LE NARCOTIQUE

COMÉDIE EN UN ACTE.

1936. Tous droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

de TRISTAN BERNARD

PARIS LIBRAIRE THÉÂTRALE, L. BILAUDOT, Successeur, 3, rue MarivaUx, 2ème arrd, et 14 rue de l'Echiquier (10ème).

SAINT DENIS, IMP. DARDAILLON et DAGNIAUX, 47, Boulevard Jules-Guesde.


Texte établi par Paul FIEVRE, février 2020.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/09/2020 à 00:02:16.


PERSONNAGES.

MADAME DOMAS, Mme MARGUERITE DEVAL.

PHILIBERT, M. CONSTANT.

MARCHU, M. ETCHEPARE

BARCELLE, M. SAULIEU

La scène représente un petit salon assez élégamment meublé.

Les personnages sont indiqués dans l'ordre où ils commencent à se faire entendre.

Extrait de "Sketches pour le scène et la radio (en deux volumes) - Premier volume ..." Librairie Théâtrale, L. Billaudot, 1936. pp. 21-35


LE NARCOTIQUE

SCÈNE I.

MADAME DOMAS.

Philibert ?

PHILIBERT.

Madame...

MADAME DOMAS.

Quelle heure est-il ?

PHILIBERT.

Ma montre est arrêtée, Madame. Il n'est pas loin de neuf heures. Il y a plus de deux heures qu'on a dîne et on s'est mis à table à la nuit.

MADAME DOMAS.

Qu'est-ce que c'est que ce bruit qu'on entendait tout à l'heure sur la route ?

PHILIBERT.

Eh bien, Madame, c'est l'autocar de la ville. Le nouveau service.

MADAME DOMAS.

Jusqu'où va-t-il ?

PHILIBERT.

Jusqu'à Petit-Bourg, à deux kilomètres d'ici. Et puis il repassera tout à l'heure par ici pour retourner à la ville. Ça ne va pas mieux, Madame ?

MADAME DOMAS.

Philibert, vous êtes un bon garçon, vous m'avez vue naître, vous êtes plein de sollicitude pour moi, mais, je vous en prie, ne me demandez pas tout le temps si je vais mieux... L'important, m'a dit le docteur, est que je ne pense pas tout le temps à ma neurasthénie. Il suffit que vous m'en parliez...

PHILIBERT.

Madame a raison, je n'en parlerai plus. C'est tout de même curieux que madame ne puisse se débarrasser de ça. Au fond, ça a commencé au décès de monsieur... Ce n'est pas que Madame ait eu beaucoup de chagrin...

MADAME DOMAS.

Comment, je n'ai pas eu beaucoup de chagrin ?...

PHILIBERT.

Enfin, Monsieur était bien âgé pour Madame, n'est-ce pas ? Mais Madame s'est sentie seule...

MADAME DOMAS.

Est-ce que vous êtes allé à la poste ?

PHILIBERT.

Non, madame, je mettrai la lettre à l'autocar de Beauvais.

MADAME DOMAS.

Pourquoi fait-il un détour, cet autocar, et s'arrête-t-il devant la maison ?

PHILIBERT.

Oui, Madame, c'est parce que le conducteur veut s'arrêter à l'auberge. Il n'y a que deux maisons dans ce pays perdu ; l'auberge et nous. Heureusement encore qu'il y a l'auberge, parce qu'on pourrait être assassiné, personne n'en saurait rien.

MADAME DOMAS.

Et ce n'est pas l'auberge qui empêcherait quelque chose. Elle est au moins à cent mètres d'ici.

PHILIBERT.

Oh ! Vous savez, madame, quand je crie on m'entend bien à cent mètres...

MADAME DOMAS.

Est-ce que ma lettre sera distribuée demain ?

PHILIBERT.

Oh ! Oui, Madame, même à la dernière voiture qui va passer tout à l'heure il serait encore temps.

On entend sonner.

Tiens, qui est-ce qui peut sonner ?

MADAME DOMAS.

Il y a un moyen bien simple de vous en assurer, c'est d'aller ouvrir.

PHILIBERT.

Qui est-ce qui peut bien sonner à cette heure ?...

On l'entend s'en aller et revenir.

Eh bien vrai, Madame...

MADAME DOMAS.

Qu'est-ce qu'il y a ?

