avec le beau-père ? Vous lui avez fait connaître le chagrin que vous causait...

PIMANDRE.

Je sors d'avec lui tout à l'heure.

MERLIN.

A-t-il eu la même dureté pour vous ?

PIMANDRE.

Sans un malheureux dédit qu'il a fait avec mon père, je l'aurais rendu favorable.

MERLIN.

Ho ! Çà, çà ! Je lui veux parler, moi : je le connais ; et, si je le puis attendrir, et que nous n'ayons d'autres difficultés à vaincre que le dédit, nous en viendrons bientôt à notre honneur. Votre père me connaît-il ?

PIMANDRE.

Je ne crois pas. Il t'a peut-être vu une fois ou deux.

MERLIN.

Je le défie de me connaître. Il s'agit de changer d'habit et de condition. Dites-moi est-il toujours avare ?

PIMANDRE.

Plus que jamais.

MERLIN.

Oui, vous êtes vilain ? J'en suis fort aise ; voyons un peu.

PIMANDRE.

Mais il faut se hâter ; car on n'attend, pour conclure le mariage, que l'arrivée du capitaine de dragons, frère d'Isabelle, qui doit venir au premier jour.

MERLIN.

Isabelle a un frère capitaine de dragons ?

PIMANDRE.

Oui.

MERLIN.

Ho ! Ho ! Cela soulage notre imagination. Voilà justement ce que je cherchais, il ne m'en faut pas davantage. On l'attend au premier jour, dites-vous ?

PIMANDRE.

Il ne saurait tarder longtemps.

MERLIN.

Je vous garantis qu'il viendra dès aujourd'hui, et je veux qu'on le voit arriver en homme d'importance. Je lui donnerai un train digne de sa qualité ; et je ne prétends pas qu'il vienne ici pour faire déshonneur à sa famille, ni au prétendu beau-frère. J'ai un cousin qui a pris depuis trois jours un office de dragon, le plus à propos du monde. Dix ou douze de ses camarades et moi... Ne vous mettez pas en peine.

ÉRASTE.

Que veux-tu donc dire ?

MERLIN.

Ne comprenez-vous pas ? Nous allons voir beau jeu. Je veux d'abord, pour faire plaisir au beau-frère... Mais je ne veux pas vous dire tout ; vous en sauriez autant que moi. Pour vous, demeurez en repos. Isabelle est dans vos intérêts, n'est-ce pas ?

PIMANDRE.

Assurément.

MERLIN.

Cela suffit. Monsieur de La Serre ne connaît pas le prétendu beau-frère le dragon ?

PIMANDRE.

Il y a deux ans qu'il n'est venu à Paris.

MERLIN.

Vivat. J'entends Monsieur Oronte. Retirez-vous, il faut que je lui parle.

Pimandre et Éraste sortent.

SCÈNE VIII.
Oronte, Isabelle, Catos, Merlin.

ISABELLE.

Moi, mon père, je ferai tout ce que vous voudrez.

ORONTE.

Tu feras tout ce que je voudrai, mais tu pleures ?

ISABELLE.

Je crois, mon père, que l'obéissance est tout ce que vous pouvez exiger de moi.

ORONTE.

Ta douleur me fait de la peine.

ISABELLE.

Ne songez point à cela, mon père ; les enfants ne doivent-ils pas tout sacrifier aux volontés de leurs parents.

CATOS.

Oui, mais il faut que les parents soient raisonnables.

ORONTE.

Taisez-vous, impertinente. Si ma fille était de votre humeur, je ne serais pas si fâché que je le suis.

MERLIN.

Ce pauvre Monsieur Oronte, hélas ! Est-il possible ?

ORONTE.

Qu'y a-t-il ?

MERLIN.

Je vous assure que j'en ai tout le chagrin imaginable.

ORONTE.

Qu'est-ce, Merlin ?

MERLIN.

Ah ! Monsieur.

ORONTE.

Qu'y a-t-il ?

MERLIN.

Avoir cette physionomie ?

CATOS.

Que veux-tu dire ?

ISABELLE.

Parle donc !

MERLIN.

Allez, vous avez toutes deux le coeur bien dur ; un père aussi bon que celui-là...

CATOS.

Eh bien !

MERLIN.

