GENEVIÈVE OU L'INNOCENCE RECONNUE

TRAGÉDIE

DÉDIÉE À MADAME LA DUCHESSE DE ROANEZ.

M. DC. LXX.

Par Messire FR. FAURE, Docteur en Théologie.

À MONTARGIS, Chez JEAN-BAPTISTE BOTTIER, Imprimeur et Libraire.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/01/2017 à 21:45:25.


À MADAME LA DUCHESSE DE ROANEZ.

MADAME,

L'Innocence Reconnue, réduite en Tragédie (dont la Princesse Geneviève, fille d'un Duc de Brabant, belle et Sainte épouse d'un Palatin de Trèves, fait l'auguste sujet) a porté mes pensées à des réflexions de plusieurs circonstances qui m'ont représenté en leur Maison hautement relevée, l'idée de la Vôtre. J'ai remarqué, MADAME, en Sifroy très noble Comte, votre Époux reçu par vous, Comme Sifroy par Geneviève, en l'ancienne Maison d'un très illustre Duc. J'ai reconnu au parfait mariage de cette Sainte Dame, l'admirable ménage du vôtre, doucement disposé ; mais efficacement achevé par l'heureuse conduite de la divine Providence ; laquelle (avec de pareilles faveurs qu'elle fit autrefois à cette Fille céleste) après avoir nourri l'innocente pureté du printemps de votre âge, des entretiens du Ciel, dans les éloignements de l'air contagieux du Siècle, vous a fait généreusement violenter vos propres volontés, pour les soumettre à ceux auxquels Dieu a consigné son absolue autorité pour régler la vie des Enfants, et fixer l'irrésolution de leur tendre jeunesse en l'état d'une vocation chrétienne, mais propre et convenable à leur vrai bien ; que le défaut d'expérience leur rendait inconnu. Et c'est ainsi que Sainte Élizabeth fille du Roi de Hongrie ; mais en somme presque toutes les Reines et Princesses (par les mêmes soumissions) ayant rompu leurs inclinations et rempli dignement (par leurs mariages chrétiennement contractés) les devoirs de cette honorable condition conformément au bon plaisir de Dieu, sont reconnues par l'Église dans un rang très célèbres du sacré Catalogue des Saints, comme s'étant acquise la glorieuse fin de leur vocation, et le dernier effet de leur éternelle prédestination.

Je considère, MADAME, en votre brave Époux le zèle incomparable de l'époux de ma sainte Princesse, le généreux Sifroy, dans l'emploi de leurs armes contre les Infidèles, où la Chrétienté les a vus concourant (en sa faveur) à se prêter et rendre par une sainte émulation les secours nécessaires au soutien de la Foi. Voilà Sifroy l'Époux de Geneviève, assistant la France ; et voici en échange le vôtre assistant l'Allemagne : en sorte qu'on peut bien donner à ces deux généreux Capitaines, l'éloge avec les titres que l'ancienne Rome donnait au grand Fabie et au très célèbre Marcel, de Bouclier et d'Épée des Romains, pour leur digne soutien de l'Église Romaine.

Il est vrai, MADAME, que ces deux illustres Seigneurs ont été portés de même Zèle à la défense de la même Foi, contre les mêmes ennemis de l'Église, avec de pareils avantages ; quoique l'éloignement de leurs Maisons ait eu des effets différents. Mais si la peine très sensible que vous avez soufferte pour l'absence du légitime objet de vos affections, n'a pas été surchargée des troubles et traverses dont notre Geneviève s'est vue presque accablée : et si ses amertumes (par la faveur du Ciel) n'ont point interrompu les douceurs innocentes de votre mariage, les raisons en sont claires. Votre sage et très prudent Époux avait eu soin de faire qu'au choix de ses bons et fidèles domestiques, il ne se trouvât rien de Golo que l'horreur de son nom, et la détestation de ses perfidies.

