CLITANDRE

TRAGÉDIE

M. DC. LXXXII. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

Pierre Corneille

À PARIS, chez Guillaume de Luynes, libraire juré au Palais, en la Galerie des Merciers, sous la montée de la Cour des Aides, à la Justice.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:56:58.


PRÉFACE

Pour peu de souvenir qu'on ait de Mélite, il sera fort aisé de juger, après la lecture de ce poème, que peut-être jamais deux pièces ne partirent d'une même main plus différentes et d'invention et de style. Il ne faut pas moins d'adresse à réduire un grand sujet qu'à en déduire un petit ; si je m'étais aussi dignement acquitté de celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerais avoir, en quelque façon, approché de ce que demande Horace au poète qu'il instruit quand il veut qu'il possède tellement les sujets, qu'il en demeure toujours le maître, et les asservisse à soi-même, sans le laisser emporter par eux. Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me suivre au théâtre, et si la quantité d'intrigues et de rencontres n'accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de reconnaître par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut néanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter Clitandre qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables, vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si courtes, que le moindre défaut, ou d'attention du spectateur, ou de mémoire de l'acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la fuite, et ôte presque l'entière intelligence de ces grands mouvements dont les pensées ne s'égarent point du fait, et ne font que des raisonnements continus sur ce qui s'est passé. Que si j'ai renfermé cette pièce dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourd'hui, quelques-uns adorent cette règle ; beaucoup la méprisent : pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce n'est faute de la connaître. Il est vrai qu'on pourra m'imputer que m'étant proposé de suivre la régie des anciens, j'ai renversé leur ordre, vu qu'au lieu de messagers qu'ils introduisent à chaque bout de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs personnages, j'ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette nouveauté pourra plaire à quelques-uns ; et quiconque voudra bien peser l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne trouvera pas étrange que j'aie mieux aimé divertir les yeux qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de cette méthode, j'en aie pris la beauté, sans tomber dans les incommodités que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su d'ordinaire, ou du moins n'ont osé éviter. Je me donne ici quelque forte de liberté de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont jamais à leur période, il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumières qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissé à le cultiver. J'honore les modernes sans les envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par science, ou par des règles particulières qu'ils se seront eux-mêmes prescrites outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pensée, qu'une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l'esprit à tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, le puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comédie comme d'un songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu, ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquité nous parle bien de l'écume d'un cheval qu'une éponge jetée par dépit sur un tableau exprima parfaitement, après que l'industrie du peintre n'en avait su venir à bout ; mais il ne se lit point que jamais un tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me coûtât ici qu'à nommer. Si mon sujet est véritable, j'ai raison de le taire ; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire, d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume ? Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt ; je n'en détermine ni la province ni le royaume où vous l'aurez une fois placée, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai point laissé que j'aie connues, et j'ai toujours cru que, pour belle que fut une pensée, tomber en soupçon de la tenir d'un autre, c'est l'acheter plus qu'elle ne vaut ; de sorte qu'en l'état que je donne cette pièce au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart des écrivains modernes, qu'un peu de vanité que je témoigne ici.


ARGUMENT.

Rosidor, favori du roi, était si passionnément aimé de deux des filles de la reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignait Pymante, et celle-là Clitandre. Ses affections toutefois n'étaient que pour la première, de sorte que cette amour mutuelle n'eut point eu d'obstacle dans CLiatande. Ce cavalier était mignon du prince, fils unique du roi, qui pouvait tout sur la Reine sa mère, dont cette fille d"pendait ; et de là procédaient les refus de la reine toutes les fois que Rosidor la suppliait d'agréer leur mariage. Ces deux demoiselles, bine que rivales, ne laissaient pas d'être amies, d'autant que Dorise feignait que son amour n'était que par galanterie, et comme pour avoir de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle entrait dans le confidence de Caliste, et le tenant toujours assidue auprès d'elle, elle se donnait plus de moyen de voir Rosidor, qui ne s'en éloignait que le moins qu'il lui était possible. Cependant la jalousie la rongeait au dedans, et excitait en son âme autant de véritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendait de feints témoignages d'amitié. Un jour que le roi, avec toute la Cour, s'était retiré en un château de plaisance proche d'une forêt, cette fille, entretenant en ces bois les pensées mélancoliques, rencontra par hasard une épée, s'était celle d'un cavalier nomme Arimant, demeurée là par mégarde depuis deux jours qu'il avait été tué en duel, disputant la maîtresse, Daphné contre Éraste. Cette jalouse, dans la profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et et son retour conte à Daliste que Rolidor la trompe, qu'elle a découvert une secrète affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avaient rendez-vous dans les bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux dernières faveurs une offre en outre de les lui faire surprendre éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de le dérober, et le dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses yeux témoins de cette perfidie. D'autre côté, Pymante, résolu de le défaire de Rosidor, comme du seul qui l'empêchait d'être aimé de Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement, à cause de la faveur auprès du roi, dont il n'eut pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l'affection qu'ils avaient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés en paysans. L'heure était la même que Dorise avait donnée à Caliste, à cause que l'un et l'autre voulaient être allés tôt de retour pour le trouver au lever du roi et de la reine après le coup exécuté. Les lieux mêmes n'étaient pas fort éloignés de sorte que Rosidor, poursuivi par ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise avait l'épée à la main, prête de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste. Il pare, et blesse, toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si malheureusement, que, retirant son épée elle le rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise, et sans la reconnaître, il la lui arrache, et passe tout d'un temps le tronc de la sienne, en la main gauche, à guise d'un poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant désarmée par Rosidor ; et Caliste, si tôt qu'elle l'a reconnue, se pâme d'appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie attendu qu'ils sont ses domestiques, et qu'il était venu dans ce bois sur un cartel reçu de sa part. Dans ce moment, il voit Caliste pâmée, et la croit morte ses regrets avec les plaies le font tomber en faiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s'entraidant l'un à l'autre à marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, où elle lui bande ses blessures. Dorise désespérée, et n'osant retourner à la cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de celui de Géronte pour le mieux cacher. Pymante, qui allait rechercher les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avait jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état. Après quelque méconte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme, contraint pour quelque occasion de se retirer de la Cour, et le prie de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque échappatoire ; mais s'étant aperçu de ses discours qu'elle avait vu son crime, et d'ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c'était elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ôter du monde un témoin de ton forfait, en ce lieu où il était assuré de retrouver son épée. Sur le chemin, au moyen d'un poinçon qui lui était demeuré dans les cheveux, il la reconnaît et se fait connaître à elle : ses offres de service sont aussi mal reçues que par le passé ; elle persiste toujours ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tué; elle entre en furie ce qui n'empêche pas ce paysan déguisé de l'enlever dans cette caverne, où, tâchant d'user de force, cette courageuse fille lui crève un oeil de son poinçon et comme la douleur lui fait y porter les deux mains, elle s'échappe de lui, dont l'amour tourné en rage le fait sortir l'épée à la main de cette caverne, à dessein et de venger cette injure par sa mort, et d'étouffer ensemble l'indice de son crime. Rosidor cependant n'avait pu se dérober si secrètement qu'il ne fut suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur ne pouvant endurer que la partie s'achevât sans lui, le quitte pour aller engager l'écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé Cléon, dont il apprend que Clitandre venait de monter à cheval avec le prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude ; et, ne sachant tous deux que juger de ce méconte, ils vont de compagnie en avertir le roi. Le roi, qui ne voulait pas perdre ces cavaliers, envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que si Clitandre s'était échappé d'auprès du prince pour aller joindre ton rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie par la moitié de les archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang qui le mène jusques au lieu où Rosidor et Caliste s'étaient retirés. La vue de ces corps fait soupçonner au roi quelque supercherie de la part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu'à son retour de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dit même le sujet. Cette colère s'augmente par l'arrivée de Rosidor tout blessé, qui, après le récit de les aventures, présente au roi le cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu par son page, si bien que le roi ne doutant plus de son crime, le fait venir en son conseil, où, quelque protestation que peut faire son innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur de le voir comme forcé de le donner aux prières de son fils, s'il attendait son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle ; et redoutant que le prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier qu'il affectionnait, il le va chercher encore une fois à la chasse pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend le prince à la chasse, ses gens, effrayés de la violence des foudres et des orages, qui çà qui là cherchent où le cacher si bien que, demeuré seul, un de coup tonnerre lui tue son cheval sous lui. La tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivait l'épée à la main (c'était Pymante et Dorise). Il était déjà terrassé, et prêt de recevoir le coup de la mort ; mais le prince ne pouvant souffrir une action si méchante, tâche d'empêcher cet assassinat. Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat, de l'autre, ne croyant pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par la mort. Dorise reconnaît le prince, et s'entrelace tellement dans les jambes de ton ravisseur, qu'elle le fait trébucher. Le prince saute aussitôt sur lui, et le désarme l'ayant désarmé, il crie les gens, et enfin deux veneurs paraissent chargés des vrais habits de Pymante, Dorise, et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet extraordinaire du foudre, qui avait confirmé trois corps, à ce qu'ils s'imaginaient, sans toucher à leurs habits. C'est de là que Dorise prend occasion de se faire connaître au prince, et de lui déclarer tout ce qui s'est passé dans ce bois. Le prince étonné commande à ses veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens en même temps Cléon arrive, qui fait le récit au prince du péril de Clitandre, et du sujet qui l'avait réduit en l'extrémité où il était. Cela lui fait reconnaître Pymante pour l'auteur de ces perfidies ; et l'ayant baillé à tes veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au roi avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après lui. Le roi venait de conclure avec la reine le mariage de Rosidor et de Caliste, sitôt qu'il serait guéri, dont Caliste était allé porter la nouvelle au blessé et après que le prince lui eut fait connaître l'innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet toute forte de faveurs pour récompense du tort qu'il lui avait pensé faire.

De là, il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant voir par là de quelle façon ses sujets vengeraient un attentat fait sur leur prince. Le prince obtient un pardon pour Dorise, qui lui avait assuré la vie et la voulant désormais favoriser, en propose le mariage à Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste viennent remercier le roi, qui les réconcilie avec Clitandre et Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de s'entr'aimer, puisque lui et le prince le désirent, leur donnant jusqu'à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme,

Afin de voir alors cueillir en même jour

À deux couples d'amants les fruits de leur amour.


ACTEURS

ALCANDRE, roi d'Écosse.

FLORIDAN, fils du roi.

ROSIDOR, favori du roi et amant de Caliste.

CLITANDRE, favori du prince Floridan et amoureux aussi de Caliste, mais dédaigné.

PYMANTE, amoureux de Dorise, et dédaigné.

CALISTE, maîtresse de Rosidor et de Clitandre.

DORISE, maîtresse de Pymante.

LYSARQUE, écuyer de Rosidor.

GÉRONTE, écuyer de Clitandre.

CLÉON, gentilhomme suivant la cour.

LYCASTE, page de Clitandre.

LE GEÔLIER.

PREMIER ARCHER.

SECOND ARCHER.

TROISIÈME ARCHER.

PREMIER VENEUR.

SECOND VENEUR.

TROISIÈME VENEUR.

La scène est en un château du Roi, proche d'une forêt.

Texte de 1682, tiré de "Le Théâtre de P. Corneille, revu et corrigé par l'Auteur. I. PARTIE." pp. 79-146.


