LES DEUX ÉDUCATIONS

PROVERBE MORAL

1832.

de Mme CAMPAN

Paris, LEBIGRE FRÈRES, LIBRAIRES.


Texte établi par Paul FIEVRE août 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 23/12/2018 à 20:10:41.


PERSONNAGES.

MADAME DE FURVILLE.

MADAME LEBLANC.

MADEMOISELLE BRILLANTINE TOUTOR.

BETSY, sa femme de chambre anglaise.

AGLAÉ FOURNIER.

SOPHIE, sa soeur.

MÉLANIE, sa seconde soeur.

MONIQUE, leur vieille bonne.

UNE OUVRIÈRE, personnage muet.

La scène se passe à Paris, dans le salon de musique de M. Toutor, et dans l'atelier de travail de mademoiselle Fournier.

Texte établi à partir de l'ouvrage "DE L'ÉDUCATION, par Mme CAMPAN suivi des conseils au jeunes filles, de quelques essais de morale et d'un théâtre pour les jeunes personnes, ouvrage mis en ordre et publié, avec des introductions par M. F. BARRIÈRE. Nouvelle édition ; augmentée de lettres, avec une introduction. Tome Troisième", Paris, LEBIGRE FRÈRES, LIBRAIRES, 1832. pp 125-151


ACTE PREMIER.

Salon de musique de Monsieur Toutor.

SCÈNE PREMIÈRE.
Madame de Furville, avec un carton ; Madame Leblanc, avec un paquet.

Madame de Furville doit être mise en ouvrière à la journée, moins bien que Madame Leblanc.

MADAME LEBLANC.

En vérité, Madame, personne ne peut vous reconnaître, vous portez ce carton avec une aisance, vous marchiez dans la rue d'un pas si leste !... Il semble que vous n'ayez fait d'au tre métier de la vie.

MADAME DE FURVILLE.

Le sentiment qui m'anime, ma chère Madame Leblanc, me ferait entreprendre sans peine des choses plus difficiles. Je n'ai qu'un fils, objet de ma tendresse, âme de toutes mes actions : son bonheur ou son infortune, malgré mes soins et ma prévoyance, vont être fixés pour la vie ; son oncle, dont il est l'héritier, veut l'établir avec la fille unique de Monsieur Toutor, à laquelle on commence par donner cent mille écus de dot ; c'est un parti qui enchanterait bien des mères ; mais rien ne m'a éblouie ; j'ai voulu voir, j'ai voulu con naître, sans en être connue, celle qui va porter un nom que je chéris, transmettre à mes petits-fils, ou leur faire perdre ce respect pour les moeurs ; cet amour de l'honneur qui ont fait la base de la conduite de notre famille. J'ai quitté ma terre à l'insu de mon frère. Si l'amour a fait naître dans de jeunes coeurs le désir de se déguiser pour connaître l'objet auquel on les destinait, la tendresse maternelle m'a suggéré la même idée, et vous me charmez en m'assurant qu'il est impossible de ne pas me prendre pour votre porteuse de paquets.

MADAME LEBLANC.

Impossible, je vous assure. Mais si Mademoiselle Brillantine ne vous paraît pas répondre à vos désirs, que ferez-vous auprès de Monsieur votre frère !

MADAME DE FURVILLE.

Mon frère est un homme sensé. Les dépenses nécessaires dans l'état que doit avoir mon fils lui ont fait chercher la fortune, mais il connaît tout le prix d'une sage éducation. Malgré lui, j'ai cru remarquer dans sa correspondance quelques inquiétudes sur celle de Mademoiselle Brillantine : d'ailleurs, je suis plus riche qu'il ne le croit ; je n'ai jamais dit ni caché ma fortune ; mais retirée du monde depuis vingt ans, j'ai fait de fortes économies, et mes biens seuls suffiraient pour assurer le bonheur de mon fils.

MADAME LEBLANC.

Betsy m'avait dit qu'il faisait jour chez Mademoiselle ; je crois qu'elle s'était trompée.

MADAME DE FURVILLE.

Elle ne couche donc pas dans la chambre de sa maîtresse ?

MADAME LEBLANC.

Non, Mademoiselle couche près de sa gouvernante.

MADAME DE FURVILLE.

Quelle espèce de femme est cette gouvernante ?

MADAME LEBLANC.

Une maîtresse de musique, très agréable et fort jolie, qui n'est jamais éveillée avant midi.