Et d'ailleurs, MADAME, les vifs éclats de vos perfections portés à la face d'un Paris, et à toute la vue d'une Cour de France (où vous avez toujours paru ayant l'Honneur pour écuyer, la Vertu pour compagne et la Piété pour confidente) vous ont trop rendue visible pour être méconnue, et pour n'être pas heureusement jouissante de la gloire qui comble toute votre excellente Famille au lustre universel de tous les beaux et rayonnant éclats de chasteté dans toutes ses espèces ; où paraît une vénérable Mère ayant très exemplairement vécu dans la chasteté d'une longue viduité ; un Frère unique ornant sa qualité de Duc du précieux choix de la chasteté d'un Célibat parfait et accompli, deux Sours relevées dans l'éminente chasteté de la Virginité régulièrement professe : et vous enfin, MADAME, parée avec merveille de l'assortissement entier d'une chasteté conjugale, en quoi Dieu a voulu pour l'édification de ses Élus, sous les rayons d'un cercle incomparable de Couronne Ducale qui embrasse hautement votre Maison, faire une belle et digne montre de toutes les puretés chrétiennes en leur perfection.

C'est sur ces véritables considérations, MADAME, que j'ai pris l'assurance d'un aveu général, que le titre de l'Innocence reconnue (par des spéciales prérogatives) est due à vos mérites, et que je ne me suis point mépris de vous rapporter l'Éloge de l'idée gravée en Geneviève, et copiée en vous ; ayant osé, MADAME, prendre la liberté de vous le présenter, sur la croyance que vous en pourrez recevoir quelque petit divertissement conforme à votre naturel, épuré des espèces qui peuvent s'imprimer aux lascives représentations du Théâtre moderne : Et c'est tout ce que le défaut d'occasion et de pouvoir a voulu m'accorder, pour témoigner comme je suis avec toutes sortes de respects,

MADAME,

Votre très humble, et très obéissant Serviteur,

F. d'AURE, Prêtre,

Docteur en Théologie.


LES ACTEURS

LA GLORIEUSE VIERGE.

SIFROY, Comte Palatin de Trèves.

GENEVIÈVE, épouse de Sifroy.

BENONI, enfant, leur fils.

GOLO, Intendant de la maison de Sifroy.

RODOLPHE, confident de Sifroy.

CLOTILDE, épouse de Rodolphe.

GERTRUDE, épouse de Golo.

L'AMBASSADEUR de Charles Martel, député à Sifroy.

HENRY, confident de Golo.

OTHON, confident d'Henry.

GERMAINE, fille de la Nourrice de Golo.

La Scène est en la Campagne joignante la Forêt où Geneviève était retirée.


ACTE I

SCÈNE I.
Sifroy, Golo.

SIFROY, en deuil.

Ô Dieu !

GOLO.

Mais Monseigneur.

SIFROY.

Va, ne m'en parle plus :

Que viens-tu m'accabler de contes superflus ?

Ayant perdu ma vie avec ce deuil funeste,

Laisse-moi consommer le regret qui m'en reste.

GOLO.

5   Vous m'aviez commandé.

SIFROY.

  Tu m'as trop obéi,

Et j'avais trop parlé pour t'avoir trop ouï.

GOLO.

Que doit faire un Valet qu'obéir à son Maître ?

SIFROY.

C'est toujours de ce vent que tu viens me repaître.

Un ordre si mortel et si précipité,

10   Eusse dû être au moins plus tard exécuté.

Le Maître commandant ce qui lui est contraire,

Le Serviteur l'offense en voulant lui complaire ;

Et puisque je voulais sans prétendre un forfait,

À me désobéir mon vouloir était fait.

GOLO.

15   Un forfait, Monseigneur ! Où pourrait-il paraître

En cet acte conjoint du Valet et du Maître.

J'ai assez soupçonné qu'étant l'exécuteur

De cet ordre sanglant on m'en ferait l'auteur ;

Et qu'ayant obéi, pour toute récompense

20   J'aurais le repentir de mon obéissance ;

Mais enfin j'ai pensé dans tous mes embarras,

Que vous étiez mon chef et j'étais votre bras ;

Que le chef et le bras en ce fait de justice

Ont d'un effort conjoint exercé leur office,

25   Fit qu'au chef commandant on ne doit qu'imputer

Ce que le bras sujet ne doit qu'exécuter.