Un aussi bon maître.

ORONTE.

Ce maraud-là me ferait perdre patience !

MERLIN.

Là, là, là... Le pauvre homme, il n'est pas furieux.

ORONTE.

Si je me mets sur ta friperie, je t'apprendrai...

MERLIN.

Hé,là, là, là, tout doux.

ORONTE.

Il faut que j'assomme ce bélitre-là.

ISABELLE.

Eh ! Mon père

CATOS.

Es-tu fou ?

MERLIN.

Plût au ciel que je le fusse, et que le pauvre Monsieur Oronte ne le fût pas devenu !

ORONTE.

Comment donc, pendard, bélître, fripon ?

MERLIN.

Le laisser sortir en l'état où il est !

ISABELLE.

Mon père ?... Retire-toi, Merlin.

ORONTE.

Non, ma fille, je vous prie qu'il ne s'en aille point ; je veux développer ce mystère. Viens ici.

MERLIN.

Eh bien ! Ta, ta, ta, lera, lera : qu'est-ce, Monsieur Oronte, me reconnaissez-vous bien ?

ORONTE.

Je te reconnais pour un grand scélérat.

MERLIN.

Le pauvre homme ! Il me reconnaît. Et mon nom, savez-vous bien que je m'appelle Merlin ?

ORONTE.

Çà ! Je ne veux point me mettre en colère. Oui, je sais fort bien que tu t'appelles Merlin. Après, que prétends-tu me faire entendre par là ?

MERLIN.

Mais, vraiment, il est plus raisonnable que je ne pensais.

ORONTE.

Qui t'a donc dit que j'étais fou ?

MERLIN.

Monsieur, je vous demande pardon. Voyons pourtant : qu'est-ce, Monsieur Oronte ? Est-il vrai que vous donnez votre fille à Monsieur de La Serre ?

ORONTE.

Cela est vrai.

MERLIN.

Ah ! Le pauvre homme ! On ne m'a point trompé ; ta, ta, ta, lera : allons courage, Monsieur Oronte, oui, vous avez raison ; ta, ta, ta, ta, lera ; il m'arrache des larmes.

ORONTE.

C'est quelque pièce que l'on... et je veux en être éclairci.

MERLIN.

Ta, ta, ta, lera.

ORONTE.

Oh çà ! Mon pauvre Merlin, je t'en prie, parle-moi comme il faut ; tu vois bien que je suis dans mon bon sens, explique-toi.

MERLIN.

Mais, en effet, il ne paraît point avoir l'esprit troublé.

ORONTE.

En vérité, je ne suis point fou; mais si tu continues, tu me le feras devenir. Finis toutes ces mauvaises chansons. Tiens, voilà un écu que je te donne, apprends-moi ce qui t'a fait croire que j'étais fou.

MERLIN.

C'est ce mariage ridicule de votre fille avec Monsieur de La Serre, qui fait croire à tout le monde que vous avez perdu l'esprit.

ORONTE.

Me dis-tu vrai ?

MERLIN.

Monsieur, rien n'est plus véritable ; et si ce bruit-là continue encore quelque temps, vous ne sortirez plus sans compagnie.

ORONTE.

Vertu de ma vie ! Je ne veux point passer pour fou.

MERLIN.

Ne songez donc plus à ce mariage.

ORONTE.

Nous avons un dédit.

MERLIN.

Comment, un dédit !

ORONTE.

Oui, un dédit de vingt mille francs.

MERLIN.

Cela est très mal. Il ne fallait point mettre de dédit. Mais que cela ne vous chagrine point : à quoi servirait que Merlin eût de l'esprit, s'il ne trouvait pas le moyen de rompre un dédit ? Voilà une belle affaire !

ORONTE.

Quoi ! Tu pourrais faire un coup comme cela ?

MERLIN.

Oui, sûrement ; reposez-vous sur moi.

ORONTE.

Tu me ferais le plus grand plaisir du monde.

SCÈNE IX.
Oronte, Pimandre, Isabelle, Catos, Merlin.

PIMANDRE.

Eh bien, monsieur ?

ORONTE.

Mon cher enfant, tenez, remerciez cet honnête garçon ; il va s'employer pour vous, s'il peut rompre l'affaire sans me faire payer le dédit.

