LE POULET

TROISIÈME PROVERBE.

M. DCC. LXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

de CARMONTELLE.

À Paris, chez MERLIN, Au bas de la Rue de Harpe, vis à vis de la rue Poupée.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2018 à 22:03:41.


PERSONNAGES

MONSIEUR D'ORVILLE.

MONSIEUR FRÉMONT, médecin.

LA BRIE, laquais de Monsieur d'Orville.

COMTOIS, laquais de Monsieur d'Orville.

La scène est chez Monsieur d'Orville.

Dans PROVERBES DRAMATIQUES, Tome premier, Première partie, 1768.


LE POULET.

SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur D'Orville, Comtois, La Brie.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Parbleu, cette médecine là m'a bien fatigué ! Je meurs de faim. Et mon poulet, la Brie ?

LA BRIE.

Monsieur, vous allez l'avoir tout à l'heure.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Pourquoi Comtois n'y est-il pas allé ?

COMTOIS.

Monsieur, il fallait bien être auprès de vous, pour vous habiller. Nous allons mettre le couvert.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Ils ne finiront pas. Est-ce qu'il ne peut pas faire cela tout seul ? Allons, vas-t-en.

COMTOIS.

J'y vais, j'y vais.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Je tombe d'inanition. Donnez-moi un fauteuil.

Il s'assied.

Allons, finis donc.

LA BRIE.

Je vais mettre la table devant vous.

Il approche.

Je m'en vais chercher du pain.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Je crois qu'ils me feront mourir d'impatience.

LA BRIE.

Déployez toujours votre serviette pour ne pas perdre de temps.

SCÈNE II.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Je n'en puis plus ! Je m'endors de fatigue et de faiblesse.

Il s'endort et ronfle.

SCÈNE III.
Monsieur D'Orville, La Brie, Comtois, portant le poulet.

LA BRIE.

Apporte du pain.

COMTOIS.

Il y en a là, j'apporte le poulet. Quoi ! Il dort déjà ?...

LA BRIE.

Je ne fais pourtant que de le quitter.

COMTOIS.

Mais son poulet va refroidir. Réveille-le.

LA BRIE.

Moi ? Je ne m'y joue pas, il crierait comme un aigle.

COMTOIS.

Comment ferons-nous ?

LA BRIE.

Je n'en sais rien, cela nous fera diner à je ne sais quelle heure, et je meurs de faim.

COMTOIS.

Et moi aussi ; ma foi je m'en vais l'éveiller.

LA BRIE.

Tu n'en viendras jamais à bout.

COMTOIS, criant.

Monsieur.

LA BRIE.

Oui, oui ; vois comme il remue, il n'en ronfle que plus fort.

COMTOIS.

Quel diable d'homme ! Coupe le poulet ; en cas qu'il se réveille, ce sera toujours autant de fait.

LA BRIE.

Oui, et il fera plus froid ; je ne m'y joue pas.

COMTOIS.

Hé bien, je m'en vais le couper, moi.

Il coupe une cuisse.

Tiens, vois comme cela sent bon.

LA BRIE.

Je n'ai pas besoin de sentir pour avoir encore plus de faim.

COMTOIS.

Ma foi, j'ai envie de manger cette cuisse là. Monsieur Frémont lui a ordonné de ne manger qu'une aîle, il n'y prendra peut-être pas garde.

Il mange la cuisse.

Ma foi, elle est bonne. Je m'en vais boire un coup. Donne-moi un verre.

Il se verse à boite et boit.

LA BRIE.

Et s'il se réveille ?

COMTOIS.

Hé bien, il me chassera, et je m'en irai.

LA BRIE.

Ah, tu le prends sur ce ton là ! Oh, j'en ferai bien autant que toi, allons, allons, donne-moi l'autre cuisse.

COMTOIS.

Je le veux bien, nous serons deux contre lui, il ne saura lequel renvoyer. Tiens.

Il lui donne l'autre cuisse.

LA BRIE.

