MADAME DE VALDAUNAIE

OU UN AMOUR DDAIGN

COMDIE MLE DE CHANT, EN DEUX ACTES

En socit avec M. Lonce.

REPRSENTE SUR LE THTRE DU GYMNASE DRAMATIQUE.

1855

de Charles de BERNARD

PARIS MICHEL LEVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS, rue Vivienne, 2 bis.

CORBEIL, typ. et ster. de CRETE.


Texte tabli par Paul FIEVRE, octobre 2020.

Publi par Paul Fivre © Thtre classique - Version du texte du 30/10/2020 23:42:18.


PERSONNAGES.

DE GUERLAND, officier en retraite.

DE BARBERIN, chevau-lger.

MADAME DE VALDAUNAIE.

MADAME DE VERNEUIL.

HENRIETTE, femme de chambre.

LANDRY, domestique.

La scne, au premier acte, Grenoble, et, au deuxime acte, Toulon.

Extrait de "Posie et thtre par Charles de Bernard, Nouvelle ditions" dans Oeuvres compltes , Michel Levy frres, 1855. pp. 233-318


ACTE PREMIER

Le thtre reprsente un boudoir lgant. Porte droite et gauche. - Dans le fond, un salon richement dcor, - gauche, sur le devant de la scne, une causeuse.

SCNE PREMIRE.
Madame de Verneuil, Landry, domestiques.

Au lever du rideau, plusieurs domestiques sont occups faire des prparatifs dans le salon du fond.

MADAME DE VERNEUIL, aux domestiques.

Faites placer des arbustes sur l'escalier, et des fleurs dans les salons... On jouera dans cette pice...

un domestique qui entre avec elle.

Flix, je vous recommande les rafrachissements... que rien ne manque, vous m'entendez...

Le domestique sort. part.

Le dernier bal du gnral tait d'une magnificence... La prfecture ne doit pas rester en arrire... On ne dira pas, j'espre, que les fonctionnaires de Grenoble ne rivalisent pas de zle pour le bien public.

Landry qui entre.

Eh bien ! Landry, m'apprendrez-vous enfin quel est cet tranger, cet hte mystrieux qui est venu s'installer si cavalirement ?

LANDRY.

Tout ce que je peux dire Madame, c'est qu'il est arriv six heures du matin par la diligence de Lyon.

MADAME DE VERNEUIL.

Je ne devine pas.

LANDRY.

Il s'est annonc comme tant un parent de Madame, et il a demand un lit.

MADAME DE VERNEUIL.

J'ai beau chercher... Il faut pourtant bien que nous sachions quel est ce parent sans faon qui nous honore de sa visite ?

LANDRY.

Mais, le voici.

Landry sort aprs l'entre de Barberin.

SCNE II.
Madame de Verneuil, Barberin, entrant par la porte latrale, droite.

MADAME DE VERNEUIL.

Monsieur de Rarberin !

BARBERIN.

Moi-mme, charmante cousine !

MADAME DE VERNEUIL.

Quelle aimable surprise !

BARBERIN.

Je me serais bien gard, Madame, de traverser la capitale de votre royaume sans venir vous prsenter mes hommages.

MADAME DE VERNEUIL.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis enchante de vous voir... Mais, que faites-vous ? Qu'tes-vous devenu depuis votre dpart de Paris ?

BARBERIN.

Vous ne lisez donc pas le Moniteur ? Il devrait pourtant tre le djeuner officiel de toute la prfecture... Vous y auriez vu que le Comte Horace de Barberin fait aujourd'hui partie de l'arme franaise.

MADAME DE VERNEUIL.

Je ne doute pas que le gouvernement du roi Louis XVIII n'ait t enchant de compter, parmi ses dfenseurs, un homme de votre naissance.

BARBERIN.

Ma naissance... aux yeux des officiers de l'ancienne arme, qui en ce moment abondent Paris, c'tait une pauvre recommandation.

AIR Un homme pour faire un tableau.

Pour eux j'tais un tranger

Qu'ils voyaient avec rpugnance ;

L'un d'eux voulut bien se charger

De faire oublier ma naissance.

5   Il me baptisa de sa main,

Avec une obligeance extrme...

Mais, grce au sabre du parrain,

J'ai pay les frais du baptme.

MADAME DE VERNEUIL.

Dans quel rgiment servez-vous ?

BARBERIN.

Le brillant uniforme de la Maison-Rouge m'a tent... Je suis chevau-lger... et comme ma compagnie va prendre son service au chteau, je me rends mon poste, aprs avoir termin une petite affaire qui m'avait appel Lyon.

MADAME DE VERNEUIL.

Et pour nous voir, vous ne craignez pas de faire le double du chemin, en passant par Grenoble... C'est d'une galanterie digne de la maison du roi.

BARBERIN.

Je dois vous avouer, ma cousine, que le plaisir de vous voir, bien grand sans doute, ne m'a pas seul dtermin faire un aussi long dtour ; et pour vous dire toute la vrit, c'est la peur qui m'a fait passer par Grenoble.

MADAME DE VERNEUIL.

La peur... un chevau-lger ! Expliquez-moi cette nigme.

BARBERIN.

Volontiers ! Vous saurez donc qu'hier, cette heure-ci, au lieu de jouir d'une aimable compagnie, je m'ennuyais fort au milieu de la cour des messageries de Lyon, attendant qu'on et achev de charger la voiture par laquelle je devais partir... Figurez-vous ma terreur, lorsque je vis prt y monter un couple hibernois ou helvtique, je ne sais lequel ; mais inou, et cr sans doute pour montrer jusqu' quel point la peau humaine est susceptible de dilatation.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est charmant !

BARBERIN.

D'horreur, je me prcipitai dans une autre voiture qui allait galement partir... Un quart d'heure aprs, je faisais le voyage de Lyon Paris, par Grenoble... itinraire contraire aux plus simples notions gographiques, mais auquel je dois le plaisir de me trouver en ce moment auprs de vous.

MADAME DE VERNEUIL.

Vous arrivez propos, car, ce soir, nous avons un bal.

BARBERIN.

C'est la rflexion que j'ai faite en route.

MADAME DE VERNEUIL.

Comment avez-vous pu deviner ?

BARBERIN.

N'est-ce pas aujourd'hui lundi, jour de gala chez tous les prfets du royaume ?

MADAME DE VERNEUIL.

Je compte sur vous pour ouvrir le bal.

BARBERIN.

Dsol, ma chre cousine... mais je me suis engag pour le premier quadrille.

MADAME DE VERNEUIL.

Un engagement... et avec qui ? moins que ce ne soit en songe que vous l'ayez contract.

BARBERIN.

En songe... peut-tre... mais c'est gal, il faut tre fidle aux promesses que l'on a faites.

MADAME DE VERNEUIL.

Mme en rvant.

BARBERIN.

Mme en rvant... vous ne connaissez pas la conscience d'un chevau-lger.

SCNE III.
Les mmes ; Landry.

LANDRY.

Il y a en bas quelqu'un qui demande parler Monsieur de Barberin.

BARBERIN.

C'est une plaisanterie... qui peut savoir que je suis ici ?

LANDRY.

Ce monsieur qui j'ai demand son nom, m'a dit qu'il s'appelait Monsieur de Guerland.

BARBERIN.

Guerland !... Il serait Grenoble ! Je serai enchant de le revoir... Voulez-vous bien permettre, ma cousine...

MADAME DE VERNEUIL.

Comment donc... faites monter.

SCNE IV.
Barberin, Madame de Verneuil.

BARBERIN.

Ce cher Guerland !... J'tais loin de m'attendre cette rencontre.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est un de vos amis, vous me le prsenterez.

BARBERIN.

J'allais vous en demander la permission.

MADAME DE VERNEUIL.

Sans doute quelque aimable tourdi de votre genre ?

BARBERIN.

Guerland, un tourdi !... C'est au contraire un homme grave, srieux, beaucoup trop peut-tre pour son bonheur.

MADAME DE VERNEUIL.

Et vous dites qu'il est votre ami ?

BARBERIN.

Quoi de plus naturel ?... Tout le monde ne puise-t-il pas du charme dans le contraste ? Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de l'amiti ? Ce qu'il y a de certain, c'est que, diffrents de caractre et d'opinions, lui sortant de la garde de l'empereur, moi faisant partie de la maison du roi, nous avons t fort lis Paris... C'est le parrain dont je vous parlais tout l'heure.

MADAME DE VERNEUIL.

Ah ! C'est un militaire !

BARBERIN.

C'est--dire, c'tait un militaire ; car malgr tout ce que j'ai fait pour l'engager reprendre du service, il s'est obstin.

MADAME DE VERNEUIL.

Et quel motif si puissant ?

BARBERIN.

Il prtendait qu'on faisait des passe-droits aux anciens militaires... qu'on cherchait humilier les soldats de Napolon... Comme il est trop fier pour supporter une injustice, ou pour se plaindre, il s'est retir.

MADAME DE VERNEUIL.

Et j'en fais autant... car j'ai en horreur l'officier demi-solde... Je suis peu dispose couter une lgie sur la Grande Arme.

BARBERIN.

Rassurez-vous... Quoique soldat de l'usurpateur, Guerland est d'une bonne et ancienne famille, et de plus possesseur d'une brillante fortune... C'est un homme bien lev, qui garde ses convictions pour lui-mme.... Il a trop d'usage du monde pour parler politique une jeune et jolie femme, et pour faire de l'opposition dans le salon d'un prfet.

SCNE V.
Les mmes ; Guerland.

LANDRY, annonant.

Monsieur de Guerland.

BARBERIN, allant lui.

Cher ami !

Madame de Verneuil.

Madame, j'ai l'honneur de vous prsenter Monsieur de Guerland, officier suprieur de cavalerie.

Guerland salue.

MADAME DE VERNEUIL.

Soyez convaincu, Monsieur, qu'un ami de Monsieur de Barberin sera toujours reu avec plaisir par mon mari et par moi.

GUERLAND.

J'tais loin de m'attendre, Madame, l'honneur de vous tre prsent... j'espre que vous voudrez bien excuser.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est moi, au contraire, qui suis charme...

