LES DEUX ANGLAIS

DEUXIÈME PROVERBE.

M. DCC. LXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

de CARMONTELLE.

À Paris, chez MERLIN, Au bas de la Rue de Harpe, vis à vis de la rue Poupée.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2018 à 22:03:41.


PERSONNAGES

MILORD WITTHAM.

MILORD HENRI.

La scène est dans un café.

Dans PROVERBES DRAMATIQUES, Tome premier, Première partie, 1768.


LES DEUX ANGLAIS.

SCÈNE PREMIÈRE.
Wittham, se promène en rêvant tristement, Henri se promène de même, et heurte Wittham en le rencontrant.

WITTHAM.

Vous pouvez vous promener, ainsi que moi, Monsieur ; mais vous me poussez trop fort, et cela est fort mal fait.

HENRI.

Hé bien, Monsieur, tuez-moi, si vous le trouvez mauvais, cela m'est fort égal ; vous me ferez même grand plaisir ; parce que dans le moment, je vais me jeter dans la rivière.

WITTHAM.

Vous allez vous jeter dans la rivière ?

HENRI.

Oui, Monsieur.

WITTHAM.

Et moi aussi, Monsieur.

HENRI.

Vous ?

WITTHAM.

Oui, je vous dis ; mais je trouve fort extraordinaire que vous, vous y alliez aussi.

HENRI.

Je ne vois pas pourquoi, je suis maître de faire ce qu'il me plaît apparemment.

WITTHAM.

Sûrement ; je ne dispute pas sur la liberté ; mais je trouve seulement, que vous êtes bien jeune pour cela.

HENRI.

Monsieur, je crois que l'âge ne fait rien ; puisque je n'en suis pas moins malheureux.

WITTHAM.

Et pourquoi, malheureux ?

HENRI.

J'ai tout perdu, je n'ai point d'autre ressource que la mort.

WITTHAM.

Tout perdu ? Ce n'est pas un malheur, je voudrais être comme vous, je suis embarrassé avec tout mon bien, cela il m'ennuie, je ne sais plus que faire, je veux finir cet embarras là, en me noyant.

HENRI.

Ce n'est pas seulement de l'argent que je perds ; c'est un bonheur dont rien il ne peut me consoler.

WITTHAM.

Je ne comprends pas bien quel bonheur donc vous parlez ; j'ai connu tout ce qu'on appelle bonheur, ils n'en font point.

HENRI.

Et l'amour, Monsieur ?

WITTHAM.

L'amour ? Oui ? J'ai entendu parler ; mais je n'ai point trouvé de bon. Il y a longtemps que je n'en connais plus.

HENRI.

Ah ! Monsieur, si vous connaissiez Lady...

WITTHAM.

Vous dites, Lady ?...

HENRI.

Permettez-moi de ne vous la pas nommer.

WITTHAM.

Comme il vous plaît.

HENRI.

Il y a deux mois que je vis Lady à la campagne chez une de ses parentes, j'eus le bonheur de lui plaire ; son père est très riche, et sans bien. Je ne puis me présenter à lui pour épouser sa fille, surtout ne le connaissant pas.

WITTHAM.

Pourquoi ?

HENRI.

Parce que le vaisseau qui portait tout ce que je possédais à la Jamaïque, vient de périr.

WITTHAM.

Et pour cela, vous allez vous noyer ?

HENRI.

Sûrement, il vaut mieux finir que de vivre dans le désespoir.

WITTHAM.

Ce n'est point une bonne raison pour mourir je vous dis, il faut être sûr qu'on ne sera plus heureux.

HENRI.

Et en puis-je douter ?

WITTHAM.

Sûrement, je réponds pour vous ; si c'est du bien qu'il vous faut, j'en ai beaucoup trop, je vous dis, et je vous donne la moitié pour que vous ayez votre Lady, il est restera encore plus qu'il ne faut à ma fille, pour la marier ; et le père de votre Lady, il a tort de vouloir un gendre riche.

HENRI.

Quel excès de générosité !

WITTHAM.

Non, je ne suis point généreux ; au contraire, je voudrais avoir trouvé un gendre comme vous, qui voulût se charger du poids des affaires que le bien entraîne, je lui donnerais ma fille tout présentement.

HENRI.

Ah, que Milord Wittham, ne pense-t-il comme vous !

WITTHAM.

Que dites-vous de Milord Wittham ? Prenez garde.

HENRI.

C'est le père de Lady Sophie, que j'aime.

WITTHAM.

Milord Wittham ? Hé bien, je suis Milord Wittham, et je trouve fort mal que vous pensiez de moi comme vous avez dit.

HENRI.

Ah, Milord, je vous demande pardon, je ne vous connaissais pas.

WITTHAM.

Ce n'est point là une raison pour mal penser des gens ; je ne sais point votre nom et je n'en suis pas capable pour cela, à mal penser de vous.

HENRI.

Je me nomme Henri.

WITTHAM.

Vous êtes fils de Milord Williams ?

HENRI.

Oui Milord ; vous a-t-il été connu ?

WITTHAM.

Sûrement, il m'a donné à Boston, cinq coups d'épée dont j'ai été fort longtemps malade.

HENRI, à part.

Que je suis malheureux !

WITTHAM.

Mais c'était un brave homme, un peu toris ; et j'ai toujours été son ami depuis. Allons, je vous donne ma fille et tout mon bien, si vous voulez accepter.

HENRI.

Quoi, vous consentiriez ?...

WITTHAM.

Oui, je vous dis, à condition que vous prenez tous le bien et que je ne fais plus aucun calcul, que je n'en entends plus parler ; pour lors, je retourne avec vous à Londres.

HENRI.

Quels remerciements !... Vous me donnez Sophie ? J'en mourrai de joie.

WITTHAM.

Vous voyez bien que vous n'étiez pas encore dans le moment de mourir dans la rivière.

HENRI.

Que ne vous devrai-je pas !

WITTHAM.

C'est de l'embarras que je vous donne, et non pas un présent, et avec vous ma fille, je veux vivre encore, et je serai plus content si vous le devenez. Allons, partons sur le moment sans perdre plus de temps.

 


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