MADAME DE FURVILLE.

Voilà un charmant mentor.   [ 1 Mentor : Par extension, gouverneur, guide, conseil de quelqu'un. [L]]

MADAME LEBLANC.

Oh ! Pourvu qu'elle donne à son élève une leçon de chant et une de piano tous les jours, Monsieur Toutor n'en exige rien de plus ; elle l'accompagne aussi dans les assemblées.

MADAME DE FURVILLE.

Si j'avais su tous ces détails, peut-être me serais-je épargné les embarras d'un voyage et d'un déguisement.

SCÈNE II.
Les mêmes ; Betsy, prononçant le français en anglais.

BETSY.

Un piou de paicience, Madame Leblanc, miss va venir, je vous assioure ; ses youx ils étaient bien difficiles pour ouvrir ce matin.

MADAME DE FURVILLE, d'un ton assuré.

À quelle heure s'est-elle donc couchée ?

BETSY.

Quelle chose cela peut-il être pour vous, madame ? Je vous pense bien extraordinaire.

MADAME DE FURVILLE, à part.

Elle a raison ; il est plus difficile de prendre le ton d'une fille de journée que de porter son carton : observons-nous.

BETSY.

Je parle à vous tout haut, vous répondez tout bas. Quelle est cette femme, Madame Leblanc ? Elle est bien drôle ; il faut la renvoyer dans l'antichambre.

MADAME LEBLANC.

Ah ! Laissez-la ici ; elle m'est nécessaire.

SCÈNE III.
Les mêmes ; Mademoiselle Brillantine, en négligé du matin, étendant les bras, se frottant les yeux, et paraissant craindre le grand jour.

BRILLANTINE.

Ah Dieu ! Sortir de mon lit à présent ! Si j'avais osé faire ouvrir mes volets, je ne me serais levée qu'à deux heures : je suis si fatiguée du bal d'hier au soir !

MADAME LEBLANC.

Il n'y paraît pas, Mademoiselle, à l'état et à la fraîcheur de votre teint.

BRILLANTINE, avec complaisance.

Vous croyez ?... C'est heureux, en vérité ; car on me tue absolument, on me tue ; des invitations tous les jours, des reproches à mon père lorsqu'il veut refuser ; il se ferait de méchantes affaires dans tout Paris.

MADAME LEBLANC.

Il fallait rester dans votre lit, Mademoiselle, vous auriez tout aussi bien vu mes broderies.

BRILLANTINE, avec un petit air d'humeur, se jetant dans un fauteuil.

Je vous l'ai dit, Mademoiselle Bernicourt couche dans ma chambre ; elle ne s'éveillera qu'à une heure. Elle ne me l'aurait jamais pardonné. Voyons.

Madame Leblanc montre successivement ses broderies.

Du bleu et argent ! Ah, fi ! La belle et fade Mademoiselle Élisa Surprin était comme cela hier.

MADAME LEBLANC.

Voilà un crêpe rose pailleté qui fera un effet délicieux..

BRILLANTINE.

Mais vous perdez la tête, madame Leblanc ; j'étais comme cela pour le bal du ministre de la marine.

MADAME LEBLANC.

Cela est vrai ; mais je fournis tant d'habits, qu'il m'est facile de confondre.

BRILLANTINE.

Ah ! Voyons ce blanc et or : c'est bien sérieux ; mais je vais me marier ; on a les yeux fixés sur moi, il me faut des choses nobles et simples.

MADAME LEBLANC.

Mademoiselle va se marier ?

BRILLANTINE.

C'est-à-dire que l'on va me marier. Mon goût n'est compté pour rien. C'est la règle, après tout.

MADAME LEBLANC.

Votre inclination serait-elle forcée ?

BRILLANTINE.

Oh ! Non ; je n'aime pas plus celui-là qu'un autre : c'est un jeune homme qui n'est pas mal. Il vient de voyager. Il est, dit-on, très instruit ; mais il n'a point de tournure, point d'usage : je lui en donnerai.

MADAME DE FURVILLE, à part.

Belle fin d'éducation qu'elle réserve à mon fils.

BRILLANTINE.

Vraiment, cette mousseline est brodée à ravir. Est-ce de votre excellente ouvrière, de cette jeune personne dont on dit tant de bien ?

MADAME LEBLANC.

De mademoiselle Aglaé Fournier?

BRILLANTINE.

Oui.

MADAME LEBLANC.

Vous en avez entendu parler ?