BARBERIN.

Mais comment avez-vous su que j'tais Grenoble ?... Je croyais avoir gard le plus svre incognito.

GUERLAND.

Rien de plus simple... Hier, fort tard, lorsque arrivait la diligence de Lyon...

BARBERIN.

Vous voulez dire ce matin...

GUERLAND.

Ce matin, soit... comme je traversais la grande rue, prs des messageries, il m'a sembl, la lueur d'un rverbre, vous reconnatre lorsque vous descendiez de voiture.

BARBERIN.

Comment ! C'tait vous qui rdiez autour de la diligence, envelopp dans un grand manteau... Eh bien ! Mon cher ami, vous pouvez vous flatter d'avoir caus une frayeur mortelle...

MADAME DE VERNEUIL.

vous ?

BARBERIN.

Non, pas moi ; mais une jeune dame qui arrivait par la mme voiture ; elle s'est enfuie votre approche, sans prendre le temps d'achever une phrase d'adieu qu'elle m'adressait... J'avais dj bti, sur ce sujet, un roman o je faisais jouer un rle superbe de mari jaloux, ou d'amant tromp.

GUERLAND.

Vous en serez pour vos frais d'imagination.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est dommage.

GUERLAND.

Enfin, pour achever de rpondre votre question, ce matin, en me rappelant que votre famille est allie celle de Madame de Verneuil, j'ai pens...

MADAME DE VERNEUIL.

Qu'il venait nous faire une visite ? Dtrompez-vous... Nous ne devons le plaisir de le voir qu' la frayeur que lui ont inspire deux voyageurs monstres, qui devaient tre ses compagnons de route... C'est une histoire qu'il vous contera... J'espre, Monsieur, que vous passerez le reste de la journe avec nous ?

GUERLAND.

Madame...

MADAME DE VERNEUIL.

On danse ce soir la prfecture, et quoique mon invitation soit un peu tardive...

GUERLAND.

Veuillez m'excuser, Madame... J'aime peu le monde... D'ailleurs, je ne danse jamais.

BARBERIN.

Belle raison ! Qui danse dans un bal ?

MADAME DE VERNEUIL.

J'espre, Monsieur, que l'loquence de votre ami triomphera de votre rsistance.

Elle salue, et sort par le fond.

SCNE VI.
Guerland, Barberin.

BARBERIN.

Triompher de votre rsistance... Je vous connais trop, mon cher Guerland, pour tenter ce miracle.

GUERLAND.

Vous savez que quand j'ai pris une rsolution...

BARBERIN.

Elle est inbranlable, n'et-elle pas le sens commun... Dieu sait tout ce que ce caractre absolu et inflexible vous a dj attir de sottes et de mchantes querelles !

GUERLAND.

C'est mon affaire.

BARBERIN.

C'est encore lui, sans doute, que vous tes redevable de ce malheureux duel qui, il y a deux ans, fit tant de bruit Montpellier ?

GUERLAND.

Vous savez ?

BARBERIN.

Un de mes parents, Alphonse de Borel, tait l'ami intime du jeune Darneville, votre adversaire... Il fut son tmoin, et le reut mourant dans ses bras... Il m'a racont souvent les dtails de cette triste rencontre ; mais sans vouloir jamais m'en expliquer la cause.

GUERLAND.

Permettez-moi d'imiter sa rserve... Mais vous ne m'avez point encore fait part de cette aventure dont parlai tout l'heure Madame de Verneuil, et qui a paru la divertir si fort.

BARBERIN.

d'autres, mon cher... C'est une fable que je lui ai habilement tourne, pour qu'elle ne souponne pas.

GUERLAND.

Quoi donc ?

BARBERIN.

Vous le savez, je suis discret... Et puis, il est des choses que l'on ne confie pas une femme.

GUERLAND.

Sans doute... mais un ami...

BARBERIN.

C'est bien diffrent... Vous saurez tout... Or donc, hier soir, Lyon... J'allais monter en assez triste compagnie dans la diligence de Paris, lorsque je vis s'asseoir, seule, dans le coup de celle de Grenoble, une jeune femme dont je crus reconnatre les traits... Je m'approchai, et je vis que je ne m'tais pas tromp. C'tait elle, mon ami... Un ange qu'il suffit d'avoir vue une fois, pour dsirer la voir toute la vie. Elle est veuve et s'appelle Madame de Valdaunaie. Un hasard heureux me l'avait fait apercevoir une fois, une seule fois Lyon, il y a un mois... Depuis ce moment, tous mes efforts, toutes mes dmarches pour parvenir jusqu' elle avaient t inutiles... Le mystre mme dont elle semblait s'environner, avait doubl mon dsir de la revoir, et avait fait natre dans mon coeur une passion laquelle le ministre de la guerre coupa court, en me rappelant Paris... Je partais... Jugez de mon bonheur quand je la retrouve au moment o je la croyais perdue pour toujours.

GUERLAND.

Et le dsir de voyager avec cette aimable personne...

BARBERIN.

Me fera faire cent lieues de plus ; mais avouez que c'tait le cas d'imiter La Fontaine, et de prendre le plus long.

GUERLAND.

Et vous tes venu de Lyon Grenoble, seul, avec cette jeune dame ?

BARBERIN.

Seul !... Elle avait son domestique dans la rotonde.   [ 1 Rotonde : ]

GUERLAND.

Oh ! Tout tait parfaitement en rgle.

BARBERIN.

Pas de mauvaises penses... Madame de Valdaunaie est une de ces femmes qui imposent le respect ; et de mon ct, je suis de tournure assez dgourdie pour me permettre quelquefois la vertu, sans compromettre ma rputation.

GUERLAND.

Enfin...

BARBERIN.

Enfin, j'ai renouvel connaissance avec une femme charmante, pleine d'esprit, de distinction, de sensibilit...

GUERLAND.

Quel enthousiasme !

BARBERIN.

Une chose, la rend encore plus attrayante que toutes ses grces... Cette femme a dans le coeur un secret sinistre que j'ai pressenti sans pouvoir le deviner... Elle a d prouver, avant l'poque o je l'ai connue, quelque impression terrible, dont la vibration dure encore. Au milieu d'un accs de gaiet, j'ai vu ses yeux se troublant tout coup comme s'ils eussent aperu quelque vision effrayante... J'ai voulu savoir la cause de ses motions inexplicables... Elle ne m'a rien rpondu... Je me suis perdu dans de vaines suppositions... Mais je pntrerai ce secret qui accrot encore l'intrt qu'elle m'inspire... Sa beaut avait sduit mon esprit, sa mlancolie a pntr mon coeur... Sans doute parce que je suis moi-mme l'homme de France le moins mlancolique. Effet du contraste. Eh bien ! Que pensez-vous de ce roman ?

GUERLAND.

Le premier chapitre promet... Je suis curieux de savoir comment vous arriverez au second.

BARBERIN.

Rien de plus simple... Est-ce que vous me verriez ici, affrontant les dlices d'un bal de province, si je n'avais pas mon but ?... Je danse ce soir avec elle, la prfecture.

GUERLAND.

Ce soir ?

BARBERIN.

Silence... Pas un mot de tout cela... Voici Madame de Verneuil.

SCNE VII.
Les mmes ; Madame de Verneuil.

MADAME DE VERNEUIL.

Eh bien, mon cher cousin, avez-vous t plus heureux que moi ?

BARBERIN.

J'ai fait tout ce qui tait en mon pouvoir.

GUERLAND.

L'invitation de Madame la Comtesse est trop flatteuse pour que je ne m'empresse pas...

BARBERIN.

Ah !

MADAME DE VERNEUIL, Barberin.

J'avais raison de compter sur vous.

BARBERIN.

Si j'ai t persuasif, par ma foi, c'est bien sans m'en douter... Enchant que vous soyez des ntres... Mais-vous n'tes pas, je pense, non plus que moi, dans l'usage d'aller au bal en redingote... Un bal de prfecture !... Il est temps de songer notre toilette.

LANDRY, annonant.

Madame de Valdaunaie.

MADAME DE VERNEUIL.

Madame de Valdaunaie... ici !

BARBERIN, part.

La premire au bal...

Guerland.

Chapitre deux. Je n'ai pas un instant perdre... Je me sauve... Je ne veux pas faire peur aux dames de Grenoble.

Il sort par la porte droite.

GUERLAND, Madame de Verneuil.

Madame, j'ai l'honneur...

Barberin.

Je vous suis, Barberin.

Il sort du mme ct.

MADAME DE VERNEUIL, seule.

Il n'est vraiment pas mal pour un vieux grognard... Je peux bien me relcher un peu de la svrit de mes principes, en faveur de sa bonne mine... D'ailleurs, ne nous est-il pas recommand de faire des proslytes...

Landry.

Mais faites donc entrer Madame de Valdaunaie... Une jolie femme de plus mon bal, et un ami que je n'avais pas vu depuis longtemps ; c'est d'un bon augure pour ma soire.

SCNE VIII.
Madame de Valdaunaie, Madame de Verneuil.

MADAME DE VERNEUIL.

Comment, c'est vous, chre Valrie... Que je suis contente de vous voir ! Depuis quand Grenoble ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Depuis cette nuit seulement ; et ma premire visite est pour vous.

MADAME DE VERNEUIL.

On n'est pas plus aimable.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je savais que vous receviez ce soir, et je me suis arrange de faon arriver la premire.

MADAME DE VERNEUIL.

Vous avez bien fait... Une matresse de maison n'appartient, ni elle, ni ses amis... Mais, en vrit, Valrie, c'est une agrable surprise que vous me faites : car depuis longtemps, vous m'avez bien nglige. Rester deux ans sans m'crire, sans me donner de vos nouvelles, c'est mal... Je vous aurais cru toujours Montpellier, si Madame de Sacy ne m'avait appris qu'aprs la mort de votre mari, vous vous tiez retire la campagne chez une de vos tantes.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Il est vrai : et j'aurais voulu y fixer mon sjour ; mais des circonstances imprieuses m'ont force, il y a un an, d'aller Marseille.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est, dit-on, une ville charmante.