ACTE I

SCÈNE PREMIERE.

CALISTE, seul.

N'en doute plus, mon coeur, un amant hypocrite,

Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte :

Dorise m'en a dit le secret rendez-vous

Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous ;

5   Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire,

Sitôt que le soleil commencera de luire.

Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver !

La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever.

Toutefois sans raison j'accuse sa paresse :

10   La nuit, qui dure encore, fait que rien ne la presse ;

Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour,

Ont troublé mon repos avant le point du jour ;

Mais elle, qui n'en fait aucune expérience,

Étant sans intérêt, est sans impatience.

15   Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci,

Ne tarde plus, volage, à te montrer ici ;

Viens en hâte affermir ton indigne victoire ;

Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire ;

Viens signaler ton nom par ton manque de foi ;

20   Le jour s'en va paraître ; affronteur, hâte-toi.  [ 1 Affronteur : qui trompe. [L]]

Mais, hélas ! Cher ingrat, adorable parjure,

Ma timide voix tremble à te dire une injure ;

Si j'écoute l'amour, il devient si puissant

Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent :

25   Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute,

Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route.

Je crains ce que je cherche, et je ne connais pas

De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas.

Ah, mes yeux ! Si jamais vos fonctions propices

30   À mon coeur amoureux firent de bons services,

Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir :

Le moyen de me plaire est de me décevoir ;

Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires,

Vous êtes de mon heur les cruels adversaires.

35   Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour,

Dissiper une erreur si chère à mon amour,

Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate,

Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte.

Mais je te parle en vain, et l'aube de ses rais

40   A déjà reblanchi le haut de ces forêts.

Si je puis me fier à sa lumière sombre,

Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre,

J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui,

Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui.

45   Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte

Que tu puisses l'entendre à travers cette porte.

SCÈNE II.
Rosidor, Lysarque.

ROSIDOR.

Ce devoir, ou plutôt cette importunité,

Au lieu de m'assurer de ta fidélité,

Marque trop clairement ton peu d'obéissance.

50   Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance ;

Que retiré du monde et du bruit de la cour,

Je puisse dans ces bois consulter mon amour ;

Que là Caliste seule occupe mes pensées,

Et par le souvenir de ses faveurs passées

55   Assure mon espoir de celles que j'attends ;

Qu'un entretien rêveur durant ce peu de temps

M'instruise des moyens de plaire à cette belle,

Allume dans mon coeur de nouveaux feux pour elle :

Enfin, sans persister dans l'obstination,

60   Laisse-moi suivre ici mon inclination.  [ 2 Inclination : Se dit aussi de l'amour, du penchant, de l'attachement qu'on a pour quelqu'un. [F]]

LYSARQUE.

Cette inclination, qui jusqu'ici vous mène,

À me la déguiser vous donne trop de peine.

Il ne faut point, monsieur, beaucoup l'examiner :

L'heure et le lieu suspects font assez deviner

65   Qu'en même temps que vous s'échappe quelque dame...

Vous m'entendez assez.

ROSIDOR.

Juge mieux de ma flamme,

Et ne présume point que je manque de foi

À celle que j'adore, et qui brûle pour moi

J'aime mieux contenter ton humeur curieuse,

70   Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse.

Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas,

Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas :

J'y vais... Mais pourrais-tu le savoir et le taire ?

LYSARQUE.

Qu'ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire ?

ROSIDOR.

75   Tu vas apprendre tout ; mais aussi, l'ayant su,

Avise à ta retraite. Hier un cartel reçu

De la part d'un rival...

LYSARQUE.

Vous le nommez ?

ROSIDOR.

Clitandre.

Au pied du grand rocher il me doit seul attendre ;

Et là, l'épée au poing, nous verrons qui des deux

80   Mérite d'embraser Caliste de ses feux.

LYSARQUE.

De sorte qu'un second...

ROSIDOR.

Sans me faire une offense,

Ne peut se présenter à prendre ma défense :

Nous devons seul à seul vider notre débat.

LYSARQUE.

Ne pensez pas sans moi terminer ce combat :

85   L'écuyer de Clitandre est homme de courage ;

Il sera trop heureux que mon défi l'engage

À s'acquitter vers lui d'un semblable devoir,

Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir.

ROSIDOR.

Ta volonté suffit ; va-t'en donc et désiste

90   De plus m'offrir une aide à mériter Caliste.

LYSARQUE est seul.

Vous obéir ici me coûterait trop cher,

Et je serais honteux qu'on me pût reprocher

D'avoir su le sujet d'une telle sortie,

Sans trouver les moyens d'être de la partie.

SCÈNE III.

CALISTE, seul.

95   Qu'il s'en est bien défait ! Qu'avec dextérité

Le fourbe se prévaut de son autorité !

Qu'il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes !

Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes !

Il y va cependant, le perfide qu'il est ;

100   Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît ;

Et ses lâches désirs l'emportent où l'appelle

Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle.

SCÈNE IV.
Caliste, Dorise.

CALISTE.

Je n'en puis plus douter, mon feu désabusé

Ne tient plus le parti de ce coeur déguisé.

105   Allons, ma chère soeur, allons à la vengeance ;

Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance ;

Allons, et sans te mettre en peine de m'aider,

Ne prends aucun souci que de me regarder.

Pour en venir à bout, il suffit de ma rage ;

110   D'elle j'aurai la force ainsi que le courage ;

Et déjà dépouillant tout naturel humain,

Je laisse à ses transports à gouverner ma main,

Vois-tu comme suivant de si furieux guides

Elle cherche déjà les yeux de ces perfides,

115   Et comme de fureur tous mes sens animés

Menacent les appas qui les avaient charmés ?

DORISE.

Modère ces bouillons d'une âme colérée,

Ils sont trop violents pour être de durée ;

Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin.

120   Réserve ton courroux tout entier au besoin ;

Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles,

Ses résolutions en deviennent plus molles :

En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit.  [ 3 Alentir : Rendre un mouvement plus lent une action plus lente. On croit qu'alentir n'est pas si usité que ralentir. [F]]

CALISTE.

Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit.

125   Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume,

Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume,

Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter

À ce que ma colère a droit d'exécuter.

DORISE, seule.

Si ma ruse est enfin de son effet suivie,

130   Cette aveugle chaleur te va coûter la vie :

Un fer caché me donne en ces lieux écartés

La vengeance des maux que me font tes beautés.

Tu m'ôtes Rosidor, tu possèdes son âme :

Il n'a d'yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme ;

135   Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner,

J'en punirai l'objet qui m'en fait dédaigner.

SCÈNE V.
Pymante, Géronte, sortants d'une grotte, déguisés en paysans.

GÉRONTE.

En ce déguisement on ne peut nous connaître,

Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître

Conduira Rosidor, séduit d'un faux cartel,

140   Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel.

Vos voeux si mal reçus de l'ingrate Dorise,

Qui l'idolâtre autant comme elle vous méprise,

Ne rencontreront plus aucun empêchement.

Mais je m'étonne fort de son aveuglement,

145   Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice

Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice.

Vos rares qualités...

PYMANTE.

Au lieu de me flatter,

Voyons si le projet ne saurait avorter,

Si la supercherie...

GÉRONTE.

Elle est si bien tissue,

150   Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue.

Clitandre aime Caliste, et comme son rival

Il a trop de sujet de lui vouloir du mal.

Moi que depuis dix ans il tient à son service,

D'écrire comme lui j'ai trouvé l'artifice ;

155   Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main,

À son dépit jaloux s'imputera soudain.

PYMANTE.

Que ton subtil esprit a de grands avantages !

Mais le nom du porteur ?

GÉRONTE.

Lycaste, un de ses pages.

PYMANTE.

Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous ?

GÉRONTE.

160   Lui-même, et le voici qui s'avance vers nous :

À force de courir il s'est mis hors d'haleine.

SCÈNE VI.
Pymante, Géronte, Lycaste, aussi déguisé en paysan.

PYMANTE.

Eh bien, est-il venu ?

LYCASTE.

N'en soyez plus en peine ;

Il est où vous savez, et tout bouffi d'orgueil

Il n'y pense à rien moins qu'à son proche cercueil.

PYMANTE.

165   Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées !

Lycaste les va quérir dans la grotte dont ils sont sortis.

Qu'il me tarde déjà que, dans son sang trempées,

Elles ne me font voir à mes pieds étendu

Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est dû !

Ah ! Qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre !

170   Mais pourquoi ces habits ? Qui te les fait reprendre ?

LYCASTE, leur présente à chacun un masque et une épée et porte leurs habits.

Pour notre sûreté, portons-les avec nous,

De peur que, cependant que nous serons aux coups,

Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure,

Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture.

175   Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux,

Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux.

PYMANTE.

Prends-en donc même soin après la chose faite.

LYCASTE.

Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite.

PYMANTE.

Sus donc ! Chacun déjà devrait être masqué.

180   Allons, qu'il tombe mort aussitôt qu'attaqué.

SCENE VII.
Cléon, Lysarque.

CLÉON.

Réserve à d'autres temps cette ardeur de courage

Qui rend de ta valeur un si grand témoignage.

Ce duel que tu dis ne se peut concevoir.

Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir

185   Que notre jeune prince enlevait à la chasse.

LYSARQUE.

Tu les as vus passer ?

CLÉON.

Par cette même place.

Sans doute que ton maître a quelque occasion

Qui le fait t'éblouir par cette illusion.

LYSARQUE.

Non, il parlait du coeur ; je connais sa franchise.

CLÉON.

190   S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise

Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu,

Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu.

LYSARQUE.

À présent il n'a point d'ennemis que je sache ;

Mais quelque événement que le destin nous cache,

195   Si tu veux m'obliger, viens de grâce avec moi,

Que nous donnions ensemble avis de tout au roi.

SCÈNE VIII.
Caliste, Dorise.

Casliste cependant que Dorise s'arrête à chercher derrière un buisson.

CALISTE.

Ma soeur, l'heure s'avance, et nous serons à peine,

Si nous ne retournons, au lever de la reine.

Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus.

DORISE tirant une épée de derrière ce buisson et saisissant Caliste par le bras.

200   Voici qui va trancher tes soucis superflus ;

Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie,

Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie.

CALISTE.

Tout beau, tout beau, ma soeur, tu veux m'épouvanter ;

Mais je te connais trop pour m'en inquiéter.

205   Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie,

À les trouver bientôt toute notre industrie.

DORISE.

Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours,

Dont le récit n'était qu'une embûche à tes jours :

Rosidor t'est fidèle, et cette feinte amante

210   Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante.

CALISTE.

Déloyale, ainsi donc ton courage inhumain...

DORISE.

Ces injures en l'air n'arrêtent point ma main.

CALISTE.

Le reproche honteux d'une action si noire...

DORISE.

Qui se venge en secret, en secret en fait gloire.

CALISTE.

215   T'ai-je donc pu, ma soeur, déplaire en quelque point ?

DORISE.

Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point ;

C'est assez m'offenser que d'être ma rivale.

SCÈNE IX.
Rosidor, Pymante, Géronte, Lycaste, Caliste, Dorise.

Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paraît tout en sang poursuivi par ses trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste, et retirant son épée elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité il voit celle que tient Dorise, et sans la reconnaître il s'en saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restait de la sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et Géronte, dont il tue le dernier et met l'autre en fuite.

ROSIDOR.