MERLIN.

Vous moquez-vous ? Je veux qu'il vous le paie, moi ; allez, laissez-moi faire : retirez-vous seulement.

ORONTE.

Monsieur de La Serre va venir prendre ma fille, pour la mener chez lui.

MERLIN.

Laissez-la lui emmener, il ne la gardera pas longtemps.

ORONTE, s'en allant.

Fais donc comme tu l'entendras.

MERLIN.

Vous autres, vous n'aurez rien à faire qu'à vous montrer obéissant et fort respectueux à ce que voudra Monsieur de La Serre : j'aurai soin du reste.

PIMANDRE.

Mon pauvre Merlin !

ISABELLE.

Mon cher enfant !

CATOS.

Mon beau petit mignon !

MERLIN.

Trêve de compliments, et songez seulement à ce que je vous ai dit.

Il sort ainsi qu'Oronte.

SCÈNE X.
Isabelle, Pimandre, Catos.

PIMANDRE.

Ah ! Madame, qu'allions-nous devenir sans le secours de ce pauvre garçon ? Car enfin, madame, le temps aurait pu adoucir le chagrin que vous auriez eu de me perdre, mais il ne pouvait qu'augmenter le déplaisir de vous voir unie pour jamais à un vieillard comme mon père. Pour moi, j'en serais mort.

ISABELLE.

Mais je ne vois pas bien encore ce qui peut mettre fin à nos alarmes. Ce dédit ne me paraît pas facile à rompre.

PIMANDRE.

Merlin est dans nos intérêts.

ISABELLE.

Et sa promesse ne vous laisse aucune inquiétude ?

PIMANDRE.

Ne m'aimez-vous pas ?

ISABELLE.

Je ne sais qui de nous deux aime le plus ; mais, Pimandre, j'ai plus d'inquiétude que vous.

CATOS.

Ne vous alarmez point ni l'un ni l'autre ; laissez faire Merlin : il suffit qu'il se mêle de vos affaires. Je vous réponds qu'il en sortira à son honneur ; je le connais de longue main, et nous avons demeuré en même maison. C'est bien le plus joli garçon, surtout pour les mariages : il n'en a jamais manqué un.

PIMANDRE.

Catos me console ; je crois avec elle que nos affaires ne sont pas encore désespérées.

CATOS.

Non, assurément. Il serait beau vraiment que madame épousât un vieux reître comme votre père ; un vilain qui ne vous donne pas seulement de quoi avoir des habits raisonnables, et qui vous laisserait aller tout nu, sans le secours d'un honnête homme d'oncle, qui fournit à vos petits besoins. Surtout votre père me met au désespoir quand il vous appelle. Devinez, madame, comment il appelle monsieur ?   [ 1 Reître : Fig. et familièrement, en mauvaise part ou par plaisanterie, un reître, un homme que l'on compare à un soudard. [L]]

ISABELLE.

Comment ?

CATOS.

Il l'appelle Michel. Ne trouvez-vous pas que monsieur mériterait un nom un peu plus seigneurial que celui-là ?

ISABELLE.

En vérité, il y a de l'extravagance là-dedans.

CATOS.

Point, madame, il n'y a que de l'avarice : il croirait être ruiné, s'il lui avait donné un nom.

ISABELLE.

Paix, paix ! Le voici.

SCÈNE XI.
Monsieur de La Serre, Pimandre, Isabelle, Catos, Baptiste.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Oh, oh ! Que faites-vous ici ? Ne vous ai-je pas défendu...

PIMANDRE.

Mon père, je me suis enfin rendu justice ; j'ai songé que c'était une folie à moi de résister plus longtemps aux volontés d'un père : j'y ai été soumis jusqu'à présent, et je veux vous donner encore une preuve de mon obéissance.

ISABELLE.

Et moi, j'obéirai d'autant plus volontiers au mien, qui veut que je vous épouse, que monsieur votre fils a peu témoigné de regret de me quitter.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Certes ! Vous me réjouissez tous deux ; mais toi, principalement. Je suis ravi de te voir raisonnable. Je te promets... Je te veux... Va, je t'aime bien... Tellement que nous n'avons qu'à préparer toutes choses pour la noce ?

ISABELLE.