MADAME DE VALDAUNAIE.

J'y suis reste trop peu pour en juger.

MADAME DE VERNEUIL.

Je ne vous savais pas possde du dmon des voyages... Et o avez-vous port ensuite votre humeur vagabonde ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je suis alle Lyon, o j'ai pass une partie de l'hiver.

MADAME DE VERNEUIL.

Vous avez d y rencontrer plusieurs de vos amies ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

J'y vivais fort retire.

MADAME DE VERNEUIL.

Valrie, vous tes une nigme pour moi. Autrefois vous aimiez le monde, le plaisir... On citait votre gaiet... Aujourd'hui, un morne abattement, un dcouragement inexplicable sont toujours peints sur vos traits... Ce changement, qui afflige tous ceux qui vous connaissent, ne peut tre attribu la mort de votre mari, beaucoup plus g que vous... D'ailleurs, je sais que votre mlancolie est d'une date plus rcente... Ordinairement les jeunes veuves commencent par le dsespoir, pour finir par la rsignation... Il parat que vous avez pris le veuvage rebours.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Hortense.

MADAME DE VERNEUIL.

Je n'ai pas tout dit... Vous entourez toutes vos dmarches d'un voile impntrable, comme si vous aviez quelque danger redouter... Vous fuyez de ville en ville, comme une proscrite. Votre vie tout entire n'est qu'un mystre... Et quand une amie vous demande la cause de votre tristesse, vous gardez le silence.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Croyez...

MADAME DE VERNEUIL.

votre ge, devez-vous renoncer tout le bonheur que vous offre encore l'avenir ?... Vous tes jeune, riche, jolie... Chacun recherche votre amiti... Il n'est pas un homme qui ne s'estimt fier de fixer votre choix, et d'obtenir votre amour.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Mon amour !

MADAME DE VERNEUIL.

Qu'a donc ce mot qui vous effraie ? Vous voil tremblante... Vous plissez... Qu'avez-vous ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Rien, je vous jure... Votre amiti pour moi vous fait exagrer les choses... Je ne suis pas aussi ennemie du plaisir que vous voulez bien le dire... Et la preuve, c'est que sans avoir attendu mme votre invitation... presque en descendant de voiture, je me suis faite aussi belle que j'ai pu, pour venir votre soire.

MADAME DE VERNEUIL.

C'est vrai... Amendez-vous... Je ne demande qu' vous pardonner ; et tout est oubli, si vous me promettez de danser ce soir.

MADAME DE VALDAUNAIE.

C'est mon projet.

MADAME DE VERNEUIL.

Je vous demanderai une contredanse en faveur d'un de mes parents, qui sera, je n'en doute pas, charm de vous tre prsent... Mais je l'entends... Il plaidera lui-mme sa cause.

SCNE IX.
Les mmes ; Barberin.

MADAME DE VERNEUIL.

Ma chre Valrie, je vous prsente...

BARBERIN.

Vous pouvez, ma cousine, vous dispenser d'achever la phrase de rigueur...

Madame de Valdaunaie.

Ma charmante compagne de voyage me permettra-t-elle ?...

MADAME DE VERNEUIL.

Comment, vous avez voyag ensemble ?

Barberin.

Dcidment, vous avez bien fait de changer votre itinraire : deux monstres de moins, une jolie femme de plus, il n'y avait pas hsiter.

Madame de Valdaunaie.

Puisqu'il en est ainsi, je ne vous ferai pas l'numration...

BARBERIN.

De mes qualits ?... C'est parfaitement inutile : j'en ai trop peu pour ne pas les montrer ds le premier jour.

MADAME DE VERNEUIL.

Mais qui vous dit qu'il soit question de votre mrite ?

BARBERIN.

Vous voulez parler de mes dfauts... Cela est galement superflu... J'ai trop de franchise pour rien dissimuler ; et vingt-quatre heures que j'ai eu le bonheur de passer prs de madame, ont suffi, j'en suis sr, pour me montrer elle tel que je suis.

LANDRY, entrant par le fond.

Je viens prvenir madame que plusieurs personnes entrent au salon.

MADAME DE VERNEUIL.

Vous permettez...

Elle se lve et va au-devant des invits.

BARBERIN, Madame de Valdaunaie.

J'espre, Madame, que vous vous rappellerez la promesse...

MADAME DE VERNEUIL, rentrant et amenant une dame.

Ma chre Valrie, je vous prsente...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Que vois-je ! Madame de Sacy...

Elle va causer avec elle un peu dans le fond.

BARBERIN, part.

Quel ennui qu'un salon... Parlez-moi d'un coup... L, du moins j'avais le monopole de la conversation.

Il passe du ct du thtre oppos celui o reste Madame de Valdaunaie, et se trouve en face de Guerland, qui est entr par le fond.

SCNE X.
Les mmes ; Guerland ; Choeur.

BARBERIN, Guerland.

Ah ! Vous voil!... Le roman marche... Venez, je veux vous montrer l'hrone... Vous me direz si j'ai bon got.

GUERLAND.

Mon ami, voulez-vous suivre un bon conseil... Ne cherchez pas davantage plaire cette femme.

BARBERIN.

Vous l'aimez ?

GUERLAND.

Je n'ai rien dit de semblable.

BARBERIN.

Mais alors, expliquez-moi...

GUERLAND.

Rien... Mon conseil est absolu... Mais, croyez-moi... Cette passion serait un malheur pour vous.

BARBERIN.

Vous m'intriguez furieusement... J'avais dj pressenti un mystre, et vous en faites une nigme... Quel est donc ce secret plein d'horreur ?... Cet ange est-elle un vampire ? Tue-t-elle ses amants ?... Y a-t-il danger de mort l'adorer ?

GUERLAND.

Oui.

BARBERIN.

Vous comprendrez, mon ami, qu'il ne manquait mon aventure que votre lugubre prdiction, pour m'y engager davantage... Grce vous, la voil tout fait potise.

Pendant ces dernires rpliques, Madame de Verneuil a organis plusieurs jeux dans le fond. - La contredanse se fait entendre ; plusieurs cavaliers, prennent la main des dames et passent au salon. Guerland se perd dans un groupe.

BARBERIN.

Du danger ! Du mystre ! De l'amour ! Salut tous trois... La garde royale est l !

- Musique. - Il s'avance vers Madame de Valdaunaie, qui est assise sur la causeuse, et passe sa gauche, o il reste debout devant elle.

Madame, permettez-moi de vous rappeler que vous avez bien voulu me promettre une contredanse.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je vous attendais.

BARBERIN.

Tenez-vous beaucoup danser ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Au bal, c'est assez l'usage.

BARBERIN.

Si vous saviez combien je hais ce bal, et tous ces gens qui se croient le droit de vous entourer de leurs hommages ! Il me semble qu'ils s'emparent d'un bien qui ne devrait appartenir qu' moi.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous tes goste.

BARBERIN.

goste deux, c'est mon rve... Hier, tous ces indiffrents n'taient pas l pour me gter mon bonheur... Hier, ce jour si longtemps dsir ne s'effacera jamais de ma mmoire... Mais vous, sans doute, vous l'avez dj oubli.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je serais ingrate d'oublier les soins et les attentions dont vous n'avez cess de m'entourer.

BARBERIN.

Des remerciements !... Qu'ai-je fait, Madame ? Que ne s'est-il prsent quelque occasion de vous prouver mon dvouement... Mais non... Un bonheur dsesprant... Une route superbe... Un conducteur exact... Des chevaux galopant toujours... et pas la plus petite catastrophe.

MADAME DE VALDAUNAIE.

On n'est pas plus malheureux !

BARBERIN.

Car enfin, si j'avais eu le bonheur d'tre bless... tu pour vous...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Tu pour moi !

BARBERIN, part.

Encore ce tressaillement que je remarquais hier... Cette motion sans cause n'est pas naturelle.

On entend la musique qui joue dans le salon.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Le quadrille est commenc.

BARBERIN.

On est si bien ici... Notre isolement au milieu de cette foule, ne vous rappelle-t-il pas notre douce intimit d'hier ?... Cette causeuse ressemble notre coup... seulement, je n'ose plus m'asseoir ; et cependant j'aurais tant de choses vous dire.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Il me semblait pourtant que pendant notre voyage nous avions puis tous les sujets de conversation.

BARBERIN.

Il en est un sur lequel j'ai d, quoi qu'il en ait cot mon coeur, m'imposer une rserve complte.

MADAME DE VALDAUNAIE, faisant un mouvement pour se lever.

Monsieur !

BARBERIN.

Restez, Madame, je vous en prie. J'attendrai encore... Je garderai mon secret, jusqu' ce qu'il me soit permis de penser que je puis vous le rvler sans vous dplaire. Je me tairai, dans la crainte qu'un regard svre ne vienne dtruire toutes mes esprances, comme je vois ces fleurs qui s'effeuillent sous vos doigts.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oui, ces roses sont l'emblme de nos esprances, de nos illusions, de notre vie... Le matin, elles fleurissent, et le soir...

Pendant ce temps, Guerland, qui depuis quelque temps les a observs, s'avance insensiblement jusqu' eux.

SCNE XI.
Les mmes ; Guerland.

GUERLAND.

Le soir ; elles meurent.

Madame de Valdaunaie se lve, le regarde avec effroi, et retombe vanouie.

BARBERIN.

Elle plit... Elle se trouve mal...

Il court la porte du salon.

Du secours !...

On accourt prcipitamment de toutes parts.

SCNE XII.
Les mmes ; Madame de Verneuil ; Choeur.

MADAME DE VERNEUIL, entrant.

Qu'est-ce donc ?

BARBERIN.

Madame de Valdaunaie sans connaissance.

MADAME DE VERNEUIL.

Vite, qu'on appelle un mdecin.

AIR nouveau.

Grand Dieu ! Quelle terreur mortelle!

Combien elle semble souffrir.

Elle plit, elle chancelle,

Htons-nous de la secourir.

BARBERIN.

Elle semble respirer plus librement.

MADAME DE VERNEUIL.