Donnes-moi donc du pain ?

COMTOIS.

Tiens, en voilà.

LA BRIE.

Ma foi, tu as raison ; ce poulet est excellent ! Mais je veux boire aussi.

COMTOIS.

Hé bien bois. Je songe une chose ; comme il ne doit manger qu'une aile, il ne m'en coûtera pas davantage de manger l'autre, je m'en vais en mettre une sur son assiette.

Il mange.

LA BRIE.

C'est bien dit, donne-moi le corps.

COMTOIS.

Ah, le corps ; c'est trop, je m'en vais te donner le croupion.

Ils mangent tous les deux.

LA BRIE.

Cela ne vaut pas l'aile.

COMTOIS.

Mange, mange toujours.

LA BRIE.

Buvons aussi.

COMTOIS.

Allons, à ta santé...

LA BRIE.

À la tienne.

Ils boivent.

COMTOIS.

Ce vin là est bon. Quoi, tu manges le haut du corps ?

LA BRIE.

Ma foi, oui.

COMTOIS.

Oh, je m'en vais manger son aile.

LA BRIE.

Attends donc.

COMTOIS.

Je suis ton serviteur, je veux en avoir autant que toi.

LA BRIE.

Tu es bien gourmand.

COMTOIS.

Tu ne l'es pas toi ? Ah çà buvons, buvons.

LA BRIE.

Prends ton verre.

Ils boivent.

COMTOIS.

À présent que ferons-nous, quand il s'éveillera !

LA BRIE.

Je n'en sais rien. Buvons pour nous aviser.

COMTOIS.

Il ne reste plus rien dans la bouteille ?

LA BRIE.

Non ? Et que dira Dame Jeanne, quand elle verra la bouteille vide ?

COMTOIS.

Et les restes du poulet ?

LA BRIE.

Ma foi, elle dira ce qu'elle voudra. Attends, le voilà qui remue.

COMTOIS.

Comment ferons-nous ? Que dirons-nous ?

LA BRIE.

Tiens, mets tous les os sur son assiette, et dis comme moi.

COMTOIS.

Oui, oui, ne t'embarrasses pas.

LA BRIE.

Paix donc.

MONSIEUR D'ORVILLE, se frottant les yeux.

Hé bien, qu'est-ce que vous faites-là vous autres ?

LA BRIE.

Monsieur, nous attendons.

À Comtois.

Rinces son verre et met de l'eau dedans

MONSIEUR D'ORVILLE.

Hé bien ; ces coquins là, ne veulent donc pas me donner mon poulet ?

LA BRIE.

Votre poulet, Monsieur ?

MONSIEUR D'ORVILLE.

Oui ; comment depuis deux heures que j'attends.

LA BRIE.

Que vous attendez, Monsieur ; vous badinez ; il est bien loin.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Comment bien loin ! Qu'est-ce que cela veut dire !

LA BRIE.

Tenez, Monsieur, regardez devant vous.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Quoi !

LA BRIE.

Vous ne vous souvenez pas que vous l'avez mangé ?

MONSIEUR D'ORVILLE.

Moi !...

LA BRIE.

Oui, Monsieur.

COMTOIS.

Monsieur a dormi depuis.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Je n'en reviens pas ! Je l'ai mangé?

LA BRIE.

Oui, Monsieur, et vous n'avez rien laissé ; voyez.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Je l'ai mangé ! C'est incompréhensible ! Et je meurs de faim.

COMTOIS.

Cela n'est pas étonnant, vous n'aviez rien dans le corps ; cela a passé tout de suite en dormant.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Mais je voudrois boire un coup, du moins.

LA BRIE.

Vous avez tout bu. Nous ne vous avons jamais vu une soif et un appétit pareils.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Je le crois bien ; car je l'ai encore.

COMTOIS.

C'est sûrement la médecine, qui fait cela. Monsieur veut-il son verre d'eau ?

MONSIEUR D'ORVILLE.

Un verre d'eau ?...

