L'IMPROMPTU DE LIVRY

COMÉDIE-BALLET

M. DCC. V. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

De Mr DANCOURT


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/01/2017 à 21:49:46.


ACTEURS DU DIVERTISSEMENT

MONSIEUR GUÉRIN.

MONSIEUR POISSON, père.

MONSIEUR SALLÉ.

MONSIEUR LAVOY.

MONSIEUR PONTEUIL.

MONSIEUR DU BOCAGE.

MONSIEUR FOMPRÉ.

MONSIEUR POISSON, fils.

MADEMOISELLE DANCOURT.

MADEMOISELLE DESBROSSES.

MADEMOISELLE GODEFROY.

MADEMOISELLE FOMPRÉ.

MADEMOISELLE SALLÉ.

MADEMOISELLE MIMY DANCOURT.

La Scène est à Livry-le-Château.

La Musique est du Sieur GILLIERS.


Le théâtre dressé dans le grand vestibule de la colonnade qui est au-dessous du salon, représentait un des plus beaux endroits du Jardin, fermé par des Palissades assez hautes pour cacher les Acteurs, ouvert par plusieurs endroits par des Portiques, du cintre desquels pendaient des festons de fleurs au-dessus de plusieurs Orangers, entre lesquels sont des guéridons et des torchères, avec des girandoles garnies de quantité de lumières.

DIVERTISSEMENT.

Après l'ouverture, Mademoiselle Sallé, sous le nom de Flore, invite par les paroles suivantes les faunes et les pâtres à venir contribuer à la Fête.

FLORE.

Heureux habitants de ces bois,   [ 1 Cintre : Terme d'architecture. Figure en arc de cercle.]

Pâtres, Sylvains, Bergers et Dryades,   [ 2 Dryade : Terme du polythéisme gréco-latin. Divinités qui faisaient leur demeure dans les bois, et qui y présidaient. [L]]

Dans ces aimables promenades,

Au son des flûtes, des hautbois,

5   Venez joindre vos voix.

Marche des Pâtres et des Sylvains.

Flore continue.

Jamais jour en ces lieux n'a paru si charmant,   [ 3 Sylvain : Dieu des forêts, dans le polythéisme romain. [L]]

Des Divinités la plus belle

Leur donne un nouvel agrément

Qu'ils ne pourraient avoir sans elle.

MONSIEUR SALLÉ sous l'habit d'un Pâtre.

10   Sa douceur, sa beauté, son éclat sans pareil,

Font assez voir qu'elle est la fille du Soleil,

Et de sa plus douce lumière

Aujourd'hui ce Dieu nous éclaire.

FLORE.

De cet Astre brillant, la brûlante chaleur,

15   Avait dans vos jardins séché les dons de Flore,

Les feuilles de vos bois à sa trop vive ardeur

À peine résistaient encore,

Et les pleurs même de l'Aurore,

Ne pouvaient de vos prés conserver la fraîcheur.

LE PÂTRE.

20   La Déesse par sa présence

Leur rend à tous leurs ornements.

Ici dans ces heureux moments,

De ses premiers regards tout ressent la puissance.

ENTRÉE.

LE PÂTRE continue.

Le fils du Dieu qui régit cet Empire,

25   Assemble ici les plaisirs et les jeux.

D'un doux sourire

Il les attire.

Dans tous les c?urs,

Sa présence inspire

30   Mille douceurs.

Tout l'Univers l'aime et l'admire,

Il est l'objet de tous les v?ux ;

Et le Seigneur de ces beaux lieux

N'aspire

35   Qu'à mériter un regard de sas yeux.

Hé ! Pour rendre un mortel heureux,

Ce regard seul ne doit-il pas suffire ?

ENTRÉE.

FLORE.

Que je me plais dans ces bocages !

Les oiseaux dans ce beau séjour

40   Invitent par leurs doux ramages,

Aux tendres plaisirs de l'Amour.

Chaque matin sous ces feuillages,

Ils viennent tous faire leur cour,

Et rendre leurs premiers hommages

45   À la fille du Dieu du jour.

HARANGUE DU CAPITAINE DU CHATEAU.

LE CAPITAINE.

Oh parbleu, oui, voilà de plaisants hommages que ceux de cette petite volatile-là. Ce sont ceux des mortels qui font plaisir aux Divinités, et je suis sûr que Madame la Déesse aimera cent fois mieux la Harangue que je suis chargé de lui faire, que les ramages de tous les oiseaux du pays. Madame, le compliment est de moi, au moins. Madame? Je les fais bien mieux que je ne les apprends. Ma? car j'ai plus d'esprit que de mémoire? Enfin, Madame? Vous allez croire que l'on m'a fait celui-ci, parce que je ne me souviens pas trop de ce que j'ai à vous dire : mais? Ah, m'y voilà. On m'a fait Capitaine de ce Château, Madame, pour tout le temps que vous y demeurerez ; et je suis bien fâché que vous y demeuriez si peu, puisque ma Charge finira quand vous partirez, et c'est une bonne condition que celle du Maître de la maison. Tout le monde n'est pas à portée comme lui de recevoir dans son Château des Divinités comme la vôtre ; et la faveur que vous lui faites est si rare et si précieuse? qu'elle lui fera? bien des envieux? Mais pourvu que vous soyez assez contente de ce premier voyage-ci pour y en faire quelque autre?. Enfin, Madame, si cela n'arrive pas, ce ne sera ni sa faute ni la mienne, ni celle des Habitants des environs, qui veulent à l'envi tâcher de contribuer à vos plaisirs. Il n'y a pas jusqu'aux perdreaux de la plaine, et aux jeunes faisans de la forêt, qui vont se disputer l'avantage d'être servis sur votre table ; et ce noble empressement en fera bien tuer qu'on ne vous servira point, et que le Seigneur du Château ne saura pas : mais comme le nouveau Capitaine en mangera sa part, c'est ce qui fait qu'il ne vous en dit mot devant lui. Je ne suis pas un babillard, Madame, aussi je finis de peur de vous ennuyer ; et voilà Monsieur le Bailli de Ivry qui vous a préparé quelque petit Divertissement de sa façon, dont vous serez peut-être autant ennuyée que de ma Harangue. Ce sont ses affaires ; pour moi, je me retire, et je vais me disposer à reparaître devant vous sous une figure plus connue de votre Divinité, et plus convenable à mon caractère. Madame Flore, encore quelque petit air, s'il vous plaît, pour me donner le temps de m'habiller.