PHILIBERT.

Voilà que je reçois une dépêche, Madame.

MADAME DOMAS.

Une dépêche ? C'est pour vous ?

PHILIBERT.

Oui, Madame, c'est pour moi. Qu'est-ce qu'il peut y avoir dans cette dépêche, Madame ?

MADAME DOMAS.

Ouvrez-la, vous serez peut-être fixé.

PHILIBERT, après un silence.

Eh bien, merci !

MADAME DOMAS.

Qu'est-ce que c'est ?

PHILIBERT.

Eh bien, merci !

MADAME DOMAS.

Vous ne pouvez pas me dire ce qu'il y a dans cette dépêche ?

PHILIBERT.

Mon neveu qu'est tombé de motocyclette. Lisez vous-même, Madame !

MADAME DOMAS, après un silence.

Oui, oui.

PHILIBERT.

Madame dira ce qu'elle voudra, ce n'est pas naturel. Si ma nièce m'envoie cette dépêche maintenant, c'est pour que j'aille là-bas.

MADAME DOMAS.

Eh bien, il faut y aller.

PHILIBERT.

Aller à la ville à cette heure-ci ?...

MADAME DOMAS.

Oui, et dépêchez-vous, la dernière voiture ne va pas tarder.

PHILIBERT.

Quelle histoire ! Quelle histoire... Mais madame va venir avec moi ?

MADAME DOMAS.

Pensez-vous ! Que voulez-vous que j'aille faire à Beauvais ?...

PHILIBERT.

Eh bien, Madame ira passer la nuit chez ses parents. Madame ne va pas passer la nuit toute seule ici.

MADAME DOMAS.

Oh ! Je n'ai pas peur, il n'y a pas le moindre danger.

PHILIBERT.

On dit toujours ça. Il n'y a pas de danger jusqu'à ce qu'il arrive du vilain.

MADAME DOMAS.

Laissez-moi tranquille. Je n'ai pas peur et vous finiriez par me rendre poltronne.

PHILIBERT.

C'est égal, laisser Madame toute seule dans la maison...

MADAME DOMAS.

Je ne suis pas seule, il y a l'auberge à cent mètres.

PHILIBERT.

Cent mètres, c'est loin.

MADAME DOMAS.

Oh ! Mais j'ai une voix qui porte bien aussi, vous savez. Et puis, à l'auberge, il y a toujours le garde champêtre... Dépêchez-vous, vous n'avez que le temps. Vous avez votre manteau ?

PHILIBERT.

Il est dans l'antichambre. Heureusement que Madame a dîné de bonne heure... Mais madame n'a rien besoin que je lui prépare pour la nuit ?...

MADAME DOMAS.

Non, si je veux une infusion, je la ferai moi-même... puis je ne vais pas tarder à me coucher. Non pas que j'aie sommeil... Oh ! Non, je n'ai pas sommeil, mais j'ai mal aux reins... Je suis à peu près déshabillée. J'ai retiré ma ceinture après le dîner...

PHILIBERT.

Ça m'ennuie de laisser Madame dans un état pareil...

MADAME DOMAS.

Votre neveu a plus besoin de vos soins que moi. Dépêchez-vous...

On entend l'autocar.

PHILIBERT.

Je me sauve, Madame.

MADAME DOMAS.

Dépêchez-vous, Philibert !

PHILIBERT, qui s'est éloigné.

Celui-là qui va tomber de sa moto ! Au revoir, Madame. Et cette porte d'entrée qui donne droit sur la route. Madame la fermera bien à clef ?

MADAME DOMAS.

Mais oui, mais oui. Au revoir.

Bruit de la porte qui se ferme. Bruit de voix au dehors.

VOIX D'HOMME.

Allons, grouillez-vous un peu. Vous êtes en retard.

VOIX DE PHILIBERT.

Toi, mon petit conducteur, t'es un peu jeune pour m'agrafer. Boucle-la. Je monte à côté de toi.

LA VOIX D'HOMME.

Allons ! Hisse ! Sur le siège ! Comme ça, vous aurez de l'air...

MADAME DOMAS.

Il est ennuyeux avec ses réflexions... Je vais lire... Oh ! Je n'ai pas envie de lire. Où est mon ouvrage ?... Oh ! Cette petite lampe électrique éclaire si mal...

On sonne.