Meurs, brigand. Ah ! Malheur ! Cette branche fatale

A rompu mon épée. Assassins... Toutefois,

220   J'ai de quoi me défendre une seconde fois.

DORISE s'enfuyant.

N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes ?

Ah ! Qu'il me va causer de périls et de larmes !

Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher

Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher.

CALISTE.

225   C'est lui-même de vrai. Rosidor, ah ! Je pâme !

Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme.

Adieu, mon cher espoir.

ROSIDOR, après avoir tué Géronte.

Celui-ci dépêché,

C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché.

Nous sommes seul à seul. Quoi ! Ton peu d'assurance

230   Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance ?

Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi :

Je ne cours point après des lâches comme toi.

Il suffit de ces deux. Mais qui pourraient-ils être ?

Ah ciel ! Le masque ôté me les fait trop connaître.

235   Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs ;

Celui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs ;

Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime

Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime ;

Et ces deux reconnus, je douterais en vain

240   De celui que sa fuite a sauvé de ma main.

Trop indigne rival, crois-tu que ton absence

Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence,

Et qu'après avoir vu renverser ton dessein,

Un désaveu démente et tes gens et ton seing ?

245   Ne le présume pas ; sans autre conjecture,

Je te rends convaincu de ta seule écriture,

Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au roi.

Mais quel piteux objet se vient offrir à moi ?

Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage,

250   Attendant Rosidor, l'essai de votre rage ?

C'est Caliste elle-même ! Ah dieux, injustes dieux !

Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux,

Votre faveur barbare à conservé ma vie !

Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie :

255   La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait,

Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait,

Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres.

Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres ;

Je ne veux point devoir mes déplorables jours

260   À l'affreuse rigueur d'un si fatal secours.

Ô vous qui me restez d'une troupe ennemie

Pour marques de ma gloire et de son infamie,

Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux,

Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux !

265   Ah ! Pour l'être trop peu, blessures trop cruelles,

De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles.

Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur,

Avait-il seul le droit de me blesser au coeur ?

Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage,

270   L'ayant si mal traité, respecte son image ?

Noires divinités, qui tournez mon fuseau,

Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau ?

Insensé que je suis ! En ce malheur extrême,

Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même ;

275   Aveugle ! Je m'arrête à supplier en vain,

Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main.

Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée ;

C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée ;

Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs,

280   C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs.

Poussons donc hardiment. Mais, hélas ! Cette épée,

Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée ;

Et sa lame, timide à procurer mon bien,

Au sang des assassins n'ose mêler le mien.

285   Ma faiblesse importune à mon trépas s'oppose ;

En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose ;

Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer ;

J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer :

L'un ne manque au besoin, et l'autre me résiste.

290   Mais je vois s'entrouvrir les beaux yeux de Caliste,

Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur,

Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur.

Voyez, dieux inhumains, que malgré votre envie

L'amour lui sait donner la moitié de ma vie,

295   Qu'une âme désormais suffit à deux amants.

CALISTE.

Hélas ! Qui me rappelle à de nouveaux tourments ?

Si Rosidor n'est-plus, pourquoi reviens-je au monde ?

ROSIDOR.

Ô merveilleux effet d'une amour sans seconde !

CALISTE.

Exécrable assassin, qui rougis de son sang,

300   Dépêche comme à lui de me percer le flanc,

Prends de lui ce qui reste.

ROSIDOR.

Adorable cruelle,

Est-ce ainsi qu'on reçoit un amant si fidèle ?

CALISTE.

Ne m'en fais point un crime : encore pleine d'effroi,

Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi.

305   J'avais si bien gravé là dedans ton image,

Qu'elle ne voulait pas céder à ton visage.

Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir,

Enviait à mes yeux le bonheur de te voir.

Mais quel secours propice a trompé mes alarmes ?

310   Contre tant d'assassins qui t'a prêté des armes ?

ROSIDOR.

Toi-même, qui t'a mise à telle heure en ces lieux,

Où je te vois mourir et revivre à mes yeux ?

CALISTE.

Quand l'amour une fois règne sur un courage...

Mais tâchons de gagner jusqu'au premier village,

315   Où ces bouillons de sang se puissent arrêter ;

Là j'aurai tout loisir de te le raconter,

Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne.

ROSIDOR.

Allons ; ma volonté n'a de loi que la tienne ;

Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant,

320   Rend déjà la vigueur à mon corps languissant.

CALISTE.

Il donne en même temps une aide à ta faiblesse,

Puisqu'il fait que la mienne auprès de toi me laisse,

Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'hui

À tes pas chancelants pourra servir d'appui.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

PYMANTE, masqué.

325   Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices,

Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices,

Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus,

Afin de mieux frapper, des chemins inconnus !

Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante ?

330   Fournissez de raison, destins, qui me démente ;

Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir

À partager si mal entre eux votre pouvoir.

Lui rendre contre moi l'impossible possible

Pour rompre le succès d'un dessein infaillible,

335   C'est prêter un miracle à son bras sans secours,

Pour conserver son sang au péril de mes jours.

Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite ;

À peine en m'y jetant moi-même je l'évite ;

Loin de laisser la vie, il a su l'arracher ;

340   Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher :

Toute votre faveur, à son aide occupée,

Trouve à le mieux armer en rompant son épée,

Et ressaisit ses mains, par celles du hasard,

L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard,

345   Ô honte ! Ô déplaisirs ! Ô désespoir ! Ô rage !

Ainsi donc un rival pris à mon avantage

Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer !

Son bonheur qui me brave ose l'en retirer,

Lui donne sur mes gens une prompte victoire,

350   Et fait de son péril un sujet de sa gloire !

Retournons animés d'un courage plus fort,

Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort.

Sortez de vos cachots, infernales furies ;

Apportez à m'aider toutes vos barbaries ;

355   Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein,

Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein.

J'avais de point en point l'entreprise tramée,

Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée ;

Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain

360   N'a que de la faiblesse ; il y faut votre main.

En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle ;

En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle :

La terre vous refuse un passage à sortir.

Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir ;

365   N'attends pas que Mercure avec son caducée

M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée ;

N'attends pas qu'un supplice, hélas ! Trop mérité,

Ajoute l'infamie à tant de lâcheté ;

Préviens-en la rigueur ; rends toi-même justice

370   Aux projets avortés d'un si noir artifice.

Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.

Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit :

La terre n'entend point la douleur qui me presse ;

Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse.

375   Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux

Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux.

Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même ;

Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême.

Passe pour villageois dans un lieu si fatal ;

380   Et réservant ailleurs la mort de ton rival,

Fais que d'un même habit la trompeuse apparence,

Qui le mit en péril, te mette en assurance.

Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher

Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher.

385   Ce damnable instrument de mon traître artifice,

Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice ;

Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main,

Que ma fureur jalouse avait armée en vain,

Sut si mal attaquer et plus mal me défendre,

390   N'est propre désormais qu'à me faire surprendre.

Il jette son masque et son épée dans la grotte.

Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits,

N'en produisez non plus de soupçons que d'effets.

Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte,

Dedans cette forêt je marcherai sans crainte,

395   Tant que...

SCÈNE II.
Lysarque, Pymante, Archers.

LYSARQUE.

Mon grand ami !

PYMANTE.

Monsieur ?

LYSARQUE.

  Viens çà, dis-nous,

N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups ?

PYMANTE.

Non, monsieur.

LYSARQUE.

Ou l'un d'eux se sauver à la fuite ?

PYMANTE.

Non, monsieur.

LYSARQUE.

Ni passer dedans ces bois sans suite ?

PYMANTE.

Attendez, il y peut avoir quelques huit jours...

LYSARQUE.

400   Je parle d'aujourd'hui : laisse là ces discours ;

Réponds précisément.

PYMANTE.

Pour aujourd'hui, je pense...

Toutefois, si la chose était de conséquence,

Dans le prochain village on saurait aisément...

LYSARQUE.

Donnons jusques au lieu ; c'est trop d'amusement.

PYMANTE, seul.

405   Ce départ favorable enfin me rend la vie,

Que tant de questions m'avaient presque ravie.

Cette troupe d'archers, aveugles en ce point,

Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point ;

Bien que leur conducteur donne assez à connaître

410   Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître,

J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux

D'aussi près de la mort que je me voyais d'eux.

Que j'aime ce péril, dont la vaine menace

Promettait un orage et se tourne en bonace,

415   Ce péril qui ne veut que me faire trembler,

Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler !

Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée,

J'ai leur crédulité sous ces habits trompée !

De sorte qu'à présent deux corps désanimés

420   Termineront l'exploit de tant de gens armés,

Corps qui gardent tous deux un naturel si traître,

Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître,

Et le faire l'auteur de cette lâcheté,

Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté !

425   Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque,

Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque ;

Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi

Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du roi,

Où je verrai tantôt avec effronterie

430   Clitandre convaincu de ma supercherie.

SCÈNE III.
Lysarque, Archers.

Lysarque et cet archer rentrent dans le bois, et le reste des archers reportent à la cour les corps de Géronte et Lycaste.

LYSARQUE, regarde le corps de Géronte et de Lycaste.

Cela ne suffit pas ; il faut chercher encore,

Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor.

Amis, sa majesté, par ma bouche avertie

Des soupçons que j'avais touchant cette partie,

435   Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus.

PREMIER ARCHER.

Pourrait-elle en douter ? Ces deux corps reconnus

Font trop voir le succès de toute l'entreprise.

LYSARQUE.

Et qu'en présumes-tu ?

PREMIER ARCHER.

Que malgré leur surprise,

Leur nombre avantageux et leur déguisement,

440   Rosidor de leurs mains se tire heureusement.

LYSARQUE.

Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures ;

Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures,

Et présume plutôt que son bras valeureux

Avant que de mourir s'est immolé ces deux.

PREMIER ARCHER.

445   Mais où serait son corps ?

LYSARQUE.

  Au creux de quelque roche,

Où les traîtres, voyant notre troupe si proche,

N'auront pas eu loisir de mettre encore ceux-ci,

De qui le seul aspect rend le crime éclairci.

SECOND ARCHER, lui présentant les deux pièces rompues de l'épée de Rosidor.

Monsieur, connaissez-vous ce fer et cette garde ?

LYSARQUE.

450   Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde,

Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort

D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort.

SECOND ARCHER.

Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route

Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte.

LYSARQUE.

455   Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez

Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.

SCÈNE IV.
Floridan, Clitandre, Page.

FLORIDAN, parlant à son page.

Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse ;

Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place,

À l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés,

460   Clitandre m'entretient de ses travaux passés.

Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées,

Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées ;

Qu'ils prennent connaissance, et pressent mollement,

Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement.

Le page rentre.

465   Achève maintenant l'histoire commencée

De ton affection si mal récompensée.

CLITANDRE.

Ce récit ennuyeux de ma triste langueur,

Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur ;

J'ai tout dit en un mot : cette fière Caliste

470   Dans ses cruels mépris incessamment persiste ;

C'est toujours elle-même ; et sous sa dure loi

Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi,

Cependant qu'un rival, ses plus chères délices,

Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.

FLORIDAN.

475   Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris,

Ton courage demeure insensible aux mépris ;

Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme

Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme.

CLITANDRE.

Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs

480   Étouffent en naissant la révolte des coeurs ;

Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose,

Murmurant de son mal, en adore la cause.

FLORIDAN.

Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir,

Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir,

485   Sers-toi de mon pouvoir ; en ma faveur, la reine

Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine ;

Mais son commandement dans peu, si tu le veux,

Te met, à ma prière, au comble de tes voeux.

Avise donc ; tu sais qu'un fils peut tout sur elle.

CLITANDRE.

490   Malgré tous les mépris de cette âme cruelle,

Dont un autre a charmé les inclinations,

J'ai toujours du respect pour ses perfections,

Et je serais marri qu'aucune violence...

FLORIDAN.

L'amour sur le respect emporte la balance.

CLITANDRE.

495   Je brûle ; et le bonheur de vaincre ses froideurs,

Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs ;

Je ne la veux gagner qu'à force de services.

FLORIDAN.

Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices ?

CLITANDRE.

Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré

500   N'obtient, non plus que moi, le succès espéré.

À la longue ennuyés, la moindre négligence

Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence ;

Un temps bien pris alors me donne en un moment

Ce que depuis trois ans je poursuis vainement.

505   Mon prince, trouvez bon...

FLORIDAN.

  N'en dis pas davantage ;

Celui-ci qui me vient faire quelque message

Apprendrait malgré toi l'état de tes amours.

SCÈNE V.
Floridan, Clitandre, Cléon.

CLÉON.

Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours ;

C'est en obéissant au roi qui me l'ordonne,

510   Et rappelle Clitandre auprès de sa personne.

FLORIDAN.

Qui ?

CLÉON.

Clitandre, seigneur.

FLORIDAN.

Et que lui veut le roi ?

CLÉON.

De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi.

FLORIDAN.

Je n'en sais que penser ; et la cause incertaine

De ce commandement tient mon esprit en peine.

515   Pourrai-je me résoudre à te laisser aller

Sans savoir les motifs qui te font rappeler ?

CLITANDRE.

C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise,

Dont l'exécution à moi seul est remise ;

Mais quoi que là-dessus j'ose m'imaginer,

520   C'est à moi d'obéir sans rien examiner.

FLORIDAN.

J'y consens à regret : va, mais qu'il te souvienne

Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne,

Et si tu veux m'ôter de cette anxiété,

Que j'en sache au plus tôt toute la vérité.

525   Ce cor m'appelle. Adieu. Toute la chasse prête

N'attend que ma présence à relancer la bête.

SCÈNE VI.
Dorise, achevant de vêtir l'habit de Géronte, qu'elle avait trouvé dans le bois.

DORISE.

Achève, malheureuse, achève de vêtir

Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir.

Si de tes trahisons la jalouse impuissance

530   Sut donner un faux crime à la même innocence,

Recherche maintenant, par un plus juste effet,

Une fausse innocence à cacher ton forfait.

Quelle honte importune au visage te monte

Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte ?

535   Il t'abhorre lui-même ; et ce déguisement,

En le désavouant, l'oblige pleinement.

Après avoir perdu sa douceur naturelle,

Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle ;

Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau,

540   Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau.

Si tu veux empêcher ta perte inévitable,

Deviens plus criminelle, et parois moins coupable.

Par une fausseté tu tombes en danger,

Par une fausseté sache t'en dégager.

545   Fausseté détestable, où me viens-tu réduire ?

Honteux déguisement, où me vas-tu conduire ?

Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur,

Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur :

L'image de Caliste à ma fureur soustraite

550   Y brave fièrement ma timide retraite.

Encore si son trépas secondant mon désir

Mêlait à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir !

Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime,

Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime ;

555   Dans l'état pitoyable où le sort me réduit,

J'en mérite la peine, et n'en ai pas le fruit ;

Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie

Sert à croître sa gloire avec mon infamie.

N'importe, Rosidor de mes cruels destins

560   Tient de quoi repousser ses lâches assassins.

Sa valeur, inutile en sa main désarmée,

Sans moi ne vivrait plus que chez la renommée :

Ainsi rien désormais ne pourrait m'enflammer ;

N'ayant plus que haïr, je n'aurais plus qu'aimer.

565   Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine,

Je sauve mon amour, et je manque à ma haine.

Ces contraires succès, demeurant sans effet,

Font naître mon malheur de mon heur imparfait.

Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire

570   De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire :

Il m'en est redevable, et peut-être à son tour

Cette obligation produira quelque amour.

Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale !

S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale.

575   N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part ;

L'offense vint de toi, le secours du hasard.

Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse,

Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse ;

Ce péril mutuel qui conserve leurs jours

580   D'un contre-coup égal va croître leurs amours.

Heureux couple d'amants que le destin assemble,

Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble;

SCÈNE VII.
Pymante, Dorise.

PYMANTE, la prenant pour Géronte et l'embrassant.

Ô dieux ! Voici Géronte, et je le croyais mort.

Malheureux compagnon de mon funeste sort...

DORISE, croyant qu'il la prend pour Rosidor, et qu'en l'embrassant il la poignarde.

585   Ton oeil t'abuse. Hélas ! Misérable, regarde

Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.

PYMANTE.

Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident,

Je te connais assez, je suis... Mais imprudent,

Où m'allait engager mon erreur indiscrète ?

590   Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite.

Un berger d'ici près a quitté ses brebis

Pour s'en aller au camp presque en pareils habits ;

Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade,

Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade.

595   Ne craignez point au reste un pauvre villageois

Qui seul et désarmé court à travers ces bois.

D'un ordre assez précis l'heure presque expirée

Me défend des discours de plus longue durée.

À mon empressement pardonnez cet adieu ;

600   Je perdrais trop, Monsieur, à tarder en ce lieu.

DORISE.

Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible

À la compassion peut se rendre accessible,

Un jeune gentilhomme implore ton secours :

Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours ;

605   Durant ce peu de temps, accorde une retraite

Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète :

D'un ennemi puissant la haine me poursuit,

Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit...

PYMANTE.

L'affaire qui me presse est assez importante

610   Pour ne pouvoir, monsieur, répondre à votre attente ;

Mais si vous me donniez le loisir d'un moment,

Je vous assurerais d'être ici promptement ;

Et j'estime qu'alors il me serait facile

Contre cet ennemi de vous faire un asile.

DORISE.

615   Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal

M'exposait par malheur aux yeux de ce brutal,

Et que l'emportement de son humeur altière...

PYMANTE.

Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière.

DORISE.

Souffre que je te suive, et que mes tristes pas...

PYMANTE.

620   J'ai des secrets, monsieur, qui ne le souffrent pas,

Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre :

Avisez au parti que vous avez à prendre.

DORISE.

Va donc, je t'attendrai.

PYMANTE.

Cette touffe d'ormeaux

Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux.

SCÈNE VIII.

PYLANTE, seule.

625   Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire,

Je puis seul aviser à ce que je dois faire.

Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué,

Et sait assurément que nous l'avons manqué :

N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre,

630   Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre

Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir.

Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir,

Par quelque grand effet de vengeance divine,

En ce faible témoin l'auteur de ma ruine :

635   Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour,

N'éclaircira que trop mon forfait à la cour.

Simple ! J'ai peur encore que ce malheur m'advienne,

Et je puis éviter ma perte par la sienne !

Et mêmes on dirait qu'un antre tout exprès

640   Me garde mon épée au fond de ces forêts :

C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire ;

C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire.

Je ne m'y puis résoudre, un reste de pitié

Violente mon coeur à des traits d'amitié ;

645   En vain je lui résiste, et tâche à me défendre

D'un secret mouvement que je ne puis comprendre :

Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien,

Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien ;

Et l'air de son visage a quelque mignardise

650   Qui ne tire pas mal à celle de Dorise.

Ah ! Que tant de malheurs m'auraient favorisé,

Si c'était elle-même en habit déguisé !

J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie

Abandonne le soin du reste de ma vie.

655   Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser

À quoi l'occasion me pourrait dispenser.

Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble,

Je porte du respect à ce qui lui ressemble.

Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds !

660   Encore qu'il tienne un peu de celle que tu sers,

Étouffe ce témoin pour assurer ta tête :

S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête,

Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port,

Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort.

665   Modère-toi, cruel, et plutôt examine

Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine :

Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt ;

Sinon, que la pitié cède à ton intérêt.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Alcandre, Rosidor, Caliste, un Prévôt.

ALCANDRE.

L'admirable rencontre à mon âme ravie,

670   De voir que deux amants s'entre-doivent la vie,

De voir que ton péril la tire de danger,

Que le sien te fournit de quoi t'en dégager,

Qu'à deux desseins divers la même heure choisie

Assemble en même lieu pareille jalousie,

675   Et que l'heureux malheur qui vous a menacés

Avec tant de justesse a ses temps compassés !

ROSIDOR.

Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence :

Sur deux amants il verse une même influence ;

Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver,

680   Il semble l'un pour l'autre exprès nous conserver.

ALCANDRE.

Je t'entends, Rosidor : par là tu me veux dire

Qu'il faut qu'avec le ciel ma volonté conspire,

Et ne s'oppose pas à ses justes décrets,

Qu'il vient de témoigner par tant d'avis secrets.

685   Eh bien ! Je veux moi-même en parler à la reine ;

Elle se fléchira, ne t'en mets pas en peine.

Achève seulement de me rendre raison

De ce qui t'arriva depuis sa pâmoison.

ROSIDOR.

Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste

690   Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste

Se laissèrent conduire aux traces de mon sang,

Qui durant le chemin me dégouttait du flanc ;

Et me trouvant enfin dessous un toit rustique,

Ranimé par les soins de son amour pudique,

695   Leurs bras officieux m'ont ici rapporté,

Pour en faire ma plainte à votre majesté.

Non pas que je soupire après une vengeance,

Qui ne peut me donner qu'une fausse allégeance :

Le prince aime Clitandre, et mon respect consent

700   Que son affection le déclare innocent ;

Mais si quelque pitié d'une telle infortune

Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune,

Ôtant par un hymen l'espoir à mes rivaux,

Sire, vous taririez la source de nos maux.

ALCANDRE.

705   Tu fuis à te venger : l'objet de ta maîtresse

Fait qu'un tel désir cède à l'amour qui te presse ;

Aussi n'est-ce qu'à moi de punir ces forfaits,

Et de montrer à tous par de puissants effets

Qu'attaquer Rosidor, c'est se prendre à moi-même :

710   Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime !

Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour

Aurait eu pour objet le moindre de ma cour,

Je devrais au public, par un honteux supplice,

De telles trahisons l'exemplaire justice.

715   Mais Rosidor, surpris et blessé comme il l'est,

Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intérêt.

Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre,

Quelque part que le prince y puisse ou veuille prendre,

Combien mal à propos sa folle vanité

720   Croyait dans sa faveur trouver l'impunité.

Je tiens cet assassin : un soupçon véritable,

Que m'ont donné les corps d'un couple détestable,

De son lâche attentat m'avait si bien instruit,

Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit.

725   Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée,

Tu te peux assurer que, Dorise trouvée,

Comme ils avaient choisi même heure à votre mort,

En même heure tous deux auront un même sort.

CALISTE.

Sire, ne songez pas à cette misérable ;

730   Rosidor garanti me rend sa redevable,

Et je me sens forcée à lui vouloir du bien

D'avoir à votre état conservé ce soutien.

ALCANDRE.

Le généreux orgueil des âmes magnanimes

Par un noble dédain sait pardonner les crimes ;

735   Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments,

Dont je ne puis cacher les justes mouvements ;

Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère,

Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me déplaire.

ROSIDOR.