BRILLANTINE.

Oh ! Beaucoup. Deux ou trois dames très estimables en ont fait dernièrement des récits charmants chez papa. Elle élève ses deux jeunes soeurs à merveille ; elle défraie tout son petit ménage, à Paris, par le produire son aiguille.

MADAME LEBLANC.

Cela est vrai.

BRILLANTINE.

C'est la fille d'un capitaine qui n'a que ses appointements. Elle est fort jolie, fort instruite, parle bien, dessine et brode si bien que vous lui donnez le double du prix que vous accordez aux autres.

MADAME LEBLANC.

Tout cela est fort exact.

BRILLANTINE.

Vous voyez que je sais parfaitement le roman de votre petite héroïne.

MADAME LEBLANC.

Mademoiselle, ce n'est pas un roman, c'est l'histoire la plus simple et la plus vraie.

BRILLANTINE.

Je ne l'aime pas trop cependant votre petite merveille ; je la crois un peu bégueule.

MADAME LEBLANC.

Et comment cela ?

BRILLANTINE.

Je voulais la voir ; papa en mourait d'envie ; j'avais prié cinq à six personnes à un thé, croyant leur procurer ce même plaisir ; je lui ai écrit un petit billet très poli, je vous assure, dans lequel je lui demandais de m'apporter des broderies à six heures, un jour indiqué ; elle m'a répondu qu'elle ne sortait pas, et ne travaillait que pour vous.

MADAME LEBLANC.

Eh bien ! Mademoiselle, que trouvez-vous à redire à cela ?

BRILLANTINE.

Mais ce sont des airs : on est ouvrière ou on ne l'est pas, et puis il y a des gens qui méritent des égards.

MADAME LEBLANC.

On peut vivre par son travail, et cependant respecter l'état de ses parents, et ne rien faire qui n'en soit digne. Le père de mademoiselle Aglaé a l'honneur d'être capitaine : c'est en silence et dans la retraite, que sa fille doit ajouter, par son industrie, à la médiocrité de sa fortune.

BRILLANTINE.

Vous êtes un excellent avocat.

MADAME LEBLANC.

Je défends une bien bonne cause.

BRILLANTINE.

N'en parlons plus, mais tâchez de me l'amener quelque jour ; car mon désir de la connaître est encore augmenté.

MADAME LEBLANC.

Si elle s'établit jamais de manière à paraître dans le monde, vous la remarquerez, soyez-en sûre ; mais je ne puis vous promettre de la décider à venir ici.

BRILLANTINE.

Ah ! Vous m'impatientez, Madame Leblanc, vous ne faites jamais ce que je veux.

MADAME LEBLANC.

Mademoiselle, je vous apporte de très jolies robes, et vous me demandez des choses qui ne dépendent pas de moi.

BRILLANTINE.

Je prends cette robe et ces deux fichus pour me coiffer.

Elle se lève.

Voyons si mes jambes sont très engourdies.

Elle fait quelques pas brillant en chantant l'air de la gavotte.

Pas mal, en vérité, cela ira encore ce soir. Betsy ! Donnez-moi mon schàll ; je vais passer dans le cabinet de mon papa ; quelques-uns de nos danseurs y viendront peut-être savoir de mes nouvelles. Adieu, Madame Leblanc.   [ 2 Schàll : châle. [L]]

Elle sort en dansant et chantant.

SCÈNE IV.
Madame Leblanc, Madame de Furville.

MADAME DE FURVILLE.

Ah ! Ma chère Leblanc, je remercie le ciel ; il a daigné m'inspirer. Est-ce là celle qui m'aurait appelée sa mère ? Elle n'a pas dit un mot, pas fait un geste, qui n'ait été opposé à ce que je désire dans le langage et le maintien d'une jeune femme. Qu'il est heureux que votre ancien attachement pour moi m'ait ouvert si facilement l'intérieur de cette maison ! Jamais Brillantine ne sera la compagne de mon fils ; mais, le croirez-vous ? Elle m'a donné le plus vif désir de connaître la jeune fille de ce capitaine. Peut-être la Providence a-t-elle dirigé ma résolution pour me faire éviter un grand mal et rencontrer un grand bien ; cependant je ne me laisse entraîner ni par les préventions, ni parles engouements, je veux voir par moi-même : les yeux trompent rarement, les oreilles presque toujours.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Sophie et Mélanie Fournier, occupées l'une à un métier, l'autre à une broderie en mousseline.