COMTOIS.

Oui, pour vous rincer la bouche ; parce que nous irons dîner, nous, après cela.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Je n'y comprends rien.

II se rince ta bouche.

LA BRIE, à Comtois, bas.

Tu vois bien que Dame Jeanne n'aura rien à dire non plus.

SCÈNE IV.
Monsieur D'Orville, Monsieur Frémont, La Brie, Comtois.

LA BRIE annonçant.

Monsieur Frémont.

MONSIEUR FRÉMONT.

Hé bien, la médecine, depuis ce matin ?

MONSIEUR D'ORVILLE.

Ah, Monsieur, elle m'a donné un appétit dévorant.

MONSIEUR FRÉMONT.

Tant mieux, cela prouve qu'elle a balayé le reste des humeurs.

COMTOIS.

C'est ce que nous avons dit à Monsieur.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Mais, Monsieur, je meurs de faim...

MONSIEUR FRÉMONT.

N'avez-vous pas mangé votre aile de poulet, comme je vous l'avais ordonné ?

LA BRIE.

Bon, Monsieur, a bien plus fait, il a mangé le poulet tout entier !

MONSIEUR FRÉMONT, en colère.

Le poulet entier ?

COMTOIS.

Et bu sa bouteille de vin.

MONSIEUR FRÉMONT, en colère.

Sa bouteille de vin et un poulet !

MONSIEUR D'ORVILLE.

Hé, Monsieur, je mourais de faim.

MONSIEUR FRÉMONT, en colère.

Vous mouriez de faim ! Vous n'êtes pas plus raisonnable que cela ?

MONSIEUR D'ORVILLE.

Hé Monsieur ; c'est comme si je n'avais rien mangé, je me sens toujours le même besoin.

MONSIEUR FRÉMONT, en colère.

Le même besoin ! N'êtes-vous pas honteux ! Ne voyez-vous pas que ce sont vos entrailles qui sont irritées ?

MONSIEUR D'ORVILLE.

Mais, Monsieur, considérez...

MONSIEUR FRÉMONT, en colère.

Je vous ordonne une aile de poulet, allez, allez, Monsieur, avec une intempérance comme celle-là, vous ne méritez pas qu'on s'attache à vous, et qu'on en prenne soin.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Mais, je vous prie...

MONSIEUR FRÉMONT.

Non, Monsieur, il faut vous mettre à la diète, pendant huit jours.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Ah, Monsieur Frémont !

MONSIEUR FRÉMONT.

À l'eau de poulet.

MONSIEUR D'ORVILLE.

À l'eau de poulet ?

MONSIEUR FRÉMONT.

Oui, si vous ne voulez pas avoir une maladie épouvantable, une inflammation !... où bien je ne vous verrai plus, je ferai mieux.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Quoi, Monsieur Frémont, vous pourriez m'abandonner ?

MONSIEUR FRÉMONT.

Oui, Monsieur, si vous ne faites tout ce que je vous dirai.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Mais, Monsieur, rien que de l'eau de poulet ?...

MONSIEUR FRÉMONT.

Ah, vous ne voulez pas ? Adieu, Monsieur.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Et non, Monsieur, j'en prendrai. Allez-vous en tous deux, dire qu'on en fasse tout à l'heure,

LA BRIE.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR FRÉMONT.

Non pas pour aujourd'hui, de l'eau de chiendent, seulement.

MONSIEUR D'ORVILLE.

De l'eau de chiendent ?

MONSIEUR FRÉMONT.

Oui, Monsieur, il faut laver.

MONSIEUR D'ORVILLE.

Et vous reviendrez ?

MONSIEUR FRÉMONT.

À cette condition là...

MONSIEUR D'ORVILLE.

Si vous me le promettez, je ferai tout ce que vous voudrez. Je vais vous suivre jusqu'a ce que vous m'ayez donnez votre parole.

MONSIEUR FRÉMONT.

Nous verrons comment vous vous conduire.

Ils sortent.

 


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