On sonne ?... Qu'est-ce que c'est ?... Qu'est-ce que c'est ?... Je vais d'abord regarder par la raie du volet... Deux hommes... Je n'ouvre pas...

On sonne.

Il faut que j'ouvre...

Bruit de porte qui s'ouvre.

SCÈNE II.

MARCHU.

C'est bien Madame Domas, s'il vous plaît ?

MADAME DOMAS.

Oui, Monsieur.

MARCHU.

Nous vous demandons pardon si nous entrons sans que vous le disiez, mais il fait froid sur la route.

MADAME DOMAS, tremblante.

Entrez, Messieurs...

MARCHU.

Merci, madame. Entre, mon vieux. Et referme la porte derrière toi. Il fait froid... Madame, nous avons eu votre adresse par des gens de la ville. On nous a dit que vous aviez besoin de vin de table...

MADAME DOMAS.

Comment a-t-on pu vous dire cela, Monsieur ? Je n'ai pas besoin de vin.

MARCHU, insistant.

Madame, je tiens tout de même à vous faire mes offres de service. Nous avons du bordeaux excellent et dans des conditions tout à fait avantageuses.

MADAME DOMAS, gênée.

Je vous assure, Monsieur, que je n'ai pas besoin de vin.

MARCHU, autoritaire.

Madame, ça ne coûte pas cher de goûter, ça n'engage absolument à rien.

MADAME DOMAS.

Le vin m'est défendu, monsieur, ça me fait mal à l'estomac...

MARCHU, impérativement.

Vous pouvez goûter ce vin-là, Madame, il ne vous fera sûrement pas mal. Tenez ! Je vous verse cela dans ce petit gobelet de cuir tout neuf qui n'a jamais servi à personne.

MADAME DOMAS, après avoir hésité.

Enfin, je vais le goûter.

MARCHU.

Rien ne coûte de s'asseoir un peu, n'est-ce pas, Madame ?

MADAME DOMAS.

Mais oui, Messieurs, asseyez-vous.

MARCHU.

Non, madame, des chaises pour nous. Et le canapé pour vous. Là ! Voilà ! Maintenant, buvez-moi ce vin. Il y en a à peine le contenu d'un verre à bordeaux.

MADAME DOMAS.

Il a un goût un peu singulier...

MARCHU.

C'est un petit goût de terroir, vous verrez, ça n'est pas désagréable... Buvez jusqu'au fond du gobelet. Buvez, buvez...

MADAME DOMAS.

Il n'est pas mauvais, en effet... Oh ! Monsieur, qu'est ce que c'est ?... J'ai comme un poids sur la tête...

MARCHU.

C'est rien de ça, c'est rien de ça.

MADAME DOMAS.

J'ai... comme un poids...

Silence.

MARCHU.

Ça y est, voilà qu'elle roupille profondément...

À Barcelle.

Maintenant, mon vieux, il s'agit de travailler vite. Je baisse les rideaux parce que c'est l'heure où le garde champêtre va sortir de l'auberge et passer devant la maison... S'il voyait de la lumière, il aurait peut-être l'idée de rendre visite à cette petite dame... Je baisse les rideaux.

BARCELLE.

Oui, mais dehors il va voir nos deux vélos...

MARCHU.

Non, puisqu'on les a mis derrière le buisson... Oh ! Tu sais, moi je suis un homme de précaution, j'ai tout pesé. J'ai bien soigneusement combiné cette affaire-là...

BARCELLE, sombre.

Oui, oui.

MARCHU.

T'es pas content ?

BARCELLE.

J'ai tellement la poisse que je n'ai pas confiance...

MARCHU.

Ah ! Veux-tu te taire, on va faire une récolte merveilleuse. Seulement, je te dis, il faut attendre quelques minutes que le garde champêtre ait passé. On va l'entendre sur la route, il fait un peu de raffut parce qu'il a toujours un coup de sirop de trop... J'ai fait quatre-vingts kilomètres l'autre jour pour mon enquête... J'ai trouvé le moyen d'éloigner le domestique à Madame Domas. Tout a été merveilleusement combiné.

BARCELLE.

Oh ! C'est égal, je ne suis pas tranquille.

MARCHU.

Qu'est-ce que tu peux regretter ? On était sur le point de partir en Amérique avec les trois mille balles que t'avais de côté... Eh bien, au moment de partir pour là-bas où la fortune nous attend...