Le théâtre représente l'atelier de Mademoiselle Founier. On y voit des dessins, un chevalet, des métiers, une table avec des corbeilles à ouvrages, de petits coffres, etc.

SOPHIE.

Tu prends ton ouvrage, Mélanie ; sais-tu ton catéchisme ?

MÉLANIE.

Parfaitement, je t'assure ; j'ai répété mon article deux fois, le livre fermé, sans avoir oublié un seul mot : Aglaé sera contente. Et je veux finir le voile ce matin ; je n'ai plus que cela : tiens, regarde.

Elle lui montre un bout de sa mousseline.

SOPHIE.

C'est bien. Ma robe sera terminée ce soir : ainsi, dimanche, nous aurons la récompense promise.

MÉLANIE.

Le crois-tu ?

SOPHIE.

Aglaé ne nous a jamais trompées, tu le sais. D'abord nous irons à la grand'messe ; puis nous prendrons un fiacre, nous irons cher cher ma tante ; mère Monique emportera une petite cantine, et nous passerons toute la journée aux Prés Saint-Gervais.   [ 3 Pré-Saint-Gervais : Commune à l'est de Paris et jouxte le XIXème arrondissement de la capitale.]

MÉLANIE.

S'il fait beau temps, que cette partie sera jolie ! On voit déjà des feuilles aux arbres du jardin : comme j'aime le printemps !

SCÈNE II.
Les mêmes ; Mère Monique.

MÈRE MONIQUE.

Notre petite ménagère n'aura rien à dire en rentrant : ma cuisine est propre à ravir, mon pot est mis, son café est prêt. Dame ! Elle a beau être bien jeune, voyez-vous, je la respecte comme feu ma pauvre maîtresse ; elle n'a pas eu de jeunesse c'te jeunesse-là, faut en convenir. Ah ! Que son papa sera fier d'avoir une fille comme celle-là !

SOPHIE.

Crois bien que nous lui ressemblerons, mère Monique ; nous te tourmentons encore quelquefois ; mais, vois-tu, tout le monde ne peut pas être comme Aglaé.

MÈRE MONIQUE.

Tout de suite, c'est vrai ; mais quand on veut l'imiter, on y parvient.

SOPHIE.

C'est vrai, cela ; quand je copie une rose, la première fois cela ne ressemble pas à grand'chose ; la seconde, elle est mieux ; la troisième, je suis toute contente, je m'éloigne des deux, et à quelques pas à peine puis-je les distinguer.

MÈRE MONIQUE.

Oui, oui, avec de bons modèles et de la bonne volonté, on vient à bout de tout, et vous en avez un bien bon dans cette chère Aglaé : je l'aime comme si j'avais le bonheur d'être sa mère. Si vous saviez quelle réputation elle a dans le quartier ! Partout où je vais, chez le boucher, chez l'épicier, chez le parfumeur, on me dit : C'est vous qu'êtes chez c'te jolie mam'zelle Fournier ? Comme elle a l'air modeste ! dit celle-ci, comme elle est belle ! dit celle-là ; pour moi, reprend une autre, je me mets toujours sur le pas de ma porte pour la voir passer. Et puis on parle de son travail, de ses broderies, de ses dessins.

SOPHIE.

Eh bien, Aglaé ne sort jamais : c'est pour tant bien vrai qu'il ne faut pas courir le monde pour se faire une réputation ; au contraire, c'est comme cela qu'on la perd. Que papa sera content quand il reviendra de l'armée ! Le croirais-tu, Monique ? Il a voulu nous envoyer de l'argent ; Aglaé lui a répondu qu'elle n'en avait pas besoin, et de plus elle a dix louis d'épargne pour nous habiller à la Pentecôte.

MÉLANIE.

Ah Dieu ! Quand donc viendra-t-il, papa ?

MÈRE MONIQUE.

Dame ! Bientôt, sans doute. Son général bat les ennemis partout, il finira par n'en plus trouver à battre, et nous aurons une bien longue paix, et nous verrons Monsieur le capitaine, et il vous mariera toutes.

SOPHIE.

Monique, quand on n'est pas riche, on peut se marier, mais on ne doit pas du tout penser au mariage : Aglaé nous le dit tous les jours.

MÈRE MONIQUE.

On sonne ; c'est Mademoiselle votre soeur, sûrement.

SCÈNE III.
Les mêmes ; Madame de Furville et Madame Leblanc.