Quand il vous plaira.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Eh bien donc, par où commencerons-nous ?

PIMANDRE.

Il me semble, mon père, qu'il faudrait mener Madame chez les marchands pour voir des étoffes.

CATOS.

Je crois, moi, qu'il faudrait commencer par faire habiller le laquais de monsieur, qui me paraît assez mal en ordre.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Est-ce que ce petit coquin est monté ? Ne t'avais je pas dit de demeurer là-bas ?

BAPTISTE.

Oui, monsieur ; mais c'est que j'étais bien aise qu'on me vît comme me voilà le jour de vos noces.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Entendez-vous ce petit impudent ?

PIMANDRE.

Ah ! Pour cela, mon père, il lui faudrait donner un habit.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Oui, oui, je t'habillerai tantôt de la bonne manière.

CATOS.

Je suis d'avis qu'on fasse des habits pour deux laquais, car il en faudrait encore prendre un.

BAPTISTE.

Ce sera donc pour Madame ?

ISABELLE.

Comment ?

BAPTISTE.

C'est que personne ne veut servir mon maître ; il s'en est pourtant présenté un ce matin ; mais quand il m'a vu déguenillé comme vous me voyez, serviteur très humble ! Il court encore.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Tu ne mangeras de deux jours, et je te...

Baptiste se sauve.

SCÈNE XII.
Monsieur de La Serre, Isabelle, Pimandre, Catos.

CATOS.

Mais si vous voulez acheter des étoffes, il est temps de partir.

MONSIEUR DE LA SERRE.

N'est-il point trop tard ?

ISABELLE.

Ce que nous ne pourrons pas faire aujourd'hui, nous le remettrons à demain.

PIMANDRE.

Madame dit fort bien. Où irons-nous ? Chez Gauthier, apparemment ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Chez qui dites-vous ?

PIMANDRE.

Chez Gauthier.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Ah ! Non pas, s'il vous plaît : je ne vais point chez un marchand à porte cochère ; j'en connais trop les conséquences.

ISABELLE.

Eh bien ! Monsieur, comment voulez-vous donc faire ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Il me semble qu'on trouve quelquefois de bonnes rencontres sous les halles, des habits tout faits.

ISABELLE.

Oui, mais je veux des étoffes neuves, et des plus à la mode.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Votre père m'avait dit que vous étiez ménagère.

CATOS.

Ne vous y fiez pas, il se moquait de vous : c'est la plus grande dépensière qui fut jamais.

MONSIEUR DE LA SERRE.

On ne sait à qui se fier : peut-être que tu te moques aussi, toi.

SCÈNE XIII.
Monsieur de La Serre, Pimandre, Isabelle, Catos, Baptiste.

BAPTISTE.

Monsieur, on ne sait plus où se mettre ; votre maison est pleine là-bas de grands soldats à pied et à cheval. On croit que c'est l'armée du roi, qui vient faire la revue dans votre cour. Il y a un beau monsieur qui marche le premier, qu'on dit être le frère de madame.

Il s'en va.

ISABELLE.

Sans doute que ce sera mon frère le dragon, et peut-être sa compagnie : Catos, allons le recevoir.

Elle sort avec Catos.

Scène XIV.
Monsieur de La Serre, Pimandre.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Nous allons donc voir Monsieur le Capitaine, le beau-frère tant vanté. Michel, quel homme est-ce, que ce capitaine Dragon, le connais-tu ?

PIMANDRE.

Très fort : c'est le garçon du royaume le plus brave et le plus déterminé, qui s'est battu en duel plus de vingt fois, et qui a toujours eu l'avantage.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Brave tant qu'il vous plaira; mais je n'aime point les gens de guerre. Surtout j'ai toujours eu une aversion particulière pour les dragons.

PIMANDRE.

Gardez-vous bien d'en rien témoigner.

SCÈNE XV.
Merlin en capitaine de dragon, Isabelle, Catos, Monsieur de La Serre, Pimandre, Dragons.

MERLIN.

Me voilà donc venu tout à propos. Toinette m'a dit que vous étiez tous ici, et qu'on m'attendait.

ISABELLE.

Vous ne pouviez mieux faire. Voyez, c'est monsieur, que mon père me donne pour époux.

MERLIN.