Mais, sire, que sait-on ? Peut-être ce rival,

740   Qui m'a fait après tout plus de bien que de mal,

Sitôt qu'il vous plaira d'écouter sa défense,

Saura de ce forfait purger son innocence.

ALCANDRE.

Et par où la purger ? Sa main d'un trait mortel

A signé son arrêt en signant ce cartel.

745   Peut-il désavouer ce qu'assure un tel gage,

Envoyé de sa part, et rendu par son page ?

Peut-il désavouer que ses gens déguisés

De son commandement ne soient autorisés ?

Les deux, tous morts qu'ils sont, qu'on les traîne à la boue,

750   L'autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue ;

Et pour le scélérat que je tiens prisonnier,

Ce jour que nous voyons lui sera le dernier.

Qu'on l'amène au conseil ; par forme il faut l'entendre,

Et voir par quelle adresse il pourra se défendre.

755   Toi, pense à te guérir et crois que pour le mieux

Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux :

Sans doute qu'aussitôt qu'il se ferait paraître,

Ton sang rejaillirait au visage du traître.

ROSIDOR.

L'apparence déçoit, et souvent on a vu

760   Sortir la vérité d'un moyen imprévu,

Bien que la conjecture y fût encore plus forte ;

Du moins, sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte ;

Que l'âme plus tranquille et l'esprit plus remis,

Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis

ALCANDRE.

765   Sans plus m'importuner, ne songe qu'à tes plaies.

Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies ;

Douter de ce forfait, c'est manquer de raison.

Derechef, ne prends soin que de ta guérison.

SCÈNE II.
Rosidor, Caliste.

ROSIDOR.

Ah ! Que ce grand courroux sensiblement m'afflige !

CALISTE.

770   C'est ainsi que le roi, te refusant, t'oblige :

Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit,

Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crédit.

On voit dans ces refus une marque certaine

Que contre Rosidor toute prière est vaine.

775   Ses violents transports sont d'assurés témoins

Qu'il t'écouterait mieux s'il te chérissait moins.

Mais un plus long séjour pourrait ici te nuire :

Ne perdons plus de temps ; laisse-moi te conduire

Jusque dans l'antichambre où Lysarque t'attend,

780   Et montre désormais un esprit plus content.

ROSIDOR.

Si près de te quitter...

CALISTE.

N'achève pas ta plainte.

Tous deux nous ressentons cette commune atteinte ;

Mais d'un fâcheux respect la tyrannique loi

M'appelle chez la reine et m'éloigne de toi.

785   Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise,

Excuser mon absence en accusant Dorise ;

Et lui dire comment, par un cruel destin,

Mon devoir auprès d'elle a manqué ce matin.

ROSIDOR.

Va donc, et quand son âme, après la chose sue,

790   Fera voir la pitié qu'elle en aura conçue,

Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est,

Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intérêt.

CALISTE.

Ne crains pas désormais que mon amour s'oublie ;

Répare seulement ta vigueur affaiblie :

795   Sache bien te servir de la faveur du roi,

Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi.

SCÈNE III.

CLITANDRE, en prison.

Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie

À mes sens endormis fait quelque tromperie ;

Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion,

800   Que je ne prenne tout pour une illusion.

Clitandre prisonnier ! Je n'en fais pas croyable

Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable,

Ni de ce faible jour l'incertaine clarté,

Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté :

805   Je les sens, je les vois ; mais mon âme innocente

Dément tous les objets que mon oeil lui présente,

Et le désavouant, défend à ma raison

De me persuader que je sois en prison.

Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme

810   N'a pu souiller ma main ni glisser dans mon âme ;

Et je suis retenu dans ces funestes lieux !

Non, cela ne se peut : vous vous trompez, mes yeux ;

J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages,

J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages,

815   Que de m'imaginer, sous un si juste roi,

Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi.

Cependant je m'y trouve ; et bien que ma pensée

Recherche à la rigueur ma conduite passée,

Mon exacte censure a beau l'examiner,

820   Le crime qui me perd ne se peut deviner ;

Et quelque grand effort que fasse ma mémoire,

Elle ne me fournit que des sujets de gloire.

Ah ! Prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux

Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous.

825   Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie,

Comme une liberté d'attenter sur ma vie.

Le coeur vous le disait, et je ne sais comment

Mon destin me poussa dans cet aveuglement,

De rejeter l'avis de mon dieu tutélaire :

830   C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire,

C'en est le châtiment que je reçois ici.

On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi ;

Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense,

Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense.

835   Les perfides auteurs de ce complot maudit,

Qu'à me persécuter votre absence enhardit,

À votre heureux retour verront que ces tempêtes,

Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes.

Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur,

840   Par son visage affreux redouble ma terreur.

SCÈNE IV.
Clitandre, le Geôlier.

LE GEÔLIER.

Permettez que ma main de ces fers vous détache.

CLITANDRE.

Suis-je libre déjà ?

LE GEÔLIER.

Non encore, que je sache.

CLITANDRE.

Quoi ! Ta seule pitié s'y hasarde pour moi ?

LE GEÔLIER.

Non, c'est un ordre exprès de vous conduire au roi.

CLITANDRE.

845   Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute,

Et quel lâche imposteur ainsi me persécute ?

LE GEÔLIER.

Descendons : un prévôt, qui vous attend là-bas,

Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas.

SCÈNE V.
Pymante, Dorise.

PYMANTE, regardant une aiguille qu'elle avait laissée par mégarde dans ses cheveux en se déguisant.

En vain pour m'éblouir vous usez de la ruse,

850   Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s'abuse ;

Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux :

Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux ;

N'est-il pas vrai, monsieur ? Et même cette aiguille

Sent assez les faveurs de quelque belle fille :

855   Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi.

DORISE.

Ô malheureuse aiguille ! Hélas ! C'est fait de moi.

PYMANTE.

Sans doute votre plaie à ce mot s'est rouverte.

Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte ?

Vous aurait-elle bien pour un autre quitté,

860   Et payé vos ardeurs d'une infidélité ?

Vous ne répondez point ; cette rougeur confuse,

Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse.

Brisons là : ce discours vous fâcherait enfin,

Et c'était pour tromper la longueur du chemin,

865   Qu'après plusieurs discours, ne sachant que vous dire,

J'ai touché sur un point dont votre coeur soupire,

Et de quoi fort souvent on aime mieux parler

Que de perdre son temps à des propos en l'air.

DORISE.

Ami, ne porte plus la sonde en mon courage :

870   Ton entretien commun me charme davantage ;

Il ne peut me lasser, indifférent qu'il est ;

Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plaît.

Ta conversation est tellement civile,

Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile ;

875   Tu n'as de villageois que l'habit et le rang ;

Tes rares qualités te font d'un autre sang ;

Même, plus je te vois, plus en toi je remarque

Des traits pareils à ceux d'un cavalier de marque :

Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port

880   Ont avec tous les siens un merveilleux rapport.

PYMANTE.

J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise

Votre rencontre autant que celle de Dorise,

Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur,

Me faisait maintenant un présent de son coeur.

DORISE.

885   Qui nommes-tu Dorise ?

PYMANTE.

  Une jeune cruelle

Qui me fuit pour un autre.

DORISE.

Et ce rival s'appelle ?

PYMANTE.

Le berger Rosidor.

DORISE.

Ami, ce nom si beau

Chez vous donc se profane à garder un troupeau ?

PYMANTE.

Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise

890   Que sous ces faux habits il reconnaît Dorise.

Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois

Ne passer à vos yeux que pour un villageois ;

Votre haine pour moi fut toujours assez forte

Pour déférer sans peine à l'habit que je porte.

895   Cette fausse apparence aide et suit vos mépris ;

Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris ;

Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage

De tant de raretés qu'à votre seul visage :

Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux

900   Dorise déguisée, ou quelqu'un de nos dieux ;

Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnaître

En vous prenant pour tel que vous vouliez paraître,

Admirez mon amour, dont la discrétion

Rendait à vos désirs cette submission,

905   Et disposez de moi, qui borne mon envie

À prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie.

DORISE.

Pymante, et quoi, faut-il qu'en l'état où je suis

Tes importunités augmentent mes ennuis ?

Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste

910   Vienne encore m'arracher le seul bien qui me reste,

Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu

N'ose plus espérer de n'être pas connu ?

PYMANTE.

Voyez comme le ciel égale nos fortunes,

Et comme, pour les faire entre nous deux communes,

915   Nous réduisant ensemble à ces déguisements,

Il montre avoir pour nous de pareils mouvements.

DORISE.

Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages ;

Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages ;

Et ces masques trompeurs de nos conditions

920   Cachent, sans les changer, nos inclinations.

PYMANTE.

Me négliger toujours ! Et pour qui vous néglige !

DORISE.

Que veux-tu ? Son mépris plus que ton feu m'oblige ;

J'y trouve malgré moi je ne sais quel appas,

Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas.

PYMANTE.

925   Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole

Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole ?

DORISE.

Qu'une idole ! Ah, ce mot me donne de l'effroi.

Rosidor une idole, ah, Perfide, c'est toi,

Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre ;

930   Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre,

Avantagé du nombre, et vêtu de façon

Que ce rustique habit effaçait tout soupçon :

Ton embûche a surpris une valeur si rare.

PYMANTE.

Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare,

935   De cet heureux ingrat, si cruel envers vous,

Qui maintenant par terre et percé de mes coups.

Éprouve par sa mort comme un amant fidèle

Venge votre beauté du mépris qu'on fait d'elle.

DORISE.

Monstre de la nature, exécrable bourreau,

940   Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau,

D'un compliment railleur ta malice me flatte !

Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'éclate.

Ces mains, ces faibles mains, que vont armer les dieux,

N'auront que trop de force à t'arracher les yeux,

945   Que trop à t'imprimer sur ce hideux visage

En mille traits de sang les marques de ma rage.

PYMANTE.

Le courroux d'une femme, impétueux d'abord,

Promet tout ce qu'il ose à son premier transport ;

Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance,

950   À force de grossir il meurt en sa naissance ;

Ou s'étouffant soi-même, à la fin ne produit

Que point ou peu d'effet après beaucoup de bruit.

DORISE.

Va, va, ne prétends pas que le mien s'adoucisse :

Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse ;

955   Le reste des humains ne saurait inventer

De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter.

Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes ;

Crains tout ce que le ciel m'a départi de charmes :

Tu sais quelle est leur force, et ton coeur la ressent ;

960   Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant.

Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête

De quiconque à ma haine exposera ta tête,

De quiconque mettra ma vengeance en mon choix.

Adieu : j'en perds le temps à crier dans ce bois ;

965   Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose,

Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose.

PYMANTE.

J'aime tant cette ardeur à me faire périr,

Que je veux bien moi-même avec vous y courir.

DORISE.

Traître, ne me suis point.

PYMANTE.

Prendre seule la fuite !

970   Vous vous égareriez à marcher sans conduite ;

Et d'ailleurs votre habit, où je ne comprends rien,

Peut avoir du mystère aussi bien que le mien.

L'asile dont tantôt vous faisiez la demande

Montre quelque besoin d'un bras qui vous défende ;

975   Et mon devoir vers vous serait mal acquitté,

S'il ne vous avait mise en lieu de sûreté.

Vous pensez m'échapper quand je vous le témoigne ;

Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne.

L'amour que j'ai pour vous, malgré vos dures lois,

980   Sait trop ce qu'il vous doit et ce que je me dois.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Pymante, Dorise.