BARCELLE.

Elle nous attend, elle nous attend... Ça n'est pas un rendez-vous fixe.

MARCHU.

Elle nous attend, que je te dis. Avant de partir pour l'Amérique, j'ai donc eu une idée pour grossir notre petit pécule. D'abord les deux vélos qu'on a loués au lieu de venir par l'autocar...

BARCELLE, sombre.

Deux cents francs d'arrhes pour le loueur...

MARCHU.

D'abord, c'est pas des arrhes, c'est une garantie que l'on rend quand on ramène le vélo...

BARCELLE.

Mais comme on ne les ramènera pas...

MARCHU.

On aura toujours les vélos...

BARCELLE.

On ne pourra pas les vendre sans nous dénoncer... On sera forcé de les laisser. Alors, c'est deux cents francs de fichus.

MARCHU.

On rattrapera cela que je te dis... Après avoir loué les vélos j'ai eu l'idée astucieuse, pour éloigner le domestique, de lui faire passer une dépêche pour qu'il se rende à la ville.

BARCELLE, d'une voix sombre.

Quatre francs soixante-quinze.

MARCHU.

Puis on a passé chez le pharmacien chercher les ingrédients pour fabriquer le narcotique...

BARCELLE.

Quatorze francs.

MARCHU.

Puis, chez le quincaillier, on a acheté des outils pour ouvrir les meubles.

BARCELLE.

Quarante-cinq francs...

MARCHU.

Mais on retrouvera tout ça. Attention, voilà le garde-champêtre...

On entend au dehors la chanson d'un homme légèrement pris de vin.

Il s'est éloigné, commençons notre travail...

BARCELLE.

Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de mettre un paravent devant cette dame qui dort ? Ça m'est désagréable de la voir comme ça.

MARCHU.

Tiens, voilà, petite nature ! Je fais ce que tu veux. Et maintenant au travail...

BARCELLE.

Oui, c'est moi qui vas être obligé de forcer le secrétaire, puisque tu ne sais pas les ouvrir...

MARCHU.

C'est là qu'il doit y avoir une partie du magot. Moi je vais explorer la chambre à coucher.

On l'entend qui sort.

BARCELLE.

Tâchons d'ouvrir le secrétaire. Il me laisse seul ! Ah ! là ! là ! Quel métier ! Il y a trop de risques et c'est fatigant. On se couche tard, on mange à des heures irrégulières. On va s'en aller au Havre, je ne sais pas comment. Il fera froid sur la route, on s'embarquera sur un bateau où on sera mal installé... On aura mal au coeur. Et tout ça pour trouver la mouise en Amérique. Enfin, voilà la serrure qui cède...

MARCHU, arrivant de la chambre à côté.

Regarde un peu ce que j'ai trouvé dans l'armoire... Regarde ! Des liasses de titres. Notre fortune est faite. J'ouvre le paquet... Ah ! Chic ! Regarde ces titres... Pourquoi prends-tu un air dégoûté ?

BARCELLE.

Il y a de quoi ! Qu'est-ce que tu veux fiche avec ça ?... C'est des titres nominatifs : pas moyen de les négocier...

MARCHU.

Il y en a au moins pour cent mille balles.

BARCELLE.

Mais puisqu'on ne peut pas les négocier...

MARCHU.

Regarde dans le secrétaire...

BARCELLE.

Ah ! T'en prends facilement ton parti, toi... Oh ! Zut ! Quelle camelote ! Des photos, des portraits de gens qui ne sont plus à la mode... Ça n'a aucune valeur... Tiens, une boîte !

MARCHU.

Ah ! Ça, ça doit être précieux.

BARCELLE.

Fais sauter le cachet.

Silence.

MARCHU.

Ah ! Ça doit être quelque chose. Ça ! C'est enveloppé dans du papier de soie...

BARCELLE.

Attends, que je déplie ça ! Des mèches de cheveux avec des inscriptions... Mes cheveux quand j'avais quatre ans, mes cheveux quand j'avais huit ans... C'est dégoûtant ! Tiens ! Dans la cheminée ! C'est tout ce que ça vaut !

MARCHU.

Et ces papiers-là ?...

BARCELLE.