Qui, cette jeune barbe ?

ISABELLE.

Non, c'est monsieur.

MERLIN.

Oh ! Bon cela, car j'ai ouï dire autrefois à mon père qu'il voulait un gendre d'un âge raisonnable, un homme sage, qui puisse dans un besoin vous servir de gouverneur. Touchez là, mon très révérend beau-frère.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Voilà ce que je disais à Oronte. Le Capitaine parle en homme de bon sens.

MERLIN.

Vous ne nous promettez pas une longue suite de neveux ! Vous avez vécu, beau-frère, et je crois que vous ne vous mariez que pour la société. Et ce jeune cadet, que fait-il ici ? Mais, oui, c'est Pimandre. Mon cher, je suis ravi de te voir ici. J'avais peine à te reconnaître. Comme il a changé depuis deux ans !

PIMANDRE.

Tu ne t'étonneras plus de me voir ici, quand tu sauras que c'est mon père qui épouse mademoiselle.

MERLIN.

Monsieur de la Serre, j'en suis ravi ; je ne le connaissais que par réputation. Nous allons parler d'affaire dans un moment. Holà, hé, dragons ! Messieurs, sans façons, vous savez que les cérémonies se pratiquent peu parmi les gens de guerre.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Le Capitaine est assez joli garçon; mais il a de vilaines gens à sa suite.

MERLIN.

Allons donc, marauds !...

Il fait ôter ses guêtres par un des dragons qui se pique à une des boucles.

Peste du maladroit !

UN DRAGON.

Jarnigué de l'ardillon !... Où voulez-vous que je mette vos guêtres ?   [ 2 Ardillon : Pointe qui dans une boucle sert à l'arrêter. Cette boucle a deux, trois ardillons. [L]]

MERLIN.

Où tu voudras. Je pense que je loge chez le beau-frère ?

PIMANDRE.

Oui, nous logerons ensemble. Je vous prie, ma chère Catos, voyez à lui faire donner une chambre à côté de la mienne.

CATOS.

Allons, mon camarade ; voilà comme je voudrais que tous les hommes fussent faits.

Elle sort.

SCÈNE XVI.
Monsieur de La Serre, Merlin, Isabelle, Pimandre, Dragons.

MERLIN.

Eh bien ! De quoi est-il question ? Les noces, quand les ferons-nous ?

ISABELLE.

Nous parlions, quand vous êtes arrivé, d'aller choisir des étoffes pour notre mariage.

MERLIN.

Eh ! Morbleu, ma soeur, marions-nous avec nos habits, et ne donnons point tant dans l'étoffe. Je regarde déjà monsieur comme mon beau-frère, et je voudrais épargner... À quoi servent toutes ces dépenses ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Le joli garçon que voilà ! Je n'aurais jamais cru cela d'un homme de sa profession.

MERLIN.

Mais je voudrais bien, avant toutes choses, que l'on songeât à mettre mon équipage à couvert. Nous avons fait une grande traite, et j'ai là-bas nombre d'hommes et de chevaux qu'il y a longtemps qui n'ont repu.

PIMANDRE.

Ne vous mettez pas en peine, j'en prendrai soin.

MERLIN.

Je vous en prie.

PIMANDRE.

Mon père a une écurie où il y a une place pour trente chevaux.

MERLIN.

Bon cela, voilà justement mon affaire.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Oui, mais je n'ai ni foin ni avoine : si j'en avais, ce serait bien à votre service.

PIMANDRE.

Pardonnez-moi, mon père, j'en ai vu décharger cette après-dînée.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Diable ! Que de soin vous prenez ; et qui donc vous rend si soigneux ?

MERLIN.

Je vous remercie, notre ami.

PIMANDRE.

Ne vous mettez pas en peine, mon père, ce n'est seulement que pour aujourd'hui ; et, si vous me croyez, dès demain de grand matin, nous les enverrons à votre terre, qui n'est qu'à six lieues d'ici, où ils trouveront abondamment de quoi repaître hommes et chevaux.

MONSIEUR DE LA SERRE, bas à Pimandre.

Ah ! Traître, que vas-tu dire ? Jamais je ne te le pardonnerai.

MERLIN.

Sans-Quartier !

SANS-QUARTIER.