DORISE.

Je te le dis encore, tu perds temps à me suivre ;

Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre :

Tu redoubles mes maux par de tels entretiens.

PYMANTE.

Prenez à votre tour quelque pitié des miens,

985   Madame, et tarissez ce déluge de larmes :

Pour rappeler un mort ce sont de faibles armes ;

Et quoi que vous conseille un inutile ennui,

Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu'à lui.

DORISE.

Si mes sanglots ne vont où mon coeur les envoie,

990   Du moins par eux mon âme y trouvera la voie :

S'il lui faut un passage afin de s'envoler,

Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l'air.

Sus donc, sus, mes sanglots ! Redoublez vos secousses :

Pour un tel désespoir vous les avez trop douces ;

995   Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts.

PYMANTE.

Ne songez plus, madame, à rejoindre les morts ;

Pensez plutôt à ceux qui n'ont point d'autre envie

Que d'employer pour vous le reste de leur vie ;

Pensez plutôt à ceux dont le service offert

1000   Accepté vous conserve, et refusé vous perd.

DORISE.

Crois-tu donc, assassin, m'acquérir par ton crime,

Qu'innocent méprisé, coupable je t'estime ?

À ce compte, tes feux n'ayant pu m'émouvoir,

Ta noire perfidie obtiendrait ce pouvoir ?

1005   Je chérirais en toi la qualité de traître,

Et mon affection commencerait à naître

Lorsque tout l'univers a droit de te haïr ?

PYMANTE.

Si j'oubliai l'honneur jusques à le trahir,

Si pour vous posséder mon esprit, tout de flamme,

1010   N'a rien cru de honteux, n'a rien trouvé d'infâme,

Voyez par là, voyez l'excès de mon ardeur :

Par cet aveuglement jugez de sa grandeur.

DORISE.

Non, non, ta lâcheté, que j'y vois trop certaine,

N'a servi qu'à donner des raisons à ma haine.

1015   Ainsi ce que j'avais pour toi d'aversion

Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination :

C'est la raison, c'est elle à présent qui me guide

Aux mépris que je fais des flammes d'un perfide.

PYMANTE.

Je ne sache raison qui s'oppose à mes voeux,

1020   Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux,

Et ployant dessous moi, permet à mon envie

De recueillir les fruits de vous avoir servie.

Il me faut des faveurs malgré vos cruautés.

DORISE.

Exécrable ! Ainsi donc tes désirs effrontés

1025   Voudraient sur ma faiblesse user de violence ?

PYMANTE.

Je ris de vos refus, et sais trop la licence

Que me donne l'amour en cette occasion.

DORISE, lui crevant l'oeil de son aiguille.

Traître, ce ne sera qu'à ta confusion.

PYMANTE, portant les mains à son oeil crevé.

Ah, cruelle !

DORISE.

Ah ! Brigand !

PYMANTE.

Ah ! Que viens-tu de faire ?

DORISE.

1030   De punir l'attentat d'un infâme corsaire.

PYMANTE, prenant son épée dans la caverne où il l'avait jetée au 2ème acte.

Ton sang m'en répondra ; tu m'auras beau prier,

Tu mourras.

DORISE.

Fuis, Dorise, et laisse-le crier.

SCÈNE II.

PYMANTE, seul.

Où s'est-elle cachée ? Où l'emporte sa fuite ?

Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite ?

1035   La tigresse m'échappe, et telle qu'un éclair,

En me frappant les yeux, elle se perd en l'air ;

Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile ;

L'un s'offusque du sang qui de l'autre distille.

Coule, coule, mon sang : en de si grands malheurs,

1040   Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs :

Ne verser désormais que des larmes communes,

C'est pleurer lâchement de telles infortunes.

Je vois de tous côtés mon supplice approcher ;

N'osant me découvrir, je ne me puis cacher.

1045   Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce,

Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace.

Miraculeux effet ! Pour traître que je sois,

Mon sang l'est encore plus, et sert tout à la fois

De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise,

1050   De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise.

Ô toi qui, secondant son courage inhumain,

Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main,

Exécrable instrument de sa brutale rage,

Tu devais pour le moins respecter son image ;

1055   Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux,

Imprimé dans mon coeur, exprimé dans mes yeux,

Quoi que te commandât une âme si cruelle,

Devait être adoré de ta pointe rebelle.

Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau !

1060   Quoi ! Puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau ?

Remettez-vous, mes sens ; rassure-toi, ma rage ;

Reviens, mais reviens seule animer mon courage ;

Tu n'as plus à débattre avec mes passions

L'empire souverain dessus mes actions ;

1065   L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes

Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes.

Dorise ne tient plus dedans mon souvenir

Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir :

Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie.

1070   Sus donc, qui me la rend ? Destins, si votre envie,

Si votre haine encore s'obstine à mes tourments,

Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments,

Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine,

Par un nouveau forfait, une nouvelle peine ;

1075   Et ne me traitez pas avec tant de rigueur,

Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur.

Mais ma fureur se joue, et demi-languissante,

S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante.

Recourons aux effets, cherchons de toutes parts ;

1080   Prenons dorénavant pour guides les hasards.

Quiconque ne pourra me montrer la cruelle,

Que son sang aussitôt me réponde pour elle ;

Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur,

Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur.

Une tempête survient.

1085   Mes menaces déjà font trembler tout le monde :

Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde ;

L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir,

N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir ;

Cent nuages épais se distillant en larmes,

1090   À force de pitié, veulent m'ôter les armes ;

La nature étonnée embrasse mon courroux,

Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups.

Tout est de mon parti : le ciel même n'envoie

Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie.

1095   Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants,

Ils sont entrecoupés de mille gros torrents.

Que je serais heureux, si cet éclat de foudre,

Pour m'en faire raison, l'avait réduite en poudre !

Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains,

1100   Si le ciel a daigné prévenir nos desseins.

Destins, soyez enfin de mon intelligence,

Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance.

SCÈNE III.

FLORIDAN, seul.

Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal !

Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,

1105   Et consumant sur lui toute sa violence,

Il m'a porté respect parmi son insolence.

Tous mes gens, écartés par un subit effroi,

Loin d'être à mon secours, ont fui d'autour de moi,

Ou déjà dispersés par l'ardeur de la chasse,

1110   Ont dérobé leur tête à sa fière menace.

Cependant seul, à pied, je pense à tous moments

Voir le dernier débris de tous les éléments,

Dont l'obstination à se faire la guerre

Met toute la nature au pouvoir du tonnerre.

1115   Dieux, si vous témoignez par là votre courroux,

De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous ?

La perte m'est égale, et la même tempête

Qui l'aurait accablé tomberait sur ma tête.

Pour le moins, justes dieux, s'il court quelque danger,

1120   Souffrez que je le puisse avec lui partager.

J'en découvre à la fin quelque meilleur présage ;

L'haleine manque aux vents, et la force à l'orage ;

Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux,

En ont tari la source et séché les ruisseaux ;

1125   Et déjà le soleil de ses rayons essuie

Sur ces moites rameaux le reste de la pluie.

Au lieu du bruit affreux des foudres décochés,

Les petits oisillons, encore demi-cachés...

Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite :

1130   Je le juge à ce bruit.

SCÈNE IV.
Floridan, Pymante, Dorise.

PYMANTE saisit Dorise qui le fuyait.

  Enfin, malgré ta fuite,

Je te retiens, barbare.

DORISE.

Hélas !

PYMANTE.

Songe à mourir ;

Tout l'univers ici ne te peut secourir.

FLORIDAN.

L'égorger à ma vue ! Ô l'indigne spectacle !

Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle.

1135   Arrête, scélérat !

PYMANTE.

  Téméraire, où vas-tu ?

FLORIDAN.

Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu.

DORISE.

Traître, n'avance pas ; c'est le prince.

PYMANTE, tenant Dorise d'une main et se battant de l'autre.

N'importe ;

Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte.

FLORIDAN.

Est-ce là le respect que tu dois à mon rang ?

PYMANTE.

1140   Je ne connais ici ni qualités ni sang :

Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne,

Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne.

DORISE.

S'il me demeure encore quelque peu de vigueur,

Si mon débile bras ne dédit point mon coeur,

1145   J'arrêterai le tien.

PYMANTE.

  Que fais-tu, misérable ?

DORISE.

Je détourne le coup d'un forfait exécrable.

PYMANTE.

Avec ces vains efforts crois-tu m'en empêcher ?

FLORIDAN.

Par une heureuse adresse il l'a fait trébucher.

Assassin, rends l'épée.

SCÈNE V.
Floridan, Pymante, Dorise, trois veneurs, portant en leurs mains les vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise.

Le prince sort, et un des veneurs s'en va avec Dorise et les autres mènent Pymante d'un autre côté.

PREMIER VENEUR.

Écoute, il est fort proche :

1150   C'est sa voix qui résonne au creux de cette roche,

Et c'est lui que tantôt nous avions entendu.

FLORIDAN, désarme Pymante et en donne l'épée à garder à Dorise.

Prends ce fer en ta main.

PYMANTE.

Ah cieux ! Je suis perdu.

Second veneur.

Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange,

Quel malheureux destin en cet état vous range ?

FLORIDAN.

1155   Garrottez ce maraud ; les couples de vos chiens  [ 4 Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]]

Vous y pourront servir, faute d'autres liens.

Je veux qu'à mon retour une prompte justice

Lui fasse ressentir par l'éclat d'un supplice,

Sans armer contre lui que les lois de l'état,

1160   Que m'attaquer n'est pas un léger attentat.

Sachez que s'il échappe il y va de vos têtes.

PREMIER VENEUR.

Si nous manquons, Seigneur, les voilà toutes prêtes.

Admirez cependant le foudre et ses efforts,

Qui dans cette forêt ont consumé trois corps :

1165   En voici les habits, qui sans aucun dommage

Semblent avoir bravé la fureur de l'orage.

FLORIDAN.

Tu montres à mes yeux de merveilleux effets.

DORISE.

Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits.

Ces habits, dont n'a point approché le tonnerre,

1170   Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre :

Connaissez-les, grand prince, et voyez devant vous

Pymante prisonnier, et Dorise à genoux.

FLORIDAN.

Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise !

DORISE.

Quelques étonnements qu'une telle surprise

1175   Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu,

D'autres le saisiront quand vous aurez tout su.

La honte de paraître en un tel équipage

Coupe ici ma parole et l'étouffe au passage ;

Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois

1180   Avec mes vêtements l'usage de la voix,

Pour vous conter le reste en habit plus sortable.

FLORIDAN.

Cette honte me plaît : ta prière équitable,

En faveur de ton sexe et du secours prêté,

Suspendra jusqu'alors ma curiosité.

1185   Tandis, sans m'éloigner beaucoup de cette place,

Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse ;

Tu l'y ramèneras. Vous, s'il ne veut marcher,

Gardez-le cependant au pied de ce rocher.

SCÈNE VI.
Clitandre, Le Geôlier.

CLITANDRE, en prison.

Dans ces funestes lieux où la seule inclémence

1190   D'un rigoureux destin réduit mon innocence,

Je n'attends désormais du reste des humains

Ni faveur ni secours, si ce n'est par tes mains.

LE GEÔLIER.

Je ne connais que trop où tend ce préambule.