Tout ce monde, ces lumires...

une des dames.

Htons-nous de la transporter dans mon appartement... Soyez sans inquitude, mesdames... Retournez au salon... Que le bal continue, je veillerai sur elle.

Madame de Verneuil et une autre dame emmnent Madame de Valdaunaie dans la chambre gauche : tout le monde rentre au salon, except Barberin et Guerland.

SCNE XIII.
Guerland, Barberin.

BARBERIN, aprs un silence.

Parbleu ! Il faut avouer que vous avez des choses charmantes dire aux femmes pour les amuser... Il est possible que l'-propos que vous avez lanc tout l'heure soit trs spirituel ; mais je vous avoue que je ne l'ai pas compris ; et j'ai quelques raisons de croire que Madame de Valdaunaie n'en a pas non plus saisi toute la porte.

GUERLAND.

Peut-tre.

BARBERIN.

Quel air sombre !... On dirait Talma dans Othello !... Je suis sr prsent que c'est votre physionomie lugubre plus encore que vos paroles, qui aura fait vanouir Madame de Valdaunaie.   [ 2 Franois-Joseph Talma (1763-1836) : tragdien de la Comdie Franaise.]

GUERLAND.

coutez-moi... Vous m'avez racont il y a quelques instants un roman... Je vais vous dire, mon tour, une histoire.

BARBERIN.

Je vous coute.

GUERLAND.

Vous tes sur le point de devenir amoureux.

BARBERIN.

C'est fait, je le suis corps et me... Cet vanouissement m'a achev... J'ai toujours ador les femmes nerveuses.

GUERLAND.

Il s'agit aussi d'amour dans mon rcit.

BARBERIN.

Tant mieux, cela sera plus intressant.

GUERLAND.

Il y a deux ans, un de mes amis que je nommerai Rodolphe, officier comme moi, comme moi bless Waterloo, froiss dans ses opinions et dans ses sympathies, mcontent... Nous l'tions tous alors, vint, aprs avoir quitt le service, fixer sa rsidence dans une ville du Midi. Il y vcut d'abord fort retir, peu soucieux d'importuner les autres de son humeur morose... Mais peu peu l'exemple de ses amis le tira de sa solitude. On lui prouva que secouer l'ennui vaut mieux que s'en laisser dvorer.

BARBERIN.

Ses amis taient des gens senss.

GUERLAND.

Il fit donc comme les autres ; afin d'arrter les progrs de son marasme, il le mena au bal. Il dansa, il chanta, il rit... Quoique brigand de la Loire, il fut bien accueilli dans les salons o il s'tait fait prsenter... Il obtint mme des succs... mais une puissance fatale vint tout coup dominer son existence.

BARBERIN.

L'histoire se complique.

GUERLAND.

Dans ces salons o l'avait jet l'ennui, une femme s'offrit lui, jeune et belle, arme de toutes les sductions d'un esprit ardent ; forte de toute l'autorit que donne un coeur froid... Il aima cette femme comme il croyait impossible d'aimer, comme un fou... mais ce mot est encore faible.

BARBERIN.

Votre ami ne dbutait pas d'une manire logique.

GUERLAND.

Cette passion insense nerva son esprit en courbant sa tte. Ne pouvant se faire accepter pour amant, il consentit se donner pour esclave. Il ne se mit pas seulement deux genoux, il se prosterna ; en un mot, il fut pitoyable et ridicule... Un militaire en quenouille.

BARBERIN.

Permettez... Je ne partage pas votre courroux contre ce Rodolphe. Quant ces petites bassesses qui vous font monter le sang au visage... Moi qui vous parle, j'ai fait le portrait d'un chat... J'ai enseign la musique deux perroquets... J'ai march quatre pattes, comme Henri IV, en portant sur mon dos les deux chrubins d'un ange ador ; deux abominables enfants qui abusaient de leur position et prenaient mes cheveux pour une bride... Mais, pardon... Je vous interromps...

GUERLAND.

Aprs six mois d'une cour avilissante, Rodolphe, qui jusqu'alors s'tait flatt de toucher force de persvrance et d'amour le coeur de celle qu'il adorait, Rodolphe, qui avait pris pour un encouragement cette strile amabilit qui prouve au contraire l'indiffrence de l'me... Rodolphe connut l'affreuse torture de la jalousie... Cette femme, dont la svrit le dsesprait depuis si longtemps, et dont le monde exaltait la vertu... Cette femme, qui l'avait ddaign, recevait chez elle, en secret, un jeune homme, un tranger, un inconnu, qui, sans doute, par cette discrtion qu'impose l'amour favoris, entourait toutes ses dmarches du plus profond mystre et dguisait jusqu' son vritable nom. Rodolphe douta d'abord de son malheur... Puis le doute lui parut plus affreux que le malheur mme, et il voulut que son sort se dcidt... Une nuit, au sortir d'un bal o il venait d'essuyer de nouveaux ddains, des domestiques gagns lui livrrent accs...

Mouvement de Barberin.

Quelle fut sa fureur lorsqu'il reconnut qu'on ne l'avait pas tromp, lorsqu'il aperut son rival prs de cette femme, seul avec elle au milieu de la nuit ! Vous comprenez que la provocation la plus outrageante interrompit le bonheur de ce fat ; le lendemain un duel eut lieu, et Rodolphe fut veng... Ce jeune homme, c'tait Darneville, car tel tait le nom qu'il avait pris ; ce mme Darneville, dont Borel fut le tmoin et dont vous me parliez tout l'heure. Ce Rodolphe, c'est moi ; cette femme, vous la devinez ?

BARBERIN.

Parfaitement.

GUERLAND.

Madame de Valdaunaie fut mourante pendant deux mois de la mort de cet homme... Quelque temps aprs elle alla habiter Marseille; je la suivis Marseille. Elle se sauva Lyon ; j'allai Lyon. Aujourd'hui elle vient Grenoble, vous me voyez Grenoble. Une fatalit implacable m'attache elle... O elle ira, j'irai, o elle vivra, je vivrai... Ma perscution galera l'horreur que je lui inspire. Le sentiment que j'prouve aujourd'hui, je ne puis l'exprimer... Je l'adore et je la hais; je donnerais une moiti de ma vie pour qu'elle ft moi, et l'autre moiti pour qu'elle ft un homme pendant vingt-quatre heures... Je la tuerais, voyez-vous, comme j'ai tu son amant.

AIR : De voire bont gnreuse.

5   Ma tendresse en haine est change,

Dsormais ma main sans piti,

Des chanes dont elle est charge,

Lui fera porter la moiti.

Bis.

Oui, je veux qu'elle les partage,

10   Je veux qu' implacable son tour,

Ma vengeance efface l'outrage

Qu' ses pieds souffrit mon amour.

BARBERIN.

Maintenant, la morale de tout ceci ?

GUERLAND.

Barberin, vous tes brave, chacun le sait; vous pouvez vous montrer raisonnable, sans qu'on impute cette prudence faiblesse... Vous n'aimez pas cette femme... Le hasard vous a jet sur son chemin, un caprice vous y retient : n'y restez pas plus longtemps, croyez-moi, passez outre, mon ami ; vous trouverez assez de femmes pour vous aimer : fuyez celle-ci. J'ai jur qu'elle n'appartiendrait jamais personne, et vous passeriez sur mon corps pour arriver elle, ou je vous tuerais comme j'ai tu Darneville. Ma destine est de dtruire ses amants. Un noble mtier que j'ai pris l, n'est-il pas vrai ?

BARBERIN.

Que diable, mon cher, aprs tout elle a bien le droit de ne pas vous aimer ; il fallait lui plaire, et non perdre la tte. quoi sert une pe dans ces sortes d'affaires ?... Vous avez commenc avec elle par un manque d'habilet, et vous continuez par une cruaut inoue... Votre conduite n'est qu'un long assassinat... un coup de poignard serait plus gnreux.

GUERLAND.

Pas de commentaires sur ma conduite; que dcidez-vous ?

BARBERIN.

Vous faites un appel ma raison... J'ai le malheur de ne jamais en avoir impromptu.

GUERLAND.

Vous renoncez elle, et vous partez demain pour Paris, ou l'un de nous...

BARBERIN.

Silence !... On sort de sa chambre... C'est Madame de Verneuil... Nous allons avoir de ses nouvelles.

SCNE XIV.
Les mmes ; Madame de Verneuil.

BARBERIN.

Eh bien ! Madame de Valdaunaie ?

MADAME DE VERNEUIL.

Elle va mieux, beaucoup mieux.

BARBERIN.

Dieu soit lou.

MADAME DE VERNEUIL.

Cet vanouissement n'aura aucune suite fcheuse. Ainsi, mon cher cousin, vous pouvez quitter cet air inquiet qui ne vous va pas le moins du monde.

BARBERIN.

Ma cousine...

MADAME DE VERNEUIL.

Ce n'est point un reproche, au contraire, l'intrt que vous portez votre charmante compagne de voyage est un sentiment bien naturel. Vous n'avez, mon avis, qu'un seul tort, c'est de retenir ici, pour confident de vos inquitudes, Monsieur, qui n'a sans doute pas les mmes raisons pour s'alarmer ; aussi me permettrez-vous de disposer de son bras pour passer au salon.

GUERLAND.

Madame, je suis vos ordres...

Bas, Barberin.

Je reviendrai tout l'heure.

BARBERIN.

Il suffit.

MADAME DE VERNEUIL.

Nous vous laissons vos cruelles angoisses.

Elle sort avec Guerland par le fond.

SCNE XV.

BARBERIN, seul.

L'aventure se complique d'une manire fort peu amusante... Je n'ai pas trois partis prendre... Il faut aller en avant ou revenir sur mes pas... En avant, je trouve un duel mort avec Guerland ; je le tue, ou il me tue. Alternative fort dsagrable !... Mais si je recule, ne pensera-t-il pas que c'est faiblesse ? M'est-il permis de lcher pied devant un fou ?... Pas de moyen terme cependant, il faut sabrer ce pauvre diable, ou plier bagage, la honte des chevau-lgers. Jolie perspective ! Mais je ne me trompe pas... C'est elle !... Comme elle est ple ! Quelle contenance morne et abattue !