FLORE.

Dans ces beaux lieux

Chacun est heureux.

Ces douces retraites

Pour l'Amour sont faites,

50   Bergers amoureux,

Au son des Musettes,

Aux tendres fillettes

Expliquent leurs feux.

S'ils changent de v?ux,

55   Toujours satisfaites,

Sans être coquettes

Elles sont sujettes

À faire comme eux.

ENTRÉE.

FLORE continue.

Aimable Livry

60   Lieu des Dieux chéri

Sois toujours sûr d'être

Aimé de ton maître ;

Dans tes bois l'Amour

Se plaira sans cesse,

65   Quand cette Déesse

Y tiendra sa Cour.

Que puisse à son tour

Le Soleil son père

Quelque jour s'y plaire

70   Assez pour y faire

Un pareil séjour.

ENTRÉE.

Le sujet est d'un Fermier de Livry, qui, par l'adresse de sa femme, se trouve engagé de donner sa nièce à un jeune homme de Paris, quoiqu'il l'eût promise au collecteur. Le moyen dont la femme se sert, est qu'elle feint d'être amoureuse de l'Amant aimé de la nièce. Elle fait même éclater cette feinte passion aux yeux de son mari, qui, pour éviter les suites et les inconvénients, manque de parole au collecteur, fait épouser en hâte sa nièce à son Amant, qu'il croit être aimé de sa femme. Le Divertissement qui suit sert de prélude à la Noce.

PETITE COMÉDIE.

Marche des Personnes de la Noce.

MAROTTE.

Une noce de Village

Est simple et sans embarras,

Les richesses ne font pas

75   Le bonheur du mariage.

Une fille jeune et sage,

Peu de bien, beaucoup d'appas,

C'est de quoi dans le ménage

On doit faire le plus de cas.

LUCAS.

80   Margot d'abord était comme

Vous venez de le dire là ;

Et dès que je fus son homme,

Aussitôt elle changea.

Si j'eus pris par aventure

85   Fille riche et sans beauté,

De queuque mauvais côté

Qu'alle eût pu prendre tournure,

J'aurais toujours profité,

Et ma fortune était sûre,

90   Car le bien me fut resté.

ENTRÉE.

MAROTTE.

Profitons bien de nos beaux jours,

Aimons quand nous sommes aimables.

Les premiers moments des amours

Sont toujours les plus agréables.

95   Le temps coule et passe toujours,

Et les plaisirs sont peu durables.

Les premiers moments des amours

Sont toujours les plus agréables.

ENTRÉE.

LUCAS.

Pour avoir un mari,

100   Ne craignez point d'attendre,

Fillettes de Livry

En trouvent à revendre.

De leurs beautés sans peine

Nombre d'Amants sont épris.

105   Si la Cour n'en amène,

Il leur en vient de paris.

LUBINE.

Le hasard règle tout,

C'est Lucas qui propose,

C'est Margot qui résout,

110   Et l'Étoile dispose.

Mais dans de tendres flammes

Aussi bien que les Amours,

L'Étoile pour les femmes

Se déclarera toujours.

LUCAS.

115   Nos femmes choisiront

Des maris pour nos filles,

Et les meilleurs seront

Pris pour les plus gentilles :

Mais qu'elles prennent garde

120   Que nos femmes par hasard,

Ou du moins par mégarde,

N'en prennent aussi leur part.

DANSE EN ROND.

LUCAS.

C'est bien fait dans son jeune âge

De songer à son plaisir :

125   Sitôt qu'on est en ménage,

On n'en a pas le loisir.

C'est bien fait dans son jeune âge

De songer à son plaisir.

     ***

On devient triste, on enrage,

130   Eût-on femme à son désir.

C'est bien fait dans son jeune âge

De songer à son plaisir.

     ***

Le plus heureux mariage

Est sujet au repentir,

135   C'est bien fait dans son jeune âge

De songer à son plaisir.

     ***

Qui s'en passe est le plus sage,

Proverbe ne peut mentir.

C'est bien fait dans son jeune âge

140   De songer à son plaisir.

     ***

 


Notes

[1] Cintre : Terme d'architecture. Figure en arc de cercle.

[2] Dryade : Terme du polythéisme gréco-latin. Divinités qui faisaient leur demeure dans les bois, et qui y présidaient. [L]

[3] Sylvain : Dieu des forêts, dans le polythéisme romain. [L]

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