Vous n'avez pas affaire à quelque homme crédule :

1195   Tous, dans cette prison, dont je porte les clés,

Se disent comme vous du malheur accablés,

Et la justice à tous est injuste de sorte

Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte ;

Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir :

1200   Soyez coupable ou non, je n'en veux rien savoir ;

Le roi, quoi qu'il en soit, vous a mis en ma garde :

Il me suffit : le reste en rien ne me regarde.

CLITANDRE.

Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas.

Je tiens l'éloignement pire que le trépas,

1205   Et la terre n'a point de si douce province

Où le jour m'agréât loin des yeux de mon prince.

Hélas ! Si tu voulais l'envoyer avertir

Du péril dont sans lui je ne saurais sortir,

Ou qu'il lui fût porté de ma part une lettre,

1210   De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre

Que son retour soudain des plus riches te rend :

Que cet anneau t'en serve et d'arrhes et de garant ;

Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche.

LE GEÔLIER.

Monsieur, jusqu'à présent j'ai vécu sans reproche,

1215   Et pour me suborner promesses ni présents

N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants.

C'est de quoi je vous donne une entière assurance :

Perdez-en le dessein avec l'espérance :

Et puisque vous dressez des pièges à ma foi,

1220   Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi.

SCÈNE VII.

CLITANDRE, seul.

Va, tigre ! Va, cruel, barbare, impitoyable !

Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable.

Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur

Peut seule aux innocents imprimer la terreur :

1225   Ton visage déjà commençait mon supplice ;

Et mon injuste sort, dont tu te fais complice,

Ne t'envoyait ici que pour m'épouvanter,

Ne t'envoyait ici que pour me tourmenter.

Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre

1230   D'une accusation que je ne puis comprendre ?

A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel ?

Mes gens assassinés me rendent criminel ;

L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie ;

On le comble d'honneur et moi d'ignominie ;

1235   L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison,

C'est par où de ce meurtre on me fait la raison.

Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne ;

Jamais un bon dessein ne déguisa personne ;

Leur masque les condamne, et mon seing contrefait,

1240   M'imputant un cartel, me charge d'un forfait.

Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore,

Je me sens bien trahi, mais par qui ? Je l'ignore ;

Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport,

Ne voit rien de certain que ma honteuse mort.

1245   Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique,

Le ciel te garde encore un destin plus tragique.

N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers

Auront pour ton supplice encore de pires fers.

Là mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes ;

1250   Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes,

Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir,

Ils vengent l'innocence au delà de l'espoir.

Et vous, que désormais je n'ose plus attendre,

Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre,

1255   Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur,

Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur,

Que le prétexte faux d'une action si noire

Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire,

Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir,

1260   Dure sans infamie en votre souvenir ;

Ne vous repentez point de vos faveurs passées,

Comme chez un perfide indignement placées :

J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité

Paraîtra toute nue à la postérité,

1265   Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine,

Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine ;

Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret

La prépare à sortir avec moins de regret.

SCÈNE VIII, Floridan, Pymante, Cléon, Dorise, en habits de femme ; trois veneurs.

FLORIDAN, à Dorise et Cléon.

Vous m'avez dit tous deux d'étranges aventures.

1270   Ah ! Clitandre ! Ainsi donc de fausses conjectures

T'accablent, malheureux, sous le courroux du roi !

Ce funeste récit me met tout hors de moi.

CLÉON.

Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure

Que vous arriverez auparavant qu'il meure.

FLORIDAN.

1275   Si je n'y viens à temps, ce perfide en ce cas

À son ombre immolé ne me suffira pas.

C'est trop peu de l'auteur de tant d'énormes crimes ;

Innocent, il aura d'innocentes victimes.

Où que soit Rosidor, il le suivra de près,

1280   Et je saurai changer ses myrtes en cyprès.

DORISE.

Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence !

FLORIDAN.

Mon déplaisir m'en donne une entière licence.

J'en veux, comme le roi, faire autant à mon tour ;

Et puisqu'en sa faveur on prévient mon retour,

1285   Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre ?

Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre ;

La chasse n'est pas loin, où prenant un cheval,

Je préviendrai le coup de son malheur fatal ;

Il suffit de Cléon pour ramener Dorise.

1290   Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise ;

Un supplice l'attend, qui doit faire trembler

Quiconque désormais voudrait lui ressembler.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Floridan, Clitandre, un Prévôt, Cléon.

FLORIDAN, parlant au prévôt.

Dites vous-même au roi qu'une telle innocence

Légitime en ce point ma désobéissance,

1295   Et qu'un homme sans crime avait bien mérité

Que j'usasse pour lui de quelque autorité.

Je vous suis. Cependant, que mon heur est extrême,

Ami, que je chéris à l'égal de moi-même,

D'avoir su justement venir à ton secours

1300   Lorsqu'un infâme glaive allait trancher tes jours,

Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle,

Apprêtait de ta tête un indigne spectacle !

CLITANDRE.

Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers,  [ 5 Alcide : autre nom d'Hercule.]

Vous m'avez aujourd'hui retiré des enfers ;

1305   Et moi dorénavant j'arrête mon envie

À ne servir qu'un prince à qui je dois la vie.

FLORIDAN.

Réserve pour Caliste une part de tes soins.

CLITANDRE.

C'est à quoi désormais je veux penser le moins.

FLORIDAN.

Le moins ! Quoi, désormais Caliste en ta pensée

1310   N'aurait plus que le rang d'une image effacée ?

CLITANDRE.

J'ai honte que mon coeur auprès d'elle attaché

De son ardeur pour vous ait souvent relâché,

Ait souvent pour le sien quitté votre service :

C'est par là que j'avais mérité mon supplice ;

1315   Et pour m'en faire naître un juste repentir,

Il semble que les dieux y voulaient consentir ;

Mais votre heureux retour a calmé cet orage.

FLORIDAN.

Tu me fais assez lire au fond de ton courage :

La crainte de la mort en chasse des appas

1320   Qui t'ont mis au péril d'un si honteux trépas,

Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue

Eût manqué contre toi de prétexte et d'issue ;

Ou peut-être à présent tes désirs amoureux

Tournent vers des objets un peu moins rigoureux.

CLITANDRE.

1325   Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche.

FLORIDAN.

L'amour dompte aisément l'esprit le plus farouche ;

C'est à ceux de notre âge un puissant ennemi :

Tu ne connais encore ses forces qu'à demi ;

Ta résolution, un peu trop violente,

1330   N'a pas bien consulté ta jeunesse bouillante.

Mais que veux-tu, Cléon, et qu'est-il arrivé ?

Pymante de vos mains se serait-il sauvé ?

CLÉON.

Non, Seigneur, acquittés de la charge commise,

Vos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise ;

1335   Et je viens seulement prendre un ordre nouveau.

FLORIDAN.

Qu'on m'attende avec eux aux portes du château.

Allons, allons au roi montrer ton innocence ;

Les auteurs des forfaits sont en notre puissance ;

Et l'un d'eux, convaincu dès le premier aspect,

1340   Ne te laissera plus aucunement suspect.

SCÈNE II.

Caliste entre et s'assied sur son lit.

ROSIDOR, sur son lit.

Amants les mieux payés de votre longue peine,

Vous de qui l'espérance est la moins incertaine,

Et qui vous figurez, après tant de longueurs,

Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs,

1345   En est-il parmi vous de qui l'âme contente

Goûte plus de plaisir que moi dans son attente ?

En est-il parmi vous de qui l'heur à venir

D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir ?

Mon esprit, que captive un objet adorable,

1350   Ne l'éprouva jamais autre que favorable.

J'ignorerais encore ce que c'est que mépris,

Si le sort d'un rival ne me l'avait appris.

Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère

D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère.

1355   Tes desseins par l'effet n'étaient que trop punis ;

Nous voulant séparer, tu nous as réunis.

Il ne te fallait point de plus cruels supplices

Que de te voir toi-même auteur de nos délices,

Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour,

1360   Que le prince ose plus traverser notre amour.

Ton crime t'a rendu désormais trop infâme

Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme :

On devient ton complice à te favoriser.

Mais, hélas ! Mes pensers, qui vous vient diviser ?

1365   Quel plaisir de vengeance à présent vous engage ?

Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage ?

Retournez, retournez vers mon unique bien :

Que seul dorénavant il soit votre entretien ;

Ne vous repaissez plus que de sa seule idée ;

1370   Faites-moi voir la mienne en son âme gardée.

Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté,

C'est par où mon esprit est le moins enchanté ;

Elle servit d'amorce à mes désirs avides ;

Mais ils ont su trouver des objets plus solides :

1375   Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour,

S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour.

Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne,

J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne :

L'amour apprit ensemble à nos coeurs à brûler ;

1380   L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler ;

Et sa timidité lui donna la prudence

De n'admettre que nous en notre confidence :

Ainsi nos passions se dérobaient à tous ;

Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux...

1385   Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries ?

SCÈNE III.
Rosidor, Caliste.

CALISTE.

Celle qui voudrait voir tes blessures guéries,

Celle...

ROSIDOR.

Ah, mon heur, jamais je n'obtiendrais sur moi

De pardonner ce crime à tout autre qu'à toi.

De notre amour naissant la douceur et la gloire

1390   De leur charmante idée occupaient ma mémoire,

Je flattais ton image, elle me reflattait ;

Je lui faisais des voeux, elle les acceptait,

Je formais des désirs, elle en aimait l'hommage ;

La désavoueras-tu, cette flatteuse image ?

1395   Voudras-tu démentir notre entretien secret ?

Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait ?

CALISTE.

Tu pourrais de sa part te faire tant promettre,

Que je ne voudrais pas tout à fait m'y remettre :

Quoiqu'à dire le vrai je ne sais pas trop bien

1400   En quoi je dédirais ce secret entretien,

Si ta pleine santé me donnait lieu de dire

Quelle borne à tes voeux je puis et dois prescrire.

Prends soin de te guérir, et les miens plus contents...

Mais je te le dirai quand il en sera temps.

ROSIDOR.

1405   Cet énigme enjoué n'a point d'incertitude

Qui soit propre à donner beaucoup d'inquiétude,

Et si j'ose entrevoir dans son obscurité,

Ma guérison importe à plus qu'à ma santé.

Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine,

1410   Et te dise à mon tour ce que je m'imagine.

CALISTE.

Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas,

Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas,

Et ne point m'envier un moment de délices

Que fait goûter l'amour en ces petits supplices.

1415   Doute donc, sois en peine, et montre un coeur gêné

D'une amoureuse peur d'avoir mal deviné ;

Tremble sans craindre trop ; hésite, mais aspire ;

Attends de ma bonté qu'il me plaise tout dire,

Et sans en concevoir d'espoir trop affermi,

1420   N'espère qu'à demi, quand je parle à demi.

ROSIDOR.

Tu parles à demi, mais un secret langage

Qui va jusques au coeur m'en dit bien davantage,

Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements.

Où rien plus ne s'oppose à nos contentements.

CALISTE.

1425   Je l'avais bien prévu, que ton impatience

Porterait ton espoir à trop de confiance,

Que pour craindre trop peu tu devinerais mal.

ROSIDOR.

Quoi ! La reine ose encore soutenir mon rival,

Et sans avoir d'horreur d'une action si noire...

CALISTE.

1430   Elle a l'âme trop haute et chérit trop la gloire,

Pour ne pas s'accorder aux volontés du roi,

Qui d'un heureux hymen récompense ta foi.