SOPHIE.

C'est vous, madame Leblanc ? Ma soeur sera bien fâchée de n'être pas ici.

MADAME LEBLANC.

Je croyais la trouver, je l'avoue.

SOPHIE.

Elle ne tardera pas à rentrer ; elle n'a pu aller qu'à la messe de dix heures, parce que nous avons été avec Monique à celle de huit heures : elle est sortie avec notre ouvrière.

MÉLANIE.

Asseyez-vous donc, Madame. Qui est cette personne qui vous accompagne ?

MADAME LEBLANC.

C'est une femme de mes amies qui a bien voulu m'aider ce matin à porter mes cartons. Je viens de la Chaussée-d'Antin : il y a loin de là à la rue du Temple.   [ 4 La Chaussée d'Antin (2ème arr.) et la rue du Temple (3ème arr.) sont séparées de 2,7 km.]

SOPHIE.

Ah ! Bien loin. Voulez-vous prendre quelque chose ?

MADAME LEBLANC.

Non, mademoiselle.

SOPHIE, à Madame de Furville.

Et vous, Madame ?

MADAME DE FURVILLE.

Je vous suis bien obligée, j'ai déjeuné chez Madame Leblanc.

SCÈNE IV.
Les mêmes ; Aglaé et son ouvrière.
Elle tient un paquet de roses à la main.

MÉLANIE, courant au-devant d'elle.

Oh ! Ma bonne petite maman, que vous avez chaud ! Ôtez vite votre chapeau.

AGLAÉ.

Bonjour mon enfant ; bonjour ma Sophie.

SOPHIE.

Pourquoi rentres-tu si tard ?

AGLAÉ.

La messe de dix heures était presque finie ; j'ai été obligée d'attendre celle de dix heures et demie. Ah ! Bonjour Madame Leblanc ; pardon, mesdames, je ne vous voyais pas : ces chères petites se sont jetées à mon cou.

MADAME LEBLANC.

Elles vous aiment et vous révèrent à la fois comme une soeur et une mère.

AGLAÉ.

Ces pauvres enfants ! Elles ont bien raison. Quelle tâche le ciel a voulu me donner ! Elle a été bien pénible, mais bien douce à remplir.

SOPHIE.

Le petit bonnet est brodé, il est dans le carton : la robe sera faite ce soir.

MÉLANIE.

Je sais mon catéchisme ; tu seras contente, bonne soeur.

AGLAÉ.

Très bien, mes chers enfants. Donne-moi le carton, il faut tenir sa parole : j'ai dit qu'avant midi Madame Molinville aurait son petit bonnet. Marianne, porte-le tout de suite. Encore pardon, Mesdames, on ne rentre pas dans son ménage sans avoir de petits devoirs, qui exigeaient votre retour. Les femmes qui sortent souvent sont bien à plaindre!

MADAME DE FURVILLE.

Aimable enfant, vous croyez donc qu'elles s'occupent des mêmes soins que vous ?

AGLAÉ.

Je dois, Madame, le supposer. Comment n'en être pas occupée ?

À Madame Leblanc.

Qui est cette dame ?

MADAME LEBLANC.

C'est une de mes anciennes connaissances.

AGLAÉ.

Mes enfants, voici des roses en quantité : comme cela sent le printemps ! En passant sur le boulevard cette odeur délicieuse m'a frappée : j'ai voulu faire partager mon plaisir, et je me suis ruinée en petits bouquets de roses. En voici trois pour Sophie ; deux pour Mélanie ; un peu pour cette bonne mère Monique : elle aime de préférence l'odeur de cette fleur.

MONIQUE.

Vous vous en êtes souvenue ; quel prix cela donne au bouquet !

AGLAÉ.

En voyant tous les grands hôtels du boulevard, je regardais tous ces volets fermés ; le soleil était superbe, l'air pur et serein, les oiseaux se faisaient entendre, et je pensais que toutes ces belles dames pour lesquelles nous travaillons avaient encore les yeux fermés, et qu'il n'existait, pour éclairer leurs superbes chambres, qu'une petite bougie de nuit. Ah ! Bon Dieu ! Qu'elles sont à plaindre ! Si j'étais à leur place, comme je parcourrais de bonne heure ces terrasses charmantes, ces jolis bosquets qui environnent leurs de meures !...

MADAME DE FURVILLE.

Vos goûts changeraient avec votre situation.

AGLAÉ.

