LE CHASSEUR ET LES JOUEURS.

COMÉDIE.

VINGT TROISIÈME PROVERBE.

1822.

de CARMONTELLE.

À PARIS, chez DELONGCHAMPS, LIBRAIRE RUE DE LA FEUILLADE, n°2, près de la Place des Victoires.


Texte établi par Paul FIEVRE mai 2019

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/06/2019 à 08:35:15.


PERSONNAGES

DURAND, chasseur.

CLERAC, offcier d'infanterie, joueur.

SAINT-ROMAIN, officier d'infanterie, joueurs.

LA RENTRÉE, garde-chasse.

La scène est dans un bois taillis, proche d'une ville de guerre.

Extrait de PROVERBES DRAMATIQUES DE CARMONTELLE précédé de la vie de Carmontelle (...), chez DELONGCHAMPS libraire, Tome Premier, 1822. pp. 309-315


LE CHASSEUR ET LES J...

SCÈNE PREMIÈRE.

DURAND marchant tout doucement, le fusil prêt à tirer, parlant à son chien qui chasse dans le taillis.

Eh, Patineau, tout beau. - Attends-moi. - Veux-tu venir ici ? - Holà, là. - Eh bien ? La vilaine bête ! - Ah ! Voyons.

Il s'arrête et écoute.

Il faut qu'il n'y ait rien ici. - Où est allé... Patineau, Patineau ! Ah, je vais te tirer les oreilles. - Derrière. - Il n'y a point de sanglier ici : ils ne savent ce qu'ils disent. Eh, derrière donc. - Allons de l'autre côté ; je reviendrai toujours bien ici.

Il s'en va.

SCÈNE II.
Clerac, Saint-Romain.

CLERAC.

Saint-Romain, tu te moques quand tu prétends que je t'ai gagné hier soixante et treize louis. Sur mon honneur, je veux mourir, si j'en ai plus de quarante-sept.

SAINT-ROMAIN.

Que ce soit toi ou un autre, cela m'est égal ; je n'en ai pas moins perdu soixante et quinze ; et il est dur, quand on perd autant, de ne pouvoir pas avoir sa revanche. Le diable emporte le lieutenant de roi et tout l'état-major !

CLERAC.

Il semble que ces gens-là n'aient d'autre plaisir que de nous poursuivre. Ils découvrent toujours où nous nous rassemblons.

SAINT-ROMAIN.

Et dans quel moment encore ! Presque toujours quand la chance tourne.

CLERAC.

Pour cela, oui ; car j'allais avoir la main. Je suis presque sûr que j'aurais rattrapé tout ce que j'avais perdu.

SAINT-ROMAIN.

Viendraient-ils nous chercher hors de la ville, ici, par exemple ?

CLERAC.

Mais si l'on découvrait que nous y eussions joué, nous irions en prison.

SAINT-ROMAIN.

Eh bien, nous y jouerions à notre aise.

CLERAC.

C'est selon. Je sais bien qu'à Besançon, où j'ai été six mois en prison, le geôlier nous fournissait des cartes tant que nous voulions, la nuit surtout. Je n'ai jamais si bien passé mon temps.

SAINT-ROMAIN.

Ici ce ne serait pas de même, je t'en réponds.

CLERAC.

Cependant, si nous avions des cartes...

SAINT-ROMAIN.

J'en ai sur moi.

CLERAC.

Que risquons-nous ? Asseyons-nous là.

SAINT-ROMAIN.

Je le veux bien. Qui diable nous découvrira ?

CLERAC.

Ce bois-ci est très fourré.

SAINT-ROMAIN.

Il ne peut nous arriver que d'aller en prison, si on le découvre ; mais les officiers-majors ne viendront pas nous troubler du moins.

Ils s'asseyent.

CLERAC.

On n'est pas trop mal. Nous jouions quelquefois à l'armée bien plus mal à notre aise. Voyons, voyons tes cartes.

SAINT-ROMAIN.

Les voici.

CLERAC.

Mêlons.

Ils mêlent tous deux les cartes.

SAINT-ROMAIN.

Veux-tu voir à qui aura la main ?

CLERAC.

Sans doute.

Il tire.

Allons, c'est à toi.

SAINT-ROMAIN.

Combien joues-tu ?

CLERAC.

Un louis pour commencer.

Il coupe.

SAINT-ROMAIN, donnant.

Dix-neuf, figure, sept. Trente-six, c'est beau jeu.

CLERAC.

Oui, oui, beau jeu, trente-six.

SAINT-ROMAIN.

Cinq, quatre, dix, huit, dame. Je l'avais dit.

Jetant les cartes.

Allons, deux louis.

CLERAC.

Comme tu voudras. Coupe... Cinq, quatre, huit, sept, neuf, trente-trois. Roi, neuf, as ; quatre , six, deux. Trente deux.

SAINT-ROMAIN.

À moi.

Il mêle.

CLERAC.

Va trois louis.

Il coupe.

SAINT-ROMAIN, donne.

Trente-trois, trente-deux.

CLERAC.

Encore trente-trois.

SAINT-ROMAIN.

Trente-cinq, - trente-deux.

CLERAC.

Toujours trente-deux ! Quatre louis.

SAINT-ROMAIN.

Trente-deux. Te plains-tu des trente-deux ?

CLERAC.

Allons, voyons.

SAINT-ROMAIN.

Trente et un.

CLERAC.

Quatre louis.

SAINT-ROMAIN.

Trente-six, - trente-sept.

CLERAC.

J'entends quelqu'un. C'est quelque garde peut-être, qu'est ce que cela fait ?

Il mêle.

SCÈNE III.
Clerac, Saint-Romain, Durand.

SAINT-ROMAIN.

On approche.

CLERAC.

Il n'y a que faire de parler.

Ils continuent de jouer sans rien dire.

DURAND, le fusil prêt à tirer.

Patineau, derrière. - Il vient sûrement par ici. Avançons. Tout beau. Il est là, tirons.

Il tire, et il blesse saint-Romain.

SAINT-ROMAIN.

Ah !

CLERAC.

As-tu été touché ?

SAINT-ROMAIN, tombant.

Oui, au bras.

DURAND.

C'est un homme. Fuyons.

Il s'en va.

SCÈNE IV.
Clérac, Saint-Romain, La Rentrée.

LA RENTRÉE, accourant.

Qui est-ce qui a tiré ici ?

CLERAC.

Nous n'en savons rien ; mais mon ami est blessé.

SAINT-ROMAIN.

Oui, j'ai peut-être le bras cassé.

CLERAC.

Aidez-moi à le relever.

LA RENTRÉE.

Je le veux bien.

Ils le relèvent.

CLERAC.

Soutenez-le un peu, que je ramasse tout cela.

Il ramasse l'argent et les cartes.

LA RENTRÉE.

Ne craignez rien.

SAINT-ROMAIN.

Je n'ai pas besoin qu'on me soutienne ; je marcherai bien.

CLERAC.

Cela ne fait rien ; il faut toujours qu'il vienne avec mous, de crainte d'accident.

LA RENTRÉE.

Je ne demande pas mieux.

CLERAC.

Allons-nous-en.

Ils aident Saint-Romain.

SAINT-ROMAIN, à la Rentrée.

Ne dites pas que vous nous avez trouvés ici à jouer.

LA RENTRÉE.

Non, non.

 


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