SCNE XVI.
Barberin ; Madame de Valdaunaie, sortant de l'appartement droite, suivie d'un domestique.

MADAME DE VALDAUNAIE, au domestique.

Faites demander ma voiture, je vous prie.

Apercevant Barberin.

Monsieur de Barberin.

BARBERIN.

Vous me voyez tremblant, j'tais si inquiet.

part.

Cet air de souffrance la rend encore plus ravissante.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je suis mieux, vous le voyez ; mais j'ai hte de me retirer.

BARBERIN.

Ne me fuyez pas ainsi.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Monsieur...

Elle va pour sortir.

BARBERIN, part.

Il faudrait tre plus ou moins qu'un homme pour ne pas chercher la consoler. Mon parti est pris... Advienne que pourra.

Haut.

Un mot encore, de grce... Pourquoi tremblez-vous ainsi prs de moi ? Si quelque danger vous menaait, croyez-vous que je n'aie ni la volont, ni la force de vous protger?... Et si un homme tait assez audacieux pour vous poursuivre d'un amour insens?...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Quoi ! Monsieur, vous savez ?

BARBERIN.

Je sais tout ; la torture qu'on vous a fait subir a dur trop longtemps ; je vous en dlivrerai, Madame.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous ?

BARBERIN.

Je ne rclame que le droit de vous dfendre ; vous me renverrez quand je ne vous serai plus utile. Pour prix de mon dvouement, je n'exigerai pas votre amour ; je sais qu'un coeur comme le vtre ne se donne qu'une fois, et reste fidle... mme un souvenir.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Un souvenir ?...

BARBERIN.

Pardonnez-moi de vous avoir attriste ; mais il fallait bien vous dire que je ne voulais pas faire succder la perscution la tyrannie.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je ne vous dois aucun compte de ma conduite... mais je sens qu'il me serait trop cruel de renoncer votre estime... Sans doute, on m'a peinte vos yeux comme une femme lgre ; je vous le jure, je ne suis, point coupable.

BARBERIN, part.

Elle ne l'aimait pas.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Ne cherchez point en savoir davantage... Il est un secret que je dois garder toujours...

AIR de Tniers.

Ce secret, l'honneur me l'impose,

Jamais je ne le trahirai ;

15   Et, quoiqu' l'outrage il m'expose,

Jusqu' la mort je me tairai.

Honte et mpris, cruelle offense,

Mon coeur saura tout supporter ;

Car j'aime mieux les souffrir en silence,

20   Que d'y rpondre, et de les mriter.

BARBERIN.

Je vous crois ; mais acceptez l'appui que je vous offre. Vous le savez, autrefois les victimes de quelque odieuse entreprise se mettaient sous la sauvegarde d'une pe... Voulez-vous la mienne, Madame ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Encore du sang ! Non, jamais. Ma rsolution est prise, je fuirai de nouveau...

BARBERIN.

Vous partez ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Cette nuit mme.

BARBERIN.

Permettez que je vous accompagne... que je vous suive.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Cela ne se peut pas.

BARBERIN.

De loin, de bien loin ; qu'au moins je veille sur vous : c'est en vain que vous essaieriez de me le dfendre.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Laissez-moi.

BARBERIN.

Hier, j'aurais pu obir cet ordre cruel ; je vous croyais heureuse... Mais quand je vous vois tremblante, menace...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Adieu, adieu ; nous ne devons plus nous voir.

BARBERIN.

Ne plus vous voir ! c'est impossible... cela ne sera pas... Jusqu'ici Guerland a su dcouvrir vos traces ; croyez-vous donc, Madame, que l'amour soit moins persvrant que la vengeance ? Quoi que vous fassiez, je saurai le nom de la ville o vous allez. Ainsi, dites-le-moi, je vous en conjure.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Au nom du ciel...

BARBERIN.

Me traiterez-vous comme votre perscuteur, moi qui donnerais ma vie pour avoir le droit d'essuyer vos larmes ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Rien ne peut donc vous dtacher d'une femme malheureuse ?

BARBERIN.

Eh bien! madame?.... On vient... c'est Madame de Verneuil... Guerland la suit... Fiez-vous ma prudence.

SCNE XVII.
Les mmes ; Madame de Verneuil, Guerland ; Choeur.

MADAME DE VERNEUIL.

Que viens-je d'apprendre ? Dj nous quitter ! Cela n'est pas prudent.

Musique.

GUERLAND, Barberin.

Qu'avez-vous dcid ?

LANDRY.

La voiture de Madame de Valdaunaie.

BARBERIN, Guerland.

Je suis vous dans l'instant... Madame veut-elle me permettre ?

Il offre le bras Madame de Valdaunaie.

GUERLAND, part.

Est-ce une bravade ?

BARBERIN, bas, Madame de Valdaunaie qu'il reconduit.

Un mot, je vous en supplie, ce mot, vous alliez me le dire tout l'heure... la ville ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Toulon.

GUERLAND, Barberin qui revient prs de lui.

Eh bien !

BARBERIN.

Je pars demain pour Paris... avec vous, si cela peu vous tre agrable.

ACTE II

Le thtre reprsente un petit salon. Porte au fond. Porte latrale droite. - Une fentre gauche. - droite, une table.

SCNE PREMIRE.
Barberin, debout prs de la fentre, Madame de Valdaunaie, assise auprs de la table.

BARBERIN.

Une foule d'embarcations sillonnent dj la rade... Tiendrez-vous enfin aujourd'hui votre promesse ? Il y a si longtemps que je rve une promenade en mer avec vous.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Une autre fois. Excusez-moi pour aujourd'hui.

BARBERIN.

Encore un refus... Comme hier, comme demain.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Non, demain, je vous le promets... D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous ? Si je refuse de sortir, je vous permets de rester... La solitude prs de moi est-elle donc trop pnible ?

BARBERIN.

Je suis prs de vous, je devrais bnir mon sort... Mais vous, ne sortir jamais, mme le soir ! Vous condamner l'emprisonnement le plus rigoureux dans cette maison o je suis seul admis.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Soyez indulgent pour ma faiblesse... Quand vous m'avez dvou votre amiti,vous espriez, sans doute, trouver en moi une femme plus aimable que je ne puis l'tre... Pardonnez-moi votre mcompte. Je voudrais ne pas trop vous dplaire cependant, et retrouver mon ancienne gaiet. Il me semble parfois qu'elle renat prs de vous, si enjou, si bon ; mais pour tuer le sourire sur mes lvres et la joie dans mon coeur, il suffit d'un souvenir. Et quand il me frappe l, je ne vous vois plus, Horace, je ne vous entends plus : je deviens insensible tout ce qui n'est pas cette torture que je trane depuis deux ans... Alors j'ai peur.

BARBERIN.

Voyons, parlons raison... C'est original, n'est-ce pas, de m'entendre prcher la raison ?

Il s'assied auprs de Madame de Valdaunaie.

Depuis trois mois que vous avez quitt Grenoble pour aller en Italie, et que vous tes venue de Gnes Toulon dans le plus grand secret, pouvez-vous croire que ce fou de Guerland n'ait pas perdu vos traces, et renonc son absurde poursuite ? Une imprudence de ma part aurait pu seule le mettre sur la voie ; et malgr la rputation d'tourderie qu'on veut me faire, j'ai mis dans ma conduite une discrtion qui m'tonne moi-mme. Pour dtruire les soupons de votre perscuteur, je l'ai accompagn Paris. L, pendant un mois entier, je me suis attach lui comme son ombre. Je lui ai prodigu les tmoignages de l'amiti la plus vive. J'ai partag son appartement et sa table ; j'ai mont ses chevaux ; je lui ai emprunt de l'argent. J'ai fait plus; et ici mon hrosme gale ma politique... J'ai simul une passion soudaine pour une Anglaise d'un ge presque respectable.

Il se lve.

En ce moment, du boulevard de Gand la Madeleine, je suis atteint et convaincu de m'tre laiss enlever par cette aimable insulaire, ce qui me couvre de ridicule... Ainsi, vous le voyez, Guerland vous croit en Italie, et me croit en cosse. Comment voulez-vous qu'il devine que ces deux lignes se sont rejointes Toulon ; que depuis deux mois je suis prs de vous ; que je vous vois tous les jours : heureux chaque soir, lorsqu'il faut me retirer, de la certitude de vous revoir le lendemain; plus heureux encore de l'espoir prochain de ne plus vous quitter, mme pour un jour ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Unir votre sort au mien ! Y avez-vous srieusement rflchi ?

BARBERIN.

Plus srieusement que je n'ai jamais fait.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Malgr la tristesse invincible qui domine mon caractre ?

BARBERIN.

J'adore la mlancolie.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Malgr le danger qu'il peut y avoir m'aimer ?

BARBERIN.

Je ne vous dirai pas : Je suis Franais... Le mot est vieux... Mais ne comprenez-vous pas le charme suprme qu'ajoute une passion, la pense d'un pril braver ?

MADAME DE VALDAUNAIE, se levant.

Horace, vous qui sous des dehors lgers cachez une me si noble et si fire, vous voulez m'pouser; et pourtant les paroles de cet homme vous ont donn le droit de me souponner. Vous pouvez croire qu'avant de vous connatre, une passion coupable m'a fait trahir mes devoirs. Je suis innocente cependant, je vous le jure... Je vous le jure par la mmoire de ma mre, et vous ne savez pas ce qu'il y a de sacr et de fatal dans ce serment... Mais jusqu'ici vous n'avez eu pour garantie de mon innocence que ma parole.

BARBERIN.

Vous ai-je jamais interroge, Valrie ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Jamais ; et je ne puis vous dire combien votre confiance a touch mon coeur... Poursuivie, calomnie, il est si doux de trouver un ami assez gnreux pour croire votre honneur sans en demander la preuve... Si ce triste secret n'intressait que moi, vous le sauriez dj... Mais vous ne le connatrez jamais ; pas mme quand vous serez mon poux.

BARBERIN.