Plaît-il, mon Capitaine ?

MERLIN.

Combien avons-nous ici de dragons ?

SANS-QUARTIER.

Nous ne sommes que quatre, et douze qui sont là-bas.

MERLIN.

De chevaux ?

SANS-QUARTIER.

Seize, et vos quatre sont vingt.

MERLIN.

De valets ?

SANS-QUARTIER.

Six.

MERLIN.

Brise-Ménage !

BRISE-MÉNAGE.

Monsieur ?

MERLIN.

Que tout cela soit prêt demain pour aller où monsieur vous dira.

BRISE-MÉNAGE.

Et ce soir, où soupe-t-on ?

MERLIN.

Vous êtes un fat : nous sommes en bon lieu.

À Monsieur de La Serre.

Beau-frère, le Dragon ne vous connaît pas.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Ouais ! Quel langage est-ce ci ? Se moquerait-on de moi ? Celui qui voulait tout à l'heure m'épargner un habit de noces pour sa soeur, ne fait pas de scrupule de m'amener quarante bouches à nourrir !

MERLIN.

La Terreur !

LA TERREUR.

Monsieur ?

MERLIN.

Qu'on fasse les choses en douceur : grande chère, et qu'on se fasse bien servir ; double ordinaire ; à vos chevaux, de la litière jusqu'au ventre. Mais point de bruit : il ne vous manquera rien, et il ne sera pas besoin de battre personne.

LA TERREUR.

Oh ! Monsieur, cela ne se pratique aussi qu'en cas de besoin : nous savons, Dieu merci ! Faire les choses dans l'ordre.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Vraiment, voilà un bel ordre !

MERLIN.

Sans-Raison ! Marche-à-terre !

SANS-RAISON, MARCHE-À-TERRE, TOUS DEUX.

Mon Capitaine ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Quels diables de noms ? Faut-il que ces noms boivent et mangent à mes dépens ?

MERLIN.

Demeurez ici avec Sans-Quartier. Il ne faut que Brise-Ménage pour prendre soin des affaires de la compagnie, et ce ne sera pas trop de vous trois pour me verser à boire, car j'ai grand-soif

PIMANDRE.

Mais si vous êtes si altéré, il ne faut donc pas sortir sans boire quatre coups.

MERLIN.

L'aimable garçon ! Tu me charmes, ou je meure.

PIMANDRE.

Mon père a d'un excellent vin ; il faut que vous le goûtiez.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Courage, mon fils ! Il faut vous faire maître des cérémonies. On ne peut pas mieux faire les honneurs d'un logis ; et quand ce serait vous qu'on marierait.

MERLIN.

Sans-Quartier, va, je te prie, leur aider à tirer du meilleur. Je sèche, je meurs, si je ne bois. Brise-Ménage !

BRISE-MÉNAGE.

Monsieur ?

MERLIN.

Nous en bûmes, hier au soir, de bon chez notre hôte.

BRISE-MÉNAGE.

Jarni, oui, il était bon ! Mes camarades et moi, nous en avons sifflé jusqu'au jour.

MERLIN.

Combien vous a-t-il donné en partant ?

BRISE-MÉNAGE.

Vingt écus.

MERLIN.

Pauvres gens ! Ce n'est guère.

BRISE-MÉNAGE.

Il faut prendre patience : j'espère que nous aurons une bonne aubaine, où vous nous envoyez avec nos camarades demain.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Ah ! Qu'est-ce que j'entends ; où suis-je venu me fourrer !

SCÈNE XVII.
Monsieur de La Serre, Merlin, Isabelle, Catos, Pimandre, Baptiste, Dragons.

BAPTISTE.

Dame, Monsieur, faites donc tenir vos gens ; si vous ne venez mettre ordre à ces grandes barbes-là, il faudra quitter la maison.

MERLIN.

Qu'est-ce donc ? Qu'ont-ils fait ?

BAPTISTE.

Ils jettent les sacs d'avoine par la fenêtre du grenier ; ils dépendent les andouilles de la cheminée ; ils emportent le lard ; ils ont coupé la gorge à notre grand coq-d'Inde. Ils disent qu'ils vont mettre les poules, et Monsieur, toutes en vie à la broche, si on ne leur trouve de la viande.