ROSIDOR.

Si notre heureux malheur a produit ce miracle,

Qui peut à nos désirs mettre encore quelque obstacle ?

CALISTE.

1435   Tes blessures.

ROSIDOR.

  Allons, je suis déjà guéri.

CALISTE.

Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari,

Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde

Un bien que de ton roi la prudence retarde.

Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait,

1440   Et crois que tes désirs...

ROSIDOR.

  N'auront aucun effet.

CALISTE.

N'auront aucun effet ! Qui te le persuade ?

ROSIDOR.

Un corps peut-il guérir, dont le coeur est malade ?

CALISTE.

Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur,

Mais je sais le remède aux blessures du coeur.

1445   Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites,

Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites,

Je me rends désormais assidue à te voir.

ROSIDOR.

Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir

Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne

1450   D'humbles grâces au roi du bonheur qu'il nous donne.

CALISTE.

Je me charge pour toi de ce remerciement.

Toutefois qui saurait que pour ce compliment

Une heure hors d'ici ne pût beaucoup te nuire,

Je voudrais en ce cas moi-même t'y conduire,

1455   Et j'aimerais mieux être un peu plus tard à toi,

Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi.

ROSIDOR.

Mes blessures n'ont point, dans leurs faibles atteintes

Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.

CALISTE.

Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mêmes voeux,

1460   En le remerciant parle au nom de tous deux.

SCÈNE IV.
Alcandre, Floridan, Clitandre, Pymante, Dorise, Cléon, Prévôt, trois veneurs.

ALCANDRE.

Que souvent notre esprit, trompé par l'apparence,

Règle ses mouvements avec peu d'assurance !

Qu'il est peu de lumière en nos entendements,

Et que d'incertitude en nos raisonnements !

1465   Qui voudra désormais se fie aux impostures

Qu'en notre jugement forment les conjectures ;

Tu suffis pour apprendre à la postérité

Combien la vraisemblance a peu de vérité.

Jamais jusqu'à ce jour la raison en déroute

1470   N'a conçu tant d'erreur avec si peu de doute ;

Jamais, par des soupçons si faux et si pressants,

On n'a jusqu'à ce jour convaincu d'innocents.

J'en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse

De trop de promptitude en soi-même s'accuse.

1475   Un roi doit se donner, quand il est irrité,

Ou plus de retenue, ou moins d'autorité.

Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure

Qu'à force de bienfaits j'en répare l'injure.

CLITANDRE.

Que votre majesté, sire, n'estime pas

1480   Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas.

L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire,

Et je perdrais le mien, si quelqu'un pouvait croire

Que mon devoir penchât au refroidissement,

Sans le flatteur espoir d'un agrandissement.

1485   Vous n'avez exercé qu'une juste colère :

On est trop criminel quand on peut vous déplaire,

Et tout chargé de fers, ma plus forte douleur

Ne s'en osa jamais prendre qu'à mon malheur.

FLORIDAN.

Seigneur, moi qui connais le fond de son courage,

1490   Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage,

Je tiendrais à bonheur que votre majesté

M'acceptât pour garant de sa fidélité.

ALCANDRE.

Ne nous arrêtons plus sur la reconnaissance

Et de mon injustice, et de son innocence :

1495   Passons aux criminels. Toi dont la trahison

A fait si lourdement trébucher ma raison,

Approche, scélérat. Un homme de courage

Se met avec honneur en un tel équipage ?

Attaque, le plus fort, un rival plus heureux ?

1500   Et présumant encore cet exploit dangereux,

À force de présents et d'infâmes pratiques,

D'un autre cavalier corrompt les domestiques ?

Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing,

Afin qu'exécutant son perfide dessein,

1505   Sur un homme innocent tombent les conjectures ?

Parle, parle, confesse, et préviens les tortures.

PYMANTE.

Sire, écoutez-en donc la pure vérité.

Votre seule faveur a fait ma lâcheté,

Vous dis-je, et cet objet dont l'amour me transporte.

1510   L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte ;

Mais recherchant la mort de qui vous est si cher,

Pour en avoir le fruit il me fallait cacher :

Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise,

Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise ?

ALCANDRE.

1515   Tu dois aller plus outre, et m'imputer encore

L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor ;

Car je ne touche point à Dorise outragée ;

Chacun, en te voyant, la voit assez vengée,

Et coupable elle-même, elle a bien mérité

1520   L'affront qu'elle a reçu de ta témérité.

PYMANTE.

Un crime attire l'autre, et de peur d'un supplice,

On tâche, en étouffant ce qu'on en voit d'indice,

De paraître innocent à force de forfaits.

Je ne suis criminel sinon manque d'effets,

1525   Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente,

Vous pleureriez le prince et souffririez Pymante.

Mais que tardez-vous plus ? J'ai tout dit : punissez.

ALCANDRE.

Est-ce là le regret de tes crimes passés ?

Ôtez-le moi d'ici : je ne puis voir sans honte

1530   Que de tant de forfaits il tient si peu de conte.

Dites à mon conseil que, pour le châtiment,

J'en laisse à ses avis le libre jugement ;

Mais qu'après son arrêt je saurai reconnaître

L'amour que vers son prince il aura fait paraître.

1535   Viens çà toi maintenant, monstre de cruauté,

Qui joins l'assassinat à la déloyauté,

Détestable Alecton, que la reine déçue  [ 6 Alecton : dit l'Implacable, est une des trois Furies (ou Euménides en grec) qui poursuivaient Oreste, parricide et mari incestueux de sa mère Clytemnestre. Voir la tragédie "Les Euménides" d'Eschyle.]

Avait naguère au rang de ses filles reçue !

Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer

1540   Se rendit ton complice et te donna ce fer ?

DORISE.

L'autre jour, dans ce bois trouvé par aventure,

Sire, il donna sujet à toute l'imposture ;

Mille jaloux serpents qui me rongeaient le sein

Sur cette occasion formèrent mon dessein :

1545   Je le cachai dès lors.

FLORIDAN.

  Il est tout manifeste

Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste

Du malheureux duel où le triste Arimant

Laissa son corps sans âme et Daphné sans amant.

Mais quant à son forfait, un ver de jalousie

1550   Jette souvent notre âme en telle frénésie,

Que la raison, qu'aveugle un plein emportement,

Laisse notre conduite à son dérèglement ;

Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse.

ALCANDRE.

De si faibles raisons mon esprit ne s'abuse.

FLORIDAN.

1555   Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend

Sous votre bon plaisir sa défense entreprend :

Innocente ou coupable, elle assura ma vie.

ALCANDRE.

Ma justice en ce cas la donne à ton envie ;

Ta prière obtient même avant que demander

1560   Ce qu'aucune raison ne pouvait t'accorder.

Le pardon t'est acquis, relève-toi, Dorise,

Et va dire partout, en liberté remise,

Que le prince aujourd'hui te préserve à la fois

Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois.

DORISE.

1565   Après une bonté tellement excessive,

Puisque votre clémence ordonne que je vive,

Permettez désormais, Sire, que mes desseins

Prennent des mouvements plus réglés et plus sains :

Souffrez que pour pleurer mes actions brutales,

1570   Je fasse ma retraite avec les Vestales,  [ 7 Vestale : Fille vierge chez les Romains, qui était consacrée au service de la déesse Vesta, pour garder le feu sacré de son temple. [F]]

Et qu'une criminelle indigne d'être au jour

Se puisse renfermer en leur sacré séjour.

FLORIDAN.

Te bannir de la cour après m'être obligée,

Ce serait trop montrer ma faveur négligée.

DORISE.

1575   N'arrêtez point au monde un objet odieux,

De qui chacun d'horreur détournerait les yeux.

FLORIDAN.

Fusses-tu mille fois encore plus méprisable,

Ma faveur te va rendre assez considérable

Pour t'acquérir ici mille inclinations.

1580   Outre l'attrait puissant de tes perfections,

Mon respect à l'amour tout le monde convie

Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie.

Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton désir

Du côté que ton prince a voulu te choisir :

1585   Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise.

CLITANDRE.

Mais par cette union mon esprit se divise,

Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux

La moitié des pensers qui ne sont dûs qu'à vous.  [ 8 Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».]

FLORIDAN.

Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées

1590   Vers un si beau sujet d'autant mieux adressées,

Que je lui veux céder ce qui m'en appartient.

ALCANDRE.

Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient.

SCÈNE V.
Alcandre, Floridan, Cléon, Clitandre, Rosidor, Caliste, Dorise.

ALCANDRE.

Au comble de tes voeux, sûr de ton mariage,

N'es-tu point satisfait ? Que veux-tu davantage ?

ROSIDOR.

1595   L'apprendre de vous, sire, et pour remerciements

Nous offrir l'un et l'autre à vos commandements.

ALCANDRE.

Si mon commandement peut sur toi quelque chose,

Et si ma volonté de la tienne dispose,

Embrasse un cavalier indigne des liens

1600   Où l'a mis aujourd'hui la trahison des siens.

Le prince heureusement l'a sauvé du supplice,

Et ces deux que ton bras dérobe à ma justice,

Corrompus par Pymante, avaient juré ta mort.

Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort,

1605   Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance,

Clitandre, fait trop voir quelle est son innocence.

ROSIDOR.

Sire, vous le savez, le coeur me l'avait dit,

Et si peu que j'avais près de vous de crédit,

Je l'employai dès lors contre votre colère.

À Clitandre.

1610   En moi dorénavant faites état d'un frère.

CLITANDRE, à Rosidor.

En moi, d'un serviteur dont l'amour éperdu

Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû.

DORISE, à Caliste.

Si le pardon du roi me peut donner le vôtre,

Si mon crime...

CALISTE.

Ah ma soeur, tu me prends pour une autre,

1615   Si tu crois que je puisse encore m'en souvenir.

ALCANDRE.

Tu ne veux plus songer qu'à ce jour à venir

Où Rosidor guéri termine un hyménée.  [ 9 Hyménée : divinité fabuleuse des païens, qu'ils croient présider aux mariage. (...) signifie aussi poétiquement le mariage. [F]]

Clitandre, en attendant cette heureuse journée,

Tâchera d'allumer en son âme des feux

1620   Pour celle que mon fils désire, et que je veux,

À qui, pour réparer sa faute criminelle,

Je défends désormais de se montrer cruelle ;

Et nous verrons alors cueillir en même jour

À deux couples d'amants les fruits de leur amour.

 


Notes

[1] Affronteur : qui trompe. [L]

[2] Inclination : Se dit aussi de l'amour, du penchant, de l'attachement qu'on a pour quelqu'un. [F]

[3] Alentir : Rendre un mouvement plus lent une action plus lente. On croit qu'alentir n'est pas si usité que ralentir. [F]

[4] Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]

[5] Alcide : autre nom d'Hercule.

[6] Alecton : dit l'Implacable, est une des trois Furies (ou Euménides en grec) qui poursuivaient Oreste, parricide et mari incestueux de sa mère Clytemnestre. Voir la tragédie "Les Euménides" d'Eschyle.

[7] Vestale : Fille vierge chez les Romains, qui était consacrée au service de la déesse Vesta, pour garder le feu sacré de son temple. [F]

[8] Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».

[9] Hyménée : divinité fabuleuse des païens, qu'ils croient présider aux mariage. (...) signifie aussi poétiquement le mariage. [F]

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