Je vous aime ; c'est vous dire que je crois en vous. Chassez toutes ces penses pnibles, ne parlons plus du pass ; mais du prsent. Voyons, voulez-vous tre tout fait aimable ? Accordez-moi ma demande. La soire est si belle, la brise si douce... Et j'aurais tant de bonheur vous conduire ! Permettez-moi de sonner.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous le voulez donc absolument ?

BARBERIN.

Je ne veux rien... Je prie.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Et vous priez si bien, que je n'ai pas le courage de vous refuser davantage.

Barberin sonne.

Attendez-moi l, je vais prendre un chle.

Elle sort par la droite.

BARBERIN.

Et un voile... N'oubliez pas un voile. Songez que nous sommes vous au mystre.

SCNE II.
Barberin ; Henriette, entrant par le fond.

BARBERIN.

Henriette, descendez sur le port, et louez un canot, ou plutt, amenez-moi un batelier.

HENRIETTE.

Monsieur veut-il que je parle ce marinier qui se tient depuis quelques jours l'angle du dbarcadre, presqu'en face de la maison ?

Allant vers la fentre.

Vous pouvez le voir d'ici.

BARBERIN.

Oui : amenez votre protg... Ah ! Puisque vous sortez, faites-moi le plaisir de passer chez moi... S'il m'est arriv des lettres, vous me les apporterez.

Henriette sort.

SCNE III.

BARBERIN, seul.

Il est impossible que Borel ne m'ait pas rpondu sur-le-champ, et que je ne reoive pas sa lettre aujourd'hui. Dans une circonstance de cette nature, il aura d comprendre les graves consquences du moindre retard. Il a t tmoin du duel dont Guerland m'a parl. Il tait l'ami, et sans doute le confident du jeune Darneville. Il doit savoir la vrit ; et sa rponse dcidera mon sort. Tout l'heure, en parlant Valrie, j'ai exprim des sentiments fort chevaleresques. Certes je ne suis pas assez mal lev pour faire subir une femme un interrogatoire, et pour lui demander compte du pass... Mais si le savoir vivre me commande la discrtion, l'amour vritable que j'ai pour elle, ne me permet pas de conserver un doute injurieux pour son honneur.

SCNE IV.
Barberin, Henriette, Guerland, envelopp d'un manteau qui lui cache la moiti de la figure.

HENRIETTE.

Monsieur, voil le batelier.

BARBERIN, assis auprs de la table, part, en le regardant.

Drap jusqu'aux yeux ! Une vraie tournure de conspirateur.

Guerland.

Eh bien ! Seigneur gondolier, la mer est-elle bonne ? Peut-on, sans imprudence, traverser la rade ?

GUERLAND.

Est-ce que vous avez peur ?

BARBERIN.

Oui ; mais ce n'est pas pour moi...

part.

Il est sans faon, le marin !

GUERLAND.

Je comprends... Romo craint pour Juliette.

BARBERIN.

Depuis quand les bateliers lisent-ils Shakespeare ?

GUERLAND, se dcouvrant.

Depuis que les chevau-lgers se cachent.

BARBERIN, allant lui et le reconnaissant.

Guerland !

HENRIETTE, part.

Que se disent-ils donc ?

BARBERIN.

Vous, ici !... Qu'y venez-vous faire ?

GUERLAND.

Mon pe vous l'apprendra.

BARBERIN.

Sortez : votre prsence dans cette maison...

GUERLAND.

Vous voulez dire : Sortons.

BARBERIN.

Point de fanfaronnade... Venez, venez, vous dis-je.

HENRIETTE, part.

Mon Dieu ! Qu'est-ce que tout cela signifie ?

SCNE V.
Madame de Valdaunaie, Henriette.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je vous ai fait attendre.

Henriette.

Eh bien ! O est Monsieur de Barberin ?

HENRIETTE.

Ah ! Madame... Il se passe d'tranges choses.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Qu'est-ce donc ?

HENRIETTE.

Monsieur de Barberin vient de sortir avec le batelier que j'avais amen... Ils avaient l'air en colre tous les deux.

MADAME DE VALDAUNAIE.

O sont-ils ?

HENRIETTE, la fentre.

Les voil qui traversent le port... L-bas... Cet homme en manteau brun... Tenez, il se retourne.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Ah !

HENRIETTE.

Qu'avez-vous, Madame ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Cours aprs eux, Henriette ; ne les perds pas de vue un instant.

HENRIETTE.

Vous laisser ainsi !

MADAME DE VALDAUNAIE.

Cours, te dis-je, et ne quitte pas cet tranger sans savoir o il loge... Va, je le veux.

HENRIETTE.

J'obis, Madame...

Elle sort.

SCNE VI.

MADAME DE VALDAUNAIE, seule.

Guerland ! C'est lui ! Et avec lui, la mort. Ah ! Mes pressentiments ne m'avaient pas trompe ! Deux mois de bonheur, c'tait trop ; il faut les payer maintenant...

AIR nouveau de M. Hormille.

Lui ! toujours lui! ni le temps ni l'absence

N'ont fait entrer la piti dans son coeur ;

Comme autrefois il vient, de sa vengeance,

Sur ce que j'aime, assouvir la fureur!...

25   Si, sous le fer de sa main sanguinaire,

Un autre encor aujourd'hui doit prir,

Dieu ! que j'implore, exaucez ma prire,

Sauvez Horace, et laissez-moi mourir.

SCNE VII.
Madame de Valdaunaie ; Barberin, entrant en chantant.

MADAME DE VALDAUNAIE, se jetant entre ses bras.

Horace !

BARBERIN, part.

Elle sait tout.

MADAME DE VALDAUNAIE.

M'aimez-vous ?... Dites : m'aimez-vous ?

BARBERIN.

Si je vous aime, chre Valrie ! Quelle preuve vous faut-il de ma tendresse ? Voulez-vous ma vie ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oui, votre vie, je la veux... Elle est moi : vous me l'avez dit tant de fois, elle est mon bien. Jurez-moi, sur votre honneur, que vous n'en disposerez pas.

BARBERIN.

Pensez-vous que j'aie envie de me tuer ?... Le suicide est fait pour les pauvres diables qui sont souffrants, difformes ou misrables ; grce au ciel ! Je ne suis ni l'un ni l'autre.

MADAME DE VALDAUNAIE.

N'esprez pas me tromper par cette gaiet affecte... Il est ici.

BARBERIN.

Toujours cette crainte.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je l'ai vu, et qu'avais-je besoin de le voir ?... Croyez-vous que la terreur n'ait pas un instinct aussi subtil, aussi infaillible que celui de l'amour ? Quand il doit venir, avant que mes yeux ne l'aient aperu, avant que mon oreille n'ait reconnu son pas, un frisson au coeur me dit : C'est lui ! Et jamais cette voix ne m'a trompe.

HENRIETTE, entrant et s'approchant de Madame de Valdaunaie, voix basse.

Htel du Lion d or, sur la petite place, cinquante pas d'ici.

MADAME DE VALDAUNAIE.

C'est bon... Laisse-nous.

Henriette sort.

Eh bien ! Vous n'essayez plus de m'abuser ?

BARBERIN.

Pourquoi mentirais-je !... Oui, il est ici ; mais est-ce une raison de plir et de trembler ? Ne suis-je pas prs de vous ? D'ailleurs pourquoi toujours nous occuper de lui ? Le hasard seul l'a amen Toulon ; il ne sait pas mme que vous y tes... Il est venu...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Il est venu pour vous tuer... Regardez-moi en face... Dites-moi si vous n'tes pas convenus de vous battre ?

BARBERIN.

Quel enfantillage ! Ne sommes-nous pas amis ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Horace, s'il vous tue, j'en mourrai. Voulez-vous que je meure ?... Si je vous dis : N'allez pas ce duel, partons ce soir pour l'Italie, pour l'Espagne, pour... n'importe quel pays, o il ne puisse nous retrouver... Si je vous dis cela, mon Horace, m'obirez-vous ?

BARBERIN.

Ferais-je une action qui m'attirerait votre mpris ?

MADAME DE VALDAUNAIE, part.

J'ai donc devin.

Haut.

Il est possible que je m'alarme tort ; mais enfin vous ne refuserez pas sans doute de me rassurer. Jurez-moi de rester ici jusqu' demain.

BARBERIN.

Qu'est-il besoin de serment ? Doutez-vous du bonheur que j'aurai tre votre prisonnier ?... Pourquoi faut-il que je le doive la peur ?

MADAME DE VALDAUNAIE, part.

Ainsi, ce n'est que demain qu'il se bat.

Elle se prpare sortir.

BARBERIN.

Vous sortez ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oui, Monsieur.

BARBERIN.

O donc allez-vous ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous avez vos secrets, j'ai les miens, ne m'interrogez pas !

BARBERIN.

Vous reviendrez bientt ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oui, bientt... Vous m'attendrez sans sortir. J'ai votre parole... Songez qu'y manquer, ce serait renoncer moi.

BARBERIN.

Si je ne vous inspire pas de confiance, enfermez-moi.

Madame de Valdaunaie sort par le fond et ferme la porte en dehors.

SCNE VIII.

BARBERIN, seul.

Elle m'enferme, ma foi ! Et double tour ! Je ne m'attendais pas tre pris au mot. Pauvre Valrie ! Un rien l'effraie, un rien la rassure... La voil tranquille, parce que, au risque de la compromettre, je passe la nuit ici ; et demain elle me rendra la libert, sans se douter qu'une heure aprs !... J'ai eu quelques affaires dans ma vie; mais aucune qui m'ait fait prouver une motion aussi dsagrable.

AIR : J'ai vu partout dans mes voyages.

La veille de mon mariage,

30   Me battre en duel, c'est trop fort !

Sans qu'on accuse mon courage,

J'ai droit de maudire le sort ;

Avec moi vraiment il a tort.

Dans une occasion pareille,

35   N'et-il pas t plus humain

D'envoyer le bonheur la veille.

Et le duel le lendemain ?

On ouvre.

Elle rentre dj.

SCENE IX.
Barberin ; Henriette, apportant des bougies et une lettre.