Je lis : Programme d'une fête de bienfaisance organisée par les horticulteurs de Clermont. Et ça ? Certificat d'études primaires.

MARCHU.

Et ça, un morceau de musique : Rêverie au fil de l'eau. Hommages respectueux de l'auteur à Madame Domas... Dans la cheminée !   [ 1 "Rêverie au fil de l'eau" est une musique de Georges Bachmann (1893) (cote BnF Musique imprimée VM12-1628)]

BARCELLE.

Qu'est-ce que tu veux ! Il n'y a rien à faire. Il faut nous en aller.

MARCHU.

On pourrait peut-être éventrer les matelas... s'il y avait quelque chose...

BARCELLE.

Pourquoi veux-tu qu'elle ait des cachettes ? Elle a son argent en titres nominatifs, c'est la cachette la meilleure. Il n'y a qu'à se barrer.

MARCHU.

Elle est là qui dort toujours ! Nom de nom de rombière ! Heureusement encore qu'on ne l'a pas zigouillée,

BARCELLE.

Eh ben, quoi, faut se débiner...

MARCHU.

On se débine...

BARCELLE, sarcastique.

Avec cette affaire ingénieusement combinée... On ne fait même pas ses frais.

MARCHU.

Qu'est-ce que tu veux ! Je pouvais pas deviner qu'elle n'avait pas d'argent chez elle, pas même trois francs cinquante. J'ai trouvé son porte-monnaie dans sa chambre, il n'y a qu'une pièce de cinq sous et un timbre de quittance.

Il colle rageusement le timbre sur la table.

Tiens, pour solde de tout compte...

BARCELLE.

On s'en va ?

MARCHU.

On s'en va !

BARCELLE.

On s'en va bêtement. J'éteins la lampe.

MARCHU.

Tu lui éteins sa lampe ? Tu veux encore lui faire faire des économies d'électricité...

BARCELLE.

S'il passe quelqu'un sur la route, c'est pas la peine de se faire chauffer.

Ils sortent. Bruit de porte. Silence... Bruits sur la route... Les douze coups de minuit. Autos qui passent... Silence prolongé. L'horloge sonne une heure.

MADAME DOMAS, d'une voix endormie.

Une heure ! Comme le temps passe vite quand on dort !...

Abois de chiens sur la route... Autos qui passent... Silence. Deux heures, bruits d'autos... Silence. Trois heures... Chants du coq se répandant dans la campagne... Silence. Quatre heures...

SCÈNE III.

VOIX DE PHILIBERT, qui entre.

Tiens, la porte n'est pas fermée ! Eh bien, merci ! Moi qui arrive là-bas et je trouve mon neveu en bon état... C'est une blague qu'on m'a faite... Oh ! Mon Dieu, tout est en désordre. Qu'est-ce qu'il s'est passé par là ?... On a assassiné Madame ! On a assassiné Madame ! J'ose pas déplacer le paravent... Oh ! Mon Dieu ! On a assassiné Madame ! Mais quoi ! La voilà qui se relève !

MADAME DOMAS.

Mais non, on ne m'a pas assassinée !

PHILIBERT.

Alors, qu'est-ce qu'il s'est passé ?

MADAME DOMAS, encore un peu endormie.

Je n'en sais rien. Voyons, qu'est-ce qu'il s'est donc passé ?... Hier soir, des hommes sont venus... Ah ! Ces hommes, ces hommes ! Il faut absolument qu'on les retrouve...

PHILIBERT.

Mais on les retrouvera, Madame !

MADAME DOMAS.

Mais non, on ne les retrouvera pas !

PHILIBERT.

Mais si, Madame, on les retrouvera... Ils auront leur compte... Ils auront le châtiment qu'ils méritent...

MADAME DOMAS.

Qu'est-ce qui vous parle de châtiment ! Je donnerai mille francs, deux mille francs pour qu'on les retrouve.

PHILIBERT.

Deux mille francs ?

MADAME DOMAS.

Moi qui avais tout essayé en fait de narcotique et de soporifique sans le moindre résultat... Ah ! Hommes ! Je les bénis ! ces Je ne sais pas ce qu'ils m'ont fait boire, mais c'est ma première bonne nuit depuis trois ans !

 


Notes

[1] "Rêverie au fil de l'eau" est une musique de Georges Bachmann (1893) (cote BnF Musique imprimée VM12-1628)

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