CATOS.

Il dit vrai, monsieur ; vous avez là de terribles gens, je me suis sauvée ici de peur.

MERLIN.

Oui ! Il faut voir cela.

MONSIEUR DE LA SERRE.

J'espère, monsieur, que vous ne souffrirez pas un tel désordre : permettez que j'y aille avec vous, pour empêcher le pillage de ma maison.

MERLIN.

Peste ! Gardez-vous bien d'y venir. Vous ne savez pas le danger qu'il y a de se présenter à ces gens-là quand ils sont affamés; et je n'en serais peut-être pas le maître.

Il sort.

SCÈNE XVIII.
Monsieur de La Serre, Pimandre, Isabelle, Catos.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Cela va fort bien : c'est à dire que si j'ai l'honneur de vous épouser, il faudra que j'épouse en même temps une compagnie de dragons.

SCÈNE XIX.
Monsieur de La Serre, Pimandre, Isabelle, Catos, Toinette.

TOINETTE.

Qu'est-ce que c'est donc, monsieur ? Est-il vrai que vous avez dit qu'on vienne avec de grands brocs tirer le vin de votre cave ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Comment ? Vraiment non, Toinette.

TOINETTE.

Avais-je pas raison de vouloir gager contre ces beaux messieurs, que cela n'était pas vrai ? Vous nous avez toujours trop bien enchargé de rien donner à personne.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Assurément, et je te le défends bien encore.

TOINETTE.

Savais-je pas bien ? Voyez un peu, si j'avais cru ces nigauds-là !

MONSIEUR DE LA SERRE.

Tu ne leur en as donc pas donné ?

TOINETTE.

Donné ! Vraiment je n'avais garde : ils en ont bien pris eux-mêmes.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Et qui leur a donné la clef de la cave ?

TOINETTE.

La clef, Monsieur ? Oh ! Ces messieurs-là ne se servent point de clef, ils n'en ont que faire. Tenez, je ne peux point bien vous dire comment cela se fait, je ne sais s'ils disent quelques paroles du malin esprit ; mais sitôt qu'ils se présentent à une porte avec leurs capuchons et leur grande barbe retroussée, crac, la porte s'ouvre d'elle-même.

CATOS.

Ces gens-là sont donc bien méchants, ma bonne amie ?

TOINETTE.

Point autrement ; ils m'appelaient tous mon coeur, m'amour ; l'un me demandait le boulanger de Monsieur, l'autre son rôtisseur.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Et tu leur as enseigné ?

TOINETTE.

Non pas le rôtisseur, car vous n'en avez point ; mais le charcutier chez qui...

SCÈNE XX.
Monsieur de La Serre, Merlin, Pimandre, Isabelle, Catos, Dragons avec des brocs.

MERLIN.

Soyez en repos, beau-frère, vos poulets se portent bien, et j'ai mis bon ordre pour que l'on soit sage à l'avenir. Il faut que vous sachiez que j'ai pris garde à n'envoyer chez vous que d'honnêtes gens.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Oh ! Je le crois.

MERLIN.

Tous hommes bien faits, bien taillés ; le plus petit n'est que de deux palmes plus grand que vous.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Cela est d'une grande consolation.

SCÈNE XXI.
Monsieur de La Serre, Oronte, Pimandre, Éraste, Merlin, Isabelle, Catos, Dragons avec des brocs.

ORONTE.

Ah certes ! Cela me plaît, de vous trouver en si bonne posture : voilà comme il faut se comporter à la veille d'une noce. L'arrivée de mon fils augmente encore notre allégresse.

MERLIN.

Voilà, monsieur, mon père que vous attendiez.

ORONTE.

Voici encore un de nos meilleurs amis, qui est de bonne compagnie, et que j'ai amené pour se réjouir avec nous.

ÉRASTE.

Oui, je crois que Monsieur de La Serre voudra bien que l'on prenne part à son bonheur.

MONSIEUR DE LA SERRE, à part.

Je le cède à qui le voudra.

MERLIN.

Allons, beau-frère, de la joie.

ORONTE.

Allons, mon gendre.

ISABELLE.

Allons, monsieur, un peu de gaieté.

PIMANDRE.

Mon père, ne faites donc point comme cela.