BARBERIN.

C'est vous, Henriette ?

HENRIETTE.

Je vous apporte de la lumire, et une lettre que j'avais oubli de vous remettre.

BARBERIN.

Une lettre... Donnez...

Henriette pose les bougies sur la table, et sort.

Strasbourg !... C'est de Borel... Ma main hsite malgr moi ; je ferais mieux de ne pas ouvrir cette lettre qui peut-tre va confirmer les paroles de Guerland, et me dire encore qu'avant de me connatre, Valrie en a aim un autre. Si je suis tu demain, qu'au moins, en mourant, j'emporte la pense que celle pour laquelle je me bats, fut toujours pure et sans reproche. Brlons cette lettre ; pourtant, c'est une faiblesse ! Un homme ne doit pas plus reculer devant la vrit que devant le fer de l'ennemi ! Lisons :

Mon cher Barberin, votre lettre m'a caus une impression bien pnible, en me rappelant le dplorable duel qui me priva, il y a deux ans, d'un de mes meilleurs amis. J'avais jur de garder le plus profond silence sur ce fatal vnement, et malgr mon amiti pour vous, je vous refuserais les renseignements que vous me demandez, s'il ne s'agissait pas de votre sort, et du bonheur de votre vie. Vous tes, me dites-vous, sur le point d'pouser Madame de Valdaunaie. Ce mot me dicte mon devoir. Je crois, sans manquer mon serment, pouvoir vous rvler un secret qui intresse la famille dans laquelle vous allez entrer... Apprenez que Madame de Valdaunaie...

On frappe la porte du fond ; elle s'ouvre. Guerland parat suivi de deux officiers. Barberin a referm la lettre, et l'a mise dans sa poche.

SCNE X.
Barberin, Guerland ; deux officiers en redingote bourgeoise.

BARBERIN, Guerland.

Comment, encore vous !... Vous avez donc jur de me pousser bout ?

GUERLAND.

Je suis dsol de vous dranger; mais j'ai vous parler.

BARBERIN.

Et moi, je n'ai rien entendre de vous. Les conditions de notre duel sont arrtes. Demain, huit heures du matin, je serai vos ordres... Jusque-l toute discussion est superflue, et votre prsence dans cette maison est d'une inconvenance...

GUERLAND.

J'ai amen avec moi ces deux messieurs.

BARBERIN.

Parbleu ! Je vois bien ces messieurs ; ce sont d'excellents officiers que j'estime fort, et en toute autre circonstance, je serais charm de les recevoir ; mais, en ce moment, ils me permettront de leur dire que leur visite me semble aussi dplace que la vtre.

GUERLAND.

Du calme.

BARBERIN.

Du calme !... Je voudrais vous voir ma place... En un mot, que me voulez-vous?

GUERLAND.

Je viens...

BARBERIN.

Avez-vous peur que je ne manque au rendez-vous ? Vous devriez savoir pourtant que je vais sur le terrain d'assez bonne grce. Une rencontre arrange est une dette sacre. Or, j'ai l'habitude de payer mes dettes ; et vous me traitez comme si j'tais un dbiteur insolvable. Sur mon me, vous trois, vous me faites l'effet d'un garde du commerce accompagn de ses deux recors... Pardieu ! Messieurs, dans ce cas, j'invoque le bnfice de la loi ; le soleil est couch, faites-moi l'amiti de l'imiter et de me laisser tranquille.

GUERLAND.

Au lieu de vous emporter, voulez-vous m'couter un seul instant ?

BARBERIN.

Eh ! Ne sais-je pas ce que vous allez me dire ? Vous venez me renouveler la proposition que vous m'avez faite d'aller nous battre sous quelque rverbre. Ce serait fort pittoresque assurment, mais j'ai la vue basse, et j'aime le grand jour... Je tiens mes habitudes.

GUERLAND.

Quand vous aurez tout dit, je commencerai.

BARBERIN.

Parlez donc, au nom du ciel ! Il y a une heure que je vous coute.

part.

Valrie qui peut rentrer chaque instant.

GUERLAND.

Je suis venu ici dans une intention toute diffrente de celle que vous me supposez. Depuis notre entrevue j'ai rflchi sur ce qui s'tait pass, et j'ai reconnu que j'avais eu tort.

BARBERIN.

En vrit ?

GUERLAND.

Dans l'altercation qui s'est leve entre nous, les provocations viennent de moi... comme elles n'ont rien eu d'offensant et qui ne puisse se rparer, j'espre qu'il me suffira de les rtracter, pour terminer ceci d'une manire toute pacifique. J'ai acquis malheureusement le droit d'adresser des excuses un adversaire, sans que ma conduite puisse tre mal interprte.

BARBERIN.

Comment ! Ce sont des excuses ?

GUERLAND.

Les plus formelles et les plus compltes. J'ai amen ces messieurs afin de donner cette rparation toute la publicit dsirable. Je vous le rpte, je reconnais que j'ai eu tous les torts, et je vous prie de les oublier... tes-vous satisfait ?

BARBERIN.

Parbleu ! Mon cher ami, avec vous on marche toujours de surprise en surprise. Celle-ci, du reste, n'a rien de dsagrable pour moi. Je ne tiens nullement me couper la gorge avec vous ; je m'y rsignais uniquement pour vous faire plaisir. Puisque vous avez chang d'avis, n'en parlons plus, moins que ces messieurs ne pensent autrement.

Les officiers font un signe ngatif.

BARBERIN, offrant sa main Guerland.

Dans ce cas, tout est oubli.

En ce moment, Madame de Valdaunaie entr'ouvre la porte gauche.

MADAME DE VALDAUNAIE, part.

Il est sauv !

BARBERIN.

Maintenant que nous sommes d'accord, vous me permettrez, Messieurs, de ne pas vous retenir plus longtemps.

GUERLAND.

C'est un cong positif... Nous vous laissons.

BARBERIN, le prenant part.

Trs bien, mon cher Guerland, voil une conduite de galant homme... En toute occasion comptez sur mon amiti... Au revoir, Messieurs.

Guerland et les deux officiers saluent et sortent. - Barberin les reconduit.

SCNE XI.
Madame de Valdaunaie, puis Barberin.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Il vivra !... Mon Dieu ! Soutenez mon courage !...

Elle va s'asseoir gauche du thtre.

BARBERIN, part.

Maintenant, Valrie peut rentrer...

Il aperoit Madame de Valdaunaie.

Eh quoi ! Vous tiez l ?

MADAME DE VALDAUNAIE, assise et montrant la porte droite.

L !

BARBERIN.

Et vous avez entendu ?...

MADAME DE VALDAUNAIE.

J'ai tout entendu.

BARBERIN.

Eh bien ! Quelle que soit l'motion qu'ait d vous causer la vue de Guerland, je suis content que vous ayez t tmoin de cette scne. Me croirez-vous maintenant quand je vous jurerai que vous n'avez plus rien redouter de lui ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je vous croirai.

BARBERIN.

Ne vous avais-je pas dit qu'il reconnatrait la fin l'extravagance de sa conduite ? Vous l'avez entendu.... Vous tes dlivre de lui pour jamais.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je ne le crains plus.

BARBERIN.

Que vous me rendez heureux, en parlant ainsi... Ds prsent, plus d'inquitude, plus de terreur.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous ne vous battrez pas... pour qui pourrais-je trembler ?

BARBERIN.

Vous n'avez donc plus aucune peur de lui ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Non... dfaut de piti, il a de l'honneur. On peut se fier sa parole.

BARBERIN.

Sans doute... Et je suis enchant de vous voir cette confiance... Cependant je ne sais... Quand j'y rflchis, je trouve quelque chose d'trange dans sa conduite.

MADAME DE VALDAUNAIE, se levant.

Nous avons donc chang de rle... Je vous dis que je suis tranquille, et c'est vous qui vous forgez des inquitudes chimriques. Je ne veux pas que vous vous occupiez de cet homme.

BARBERIN.

Vous ai-je jamais dsobi ?

part.

En attendant, j'aurai l'oeil sur lui.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Maintenant il faut vous rendre votre libert.

BARBERIN.

Je ne la demande pas... On est si bien en prison.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Il est temps de nous sparer... Horace, vous m'aimez, n'est-ce pas ?

BARBERIN.

Si je vous aime !

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oh ! Dites-le-moi... Autrefois je refusais de vous couter ; aujourd'hui j'ai besoin de vous entendre... Dites-moi que votre attachement est l'abri des coups de la destine ; que rien ne pourra me l'enlever, ni l'absence, ni la mort... que si jamais vous venez me perdre, mon souvenir du moins vivra dans votre coeur... que, quoi qu'il arrive, vous n'aurez jamais pour moi, ni haine, ni mpris, ni indiffrence... mais que vous m'aimerez toujours... Dites-moi : Toujours.

BARBERIN.

Toute la vie... Comme votre main tremble !... Vous plissez.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Les motions de cette journe m'ont puise.

BARBERIN.

Vous avez besoin de repos, et je n'y songeais pas. Pardonnez-moi : le bonheur rend goste. Demain, je vous retrouverai plus calme qu'aujourd'hui ; mais aussi aimante, n'est-il pas vrai, chre Valrie ? Jamais votre voix ne m'a paru si attendrie ; jamais vous ne m'avez regard ainsi.

MADAME DE VALDAUNAIE.

J'ai quelque chose vous demander.... Cette bague que vous portez toujours, depuis longtemps je la dsire, donnez-la-moi.

BARBERIN, lui donnant la bague.

Mon me avec elle.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Elle ne me quittera jamais... Maintenant, partez ; il le faut, Horace... Adieu, adieu.

BARBERIN.

Adieu !... demain, ma Valrie, demain.

Il sort par la petite porte droite.

SCNE XII.

MADAME DE VALDAUNAIE, seule.

Demain !... Tu n'as donc pas compris ? Quand je t'ai dit adieu, tu n'as pas devin que c'tait un adieu ternel... ne plus te voir... jamais !... Toi, le meilleur, le plus loyal des hommes ; toi, pour qui je donnerais ma vie.... et quel sera le prix de mon sacrifice ?... L'oubli, le mpris peut-tre. Non, c'est impossible... Je ne puis le quitter ainsi... Je veux tout lui dire... Que je meure ; mais qu'il ne me mprise pas... Horace !...