Je ne le croîs pas, Madame : j'ai formé mes idées sur le bonheur dont je puisse jouir dans mon état présent, et souvent, dans ces petits rêves de l'imagination dont la sagesse ne peut pas garantir, j'ai senti qu'avec des richesses je chercherais mon bonheur dans une infinité de jouissances qui paraissent trop inconnues aux gens riches.

MADAME DE FURVILLE, à Madame Leblanc.

Elle est charmante ! Votre aiguille est votre unique occupation, Mademoiselle ?

AGLAÉ.

Elle est la principale, puisqu'elle doit fournir à mon entretien et à celui de mes soeurs ; mais j'écris tous les soirs à mon père bien régulièrement.

MADAME DE FURVILLE.

Quoi ! Une lettre par jour?

AGLAÉ.

Oh, non ; mais une par semaine, écrite en forme de journal, et cela, tous les soirs avant de me coucher.

MADAME LEBLANC.

Sans y manquer ?

AGLAÉ.

Oui, Madame, tandis que ce bon père ex pose ses jours pour la gloire, pour son prince et pour l'État, ne devons-nous pas tenir son esprit tranquille sur ce qui se passe dans son ménage ; lui faire voir que celle que nous regretterons toujours avec lui y est remplacée autant qu'il est en notre pouvoir ; que le soir, avant de nous coucher, nous lui rendons un compte exact de l'emploi de notre journée, et que nous ne nous livrons au sommeil qu'après avoir prié Dieu qu'il daigne sauver ses jours et faire triompher les armes de la France ?

MADAME DE FURVILLE, transportée.

Oui, c'est elle ! La voilà ! Mon fils n'épousera point d'autre.

AGLAÉ, à Madame Leblanc.

Qui, elle ? Que veut-elle dire ?

MADAME LEBLANC, serrant Aglaé sur son coeur.

Vous le saurez, chère et aimable Aglaé ; le ciel récompensera vos vertus.

AGLAÉ.

Que voulez-vous dire ? De quelle récompense parlez-vous ? Je n'ai rien fait qui en mérite ; j'ai simplement cherché à remplir mes devoirs...

MADAME DE FURVILLE.

Aimable ignorance de son mérite ! Cette qualité les comble toutes. Mademoiselle, j'ai voulu vous connaître, vous voir telle que vous étiez dans cet intérieur que vous dirigez avec les talents et les grâces de la jeunesse, et avec la sagesse de l'âge mûr. Mon état n'est point celui qu'annoncent mes vêtements, et les fonctions que je remplis...

AGLAÉ.

Quoi, Madame !...

MADAME LEBLANC.

Oui, mon enfant, vous voyez ici madame de Furville que j'ai eu l'honneur de servir dans ma jeunesse, et dont souvent je vous ai raconté les traits de bonté et de bienfaisance.

MADAME DE FURVILLE.

Finissez, Madame Leblanc ; elle pourra elle-même juger celle dont vous lui donneriez une idée trou favorable. Je demeure dans un appartement solitaire ; on ignore mon séjour à Paris, personne ne viendra nous troubler : venez toutes passer la journée chez moi.

AGLAÉ.

Madame, puis-je, sans avoir l'honneur d'être connue de vous ?...

MADAME DE FURVILLE.

Avec l'estimable Madame Leblanc.

MADAME LEBLANC.

Vous savez, Mademoiselle, que monsieur votre père ne vous a permis de sortir qu'avec moi ; je vous conduis vers le bonheur le plus assuré.

AGLAÉ.

Comment ?

MADAME DE FURVILLE.

Je vous apprendrai mes projets ; ils sont dignes de vous et de vos estimables parents, venez avec confiance.

À Madame Leblanc, en la conduisant au bord de la scène.

Elle sera ma belle-fille, et je la reçois du ciel qui a dirigé mes pas.

MADAME LEBLANC.

Puissent toutes les jeunes filles apprendre par cet heureux événement la valeur du vieux, proverbe : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.

 


Notes

[1] Mentor : Par extension, gouverneur, guide, conseil de quelqu'un. [L]

[2] Schàll : châle. [L]

[3] Pré-Saint-Gervais : Commune à l'est de Paris et jouxte le XIXème arrondissement de la capitale.

[4] La Chaussée d'Antin (2ème arr.) et la rue du Temple (3ème arr.) sont séparées de 2,7 km.

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Vocabulaire du texte

 Primo-locuteur

 Didascalies

Licence Creative Commons