ÉRASTE.

Quand serez-vous joyeux, si vous ne l'êtes pas aujourd'hui ?

CATOS.

Hé ! Là, Monsieur, réveillez-vous !

MERLIN.

Oui, Madame la Mélancolie ! Vous ne quitterez pas le beau-frère ? Nous verrons cela. Allons, dragons, vous avez chagriné le beau-frère, il faut un peu le réjouir ; qu'on passe en revue, et qu'on fasse l'exercice devant lui.

MARCHE-À-TERRE.

Est-ce notre exercice de guerre, ou notre petit exercice journalier ?

MERLIN.

Celui que nous faisons chez nos hôtes.

L'EXERCICE.

Prenez garde à vous, dragons, on va faire l'exercice.

A droite et à gauche, rangez-vous sur deux files.

A droite et à gauche, portez la main droite au broc.

Haut le broc.

5   Portez la main gauche au broc.

Posez vos brocs à terre.

Remettez-vous.

Portez la main gauche au bonnet.

Tirez vos verres. Portez la main droite au verre.

10   Portez le verre à la bouche.

Soufflez les verres.

Reprenez vos brocs.

Haut le broc.

Joignez les verres au broc.

15   Chargez.

Remettez vos brocs.

Haut le verre.

Ouvrez la bouche.

Portez-y. le verre.

20   Tirez.

Retirez vos verres.

Prenez haleine.

Halte-là.

Les hautbois, préparez-vous.

25   Joignez les verres au broc.

MONSIEUR DE LA SERRE.

Mais vous ne songez pas que vous avalez tout mon vin avec votre diable d'exercice.

MERLIN.

Hé, beau-frère ! Vous les avez interrompus ; vous n'en savez pas la conséquence. Cela est capable de mettre le désordre dans des troupes. Il faut recommencer.

Prenez garde à vous.

Ecoutez le commandement.

Haut le broc.

Joignez le verre au broc.

30   Chargez.

Rechargez.

Mettez le broc en son lieu.

Haut le verre.

Ouvrez la bouche.

35   Portez le verre à la bouche.

Tirez.

Retirez vos verres.

Prenez haleine.

Halte-là.

40   Le broc sur l'épaule.

La fanfare du congé.

Il chante.

En me réveillant, je veux toujours boire,

Pour moi je crois que je dors salé :

Ah! les dragons, les dragons bien nés,

45   Ah! les dragons, qu'ils sont altérés !

Eh bien, beau-frère ! cela s'appelle s'allier avec la joie.

ORONTE.

Eh bien ! Monsieur, que dites-vous à cela ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Ce que je dis ? Je dis, tout bien considéré, que je suis bien vieux pour me marier.

ORONTE.

Je le savais bien, et je vous l'avais dit ce matin. Mais pourquoi m'avez-vous empêché de conclure ce mariage avec votre fils ?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Eh bien, qu'il l'épouse, s'il veut ; j'y consens, pourvu que je ne paie point le dédit.

PIMANDRE.

Mon père, vous voudriez après m'avoir défendu...?

MONSIEUR DE LA SERRE.

Oui, je t'en prie, et tu me feras plaisir à l'heure qu'il est.

PIMANDRE.

Je ferai, mon père, tout ce que vous voudrez, pourvu que Monsieur Oronte en soit content.

ORONTE.

De tout mon coeur. Je ne demande pas mieux, et je suis assuré que je n'aurai pas de peine à y faire consentir ma fille.

MONSIEUR DE LA SERRE.

À condition que les dragons ne coucheront pas chez moi ?

ORONTE.

Oui, allons les faire sortir.

MERLIN.

La condition est bien rude ; il n'y aura que les pauvres dragons qui perdront à ce marché.

PIMANDRE.

Le capitaine n'y perdra rien ; car, au lieu de trente pistoles que je t'avais promis, viens demain en prendre cinquante.

MERLIN.

Monsieur, peste le bon métier, si un honnête homme y était employé !

 


Notes

[1] Reître : Fig. et familièrement, en mauvaise part ou par plaisanterie, un reître, un homme que l'on compare à un soudard. [L]

[2] Ardillon : Pointe qui dans une boucle sert à l'arrêter. Cette boucle a deux, trois ardillons. [L]

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