Elle s'lance vers la porte par o est sorti Barberin.

SCNE XIII.
Madame de Valdaunaie ; Guerland, entrant par la porte du fond.

GUERLAND.

Il ne vous entend pas.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Lui !

GUERLAND.

Je vous fais peur, Madame ?

MADAME DE VALDAUNAIE, demi-voix.

Horreur !

GUERLAND.

Je regrette de faire succder une scne sans doute fort touchante, une explication d'une autre nature... Votre volont a t accomplie, Madame, pour vous obir, j'ai fait une chose nouvelle dans ma vie ; j'ai adress des excuses un autre homme, un homme que je hais, que j'ai droit de har. Au lieu de lui demander sa vie, mon pe s'est abaisse devant la sienne. Vous savez le prix que j'ai mis cette humiliation; je viens le rclamer. J'ai tenu ma promesse, tiendrez-vous la vtre ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Oui, Monsieur.

GUERLAND.

Ainsi, vous lui avez dit adieu ; et vous ne le reverrez jamais.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Jamais.

GUERLAND.

Cette nuit, vous partirez pour Lyon ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je partirai.

GUERLAND.

Et l, aussitt que les formalits auront t remplies, vous m'pouserez.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je vous pouserai.

GUERLAND.

Vous comprenez bien la gravit de vos paroles, Madame... Ceci n'est point une vaine promesse, que quelque ruse de femme puisse dmentir, c'est un engagement irrvocable... Dans une heure votre dpart... avant un mois notre mariage.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je suis prte pour l'un comme pour l'autre.

GUERLAND.

Lorsque vous tes venue, ce soir, me demander la vie de cet homme, vous tiez moins calme... Je dois sans doute me fliciter de cette rsignation soudaine.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Votre triomphe aurait besoin de mes larmes, n'est-ce pas ?... Je n'en ai plus... Il est un moment o le dsespoir cesse de se dbattre, et j'en suis l. Prenez-moi donc telle que vous m'avez faite.

GUERLAND.

Oui... Je vous ai rendue malheureuse, Valrie ; mais ce que vous m'avez fait souffrir, vous ne m'en parlez pas... Les femmes, en vrit, ont de merveilleux privilges... Se jouer d'un coeur dvou, elles appellent cela caprice innocent, pardonnable coquetterie. Madame, c'est avant de frapper qu'il faut songer sa faiblesse.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Vous ai-je demand grce ?... Pour tre heureux il vous faut ma vie torturer, prenez-la, je suis votre merci.

GUERLAND.

Heureux !... Mon avenir perdu, ma carrire ferme, mon me absorbe tout entire par un sentiment plein d'amertume et de dception ; pour but une vengeance dsespre, pour existence le mtier d'espion et de spadassin, est-ce l ce que vous appelez le bonheur ? Si vous pouviez comprendre le mal que vous m'avez fait, votre haine peut-tre serait dsarme comme l'est la mienne, lorsque je contemple la souffrance empreinte sur vos traits... Cette pleur, c'est mon ouvrage ; cette expression de tristesse, de dsespoir, c'est moi, c'est mon amour...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je me suis soumise votre perscution, pargnez-moi du moins votre piti.

GUERLAND.

Vous me devinez, Valrie... Vous savez bien que ce n'est pas la piti qui m'attendrit ainsi... Prs de vous, je suis faible comme un enfant ; tout en rougissant de ma lchet, chaque parole je sens renatre en moi l'esclave d'autrefois... et alors j'abjure mes serments d'tre pour vous ce que vous avez t pour moi... j'oublie tout, except cet amour que rien n'a pu dtruire... Valrie, ce combat si cruel pour tous deux doit-il donc durer toujours ?

MADAME DE VALDAUNAIE.

coutez-moi, Monsieur, et ne vous mprenez pas sur le sens de mon consentement... Je ne suis pas un coeur faible qui cde un amour persvrant ; je suis une pauvre femme qui choisit entre deux malheurs. Je vous pouse pour racheter la vie d'un homme que j'aime... que j'aime, entendez-vous ? Et que vous tueriez sans cela, car vous savez tuer. Je remplirai ma promesse, je porterai votre nom, et votre honneur peut se fier au mien : mais l s'arrtera le sacrifice. Je peux vendre ma destine qui m'appartient, mais non mon coeur qui est un autre. Votre volont est de fer, je le sais : vous verrez que la mienne n'est pas moins inflexible.

GUERLAND.

Eh bien ! J'accepte ce pacte. Oui, vous avez raison : la fatalit qui nous a rapprochs pour nous frapper l'un par l'autre, ne saurait accorder une heureuse issue un si long supplice. Pourquoi chercher une illusion impossible ?... Mon amour vous effraierait toujours, et moi je ne croirais pas au vtre. Subissons donc notre destine... Cette existence sera trange, horrible ; mais vous la partagerez, et si je suis malheureux, je serai sur du moins que vous ne riez pas de moi une seconde fois auprs d'un rival heureux... Et maintenant, Madame, la voiture vous attend.

SCNE XIV.
Madame de Valdaunaie, Guerland, Barberin.

BARBERIN.

Arrtez.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Horace !

BARBERIN.

Ne craignez rien, Madame, vous tes sous ma protection ; malheur qui l'oublierait !

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je me meurs !

BARBERIN.

Un mot, Guerland... Je vous ai tromp Paris ; vous venez de prendre votre revanche. Il est temps que la partie se dcide en faveur de l'un de nous, car elle devient ridicule pour tous deux.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Au nom du ciel !

BARBERIN.

Pensez-vous que j'aie t dupe de la comdie que vous tes venu jouer ici ? Vous vouliez m'loigner, afin d'exercer ensuite sur une femme sans dfense le despotisme de terreur que vous avez usurp, mais qui va finir.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Horace, pas un mot de plus... Monsieur, rappelez-vous...

GUERLAND.

Mon cher Barberin, permettez-moi de vous le dire, vous faites ici de la chevalerie hors de propos ; chaque instant, c'est un nouvel appel votre pe... Elle est fort redoutable, assurment ; mais avant de l'offrir, ne devriez-vous pas attendre qu'on et rclam son appui ?

BARBERIN.

J'use de mon droit.

GUERLAND.

Ce n'est ni vous ni moi qui pouvons juger de la lgitimit de votre intervention ; mais une personne que vous oubliez de consulter... Madame accepte-t-elle votre protection ?... Vous nomme-t-elle son dfenseur ?... En un mot, vous autorise-t-elle vous placer ainsi entre elle et moi ?

Madame de Valdaunaie se place entre eux.

BARBERIN.

Valrie...

GUERLAND.

Vous m'avez souvent rappel le respect qu'on doit aux femmes. votre tour, ne l'oubliez pas... pour se prononcer entre nous, madame doit tre libre.

BARBERIN, Madame de Valdaunaie.

Vous l'entendez ?... De grce, un seul mot.

GUERLAND.

Oui, parlez, Madame ; nous attendons votre arrt.

Madame de Valdaunaie, aprs avoir longtemps regard Barberin, s'avance vers Guerland.

BARBERIN.

Valrie !

GUERLAND.

Arrire, Monsieur... Vous l'avez dit, le choix d'une femme est sacr.

BARBERIN.

C'est lui... et moi, pour prix de mon amour, je me vois tromp, trahi.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Horace !

GUERLAND.

Je vous attends, Madame.

MADAME DE VALDAUNAIE, Guerland.

Un moment, Monsieur...

Barberin.

Horace, je vous ai tromp, mais je ne vous ai pas trahi. Il est des destines contre lesquelles se brisent les volonts les plus fortes, les esprances les plus chres. Laissez-moi subir la mienne sans essayer de la partager. Je le sens, elle vous serait fatale, car je porte avec moi le malheur... Je veux que vous viviez, voil mon seul crime... Pour sauver votre vie, il fallait faire deux parts de la mienne ; ne vous plaignez pas de celle que je vous donne... et maintenant... maintenant... adieu, pour toujours...

Guerland.

Monsieur, emmenez votre femme.

BARBERIN.

Sa femme ?... Lui, c'est impossible... Songez vous Darneville ?

GUERLAND.

Monsieur...

MADAME DE VALDAUNAIE.

Grand Dieu !

BARBERIN.

Ah ! Maintenant je sais tout... Ce Darneville que vous avez cru votre rival...

GUERLAND.

Parlez...

BARBERIN.

Cette lettre de Borel m'a tout appris.

Il montre la lettre Guerland.

MADAME DE VALDAUNAIE.

N'achevez pas, au nom de ma mre.

BARBERIN.

Votre mre ! Croyez-vous qu'elle voudra acheter au prix de l'honneur de sa fille, l'oubli d'une faute expie par vingt ans d'une vie irrprochable ?

GUERLAND.

Quel mystre !

BARBERIN, donnant la lettre Guerland.

Lisez.

MADAME DE VALDAUNAIE.

Ma mre, pardonnez-moi... Ce secret auquel je sacrifiais mon bonheur, ce n'est pas moi qui l'ai rvl.

GUERLAND, les yeux sur la lettre.

Son frre !

MADAME DE VALDAUNAIE.

Je vous en conjure... Que la mmoire de ma mre soit sacre pour vous, comme elle l'a t pour moi.

GUERLAND.

Son frre !

BARBERIN, Valrie.

Eh bien ! Direz-vous encore : Je suis la femme de cet homme ?

MADAME DE VALDAUNAIE, Barberin.

Je dirai, comme je l'ai dj dit : Je t'aime, je ne veux pas que tu meures...

Guerland.

Monsieur, la soeur de celui que vous avez tu vous offre sa main.

Musique.

 


Notes

[1] Rotonde :

[2] Franois-Joseph Talma (1763-1836) : tragdien de la Comdie Franaise.

 Edition

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Présence par scène

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Primo-locuteur

 

 Vocabulaire du texte

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 

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