SIFROY.

Ce n'est pas bien le prendre en cette conjoncture,

C'est beaucoup haranguer et ce n'est rien conclure ;

Tu veux philosopher ; mais ta comparaison

30   Peut éblouir le sens et non pas la raison.

Le bras comme instrument n'a qu'une vertu prête

D'obéir promptement aux ordres de la tête,

Et la tête a les yeux qui discernent l'objet

Pour y porter le bras aveuglément sujet.

35   Mais le Maître et le Valet tels qu'à présent nous sommes,

Considérés à part font deux corps et deux hommes,

Si l'un d'eux s'égarait suivant le sens humain,

L'autre pour le dresser peut lui prêter la main :

Ce qu'un ne connaît pas, l'autre le peut connaître,

40   En quel cas le Valet peut corriger le Maître.

GOLO.

Et Sujet et Valet par une double loi,

J'ai cru qu'étant à vous je n'étais plus à moi ;

Et sans avoir des yeux où prendre connaissance,

Je vous devais en tout ma simple obéissance :

45   J'eusse même pensé que c'était vous trahir

De douter s'il fallait ne vous pas obéir.

SIFROY.

Enfin tu me contrains, ô Serviteur fidèle !

D'espérer mon repos en l'ardeur de ton zèle ;

Mais en effet, dis-moi, veux-tu ce que » je veux

GOLO.

50   C'est mon entier dessein, ce sont là tous mes voeux :

Tout ce qu'un Maître veut, un bon Valet l'approuve,

Et c'est à vous, Seigneur, d'en venir à l'épreuve.

Me voici (sans égard) prompt à tout hasarder,

Aussi prêt d'obéir que vous de commander.

SIFROY.

55   Je ne sais quoi pourtant me donne quelque ombrage,

Et je crains de te voir faillir à ton courage.

GOLO.

Ne craignez point cela.

SIFROY.

Je le crains, et pourtant

Je te veux confier un secret important,

Et saurai si ton dire est constant ou frivole

60   À te voir maintenir ou fausser ta parole.

GOLO.

Ma langue suit mon cour.

SIFROY.

Je m'en assurerai

Par ce que tu feras et ce que je verrai.

Enfin, mon cher Golo, je n'ai plus le courage

Sous ce noir appareil de mon triste veuvage ;

65   Mon pauvre esprit n'a plus ni force ni vertu

Pour résister aux maux dont il est combattu.

Mes beaux jours ont couru ; mais leur beauté bannie

Me laisse le regret de leur course finie :

Tout plaisir me déplaît, mes objets les plus laids

70   Sont les plus beaux atours de mon ancien Palais :

En ses lustres pompeux ma maison désolée

Me paraît comme un vain et vide Mausolée :

Son appareil fardé se termine et ressort

À des spectres d'horreur et des ombres de mort ;

75   Ce grand corps de logis où j'ai perdu ma Dame,

Ma belle Geneviève, est un grand corps sans âme ;

Sa présence en faisait un corps de mouvement,

Et sa privation n'en fait qu'un Monument ;

Ces lambris croutés d'or, ces murs couverts de soie

80   Ne font que m'objecter la perte de ma joie :

Ces riches pavillons, ces magnifiques lits

Mes semblent des cercueils de corps ensevelis :

J'y reconnais partout mes ris changés en larmes,

Et n'ai que des rebuts aux attraits de ces charmes :

85   Où fut mon siècle d'or est mon siècle de fer,

Où fut mon Paradis n'est plus que mon Enfer.

Sache donc, cher Golo, que je suis las de vivre

Dans mes maux, dont je veux que ta main me délivre.

GOLO.

Ma main ?

SIFROY.

C'est cette main dont la fidélité

90   Peut rendre tout le cours de mes maux arrêté.

GOLO.

Ma main ?

SIFROY.

Oui ta main propre, attends que je m'explique,

Résous-toi seulement d'obéir sans réplique.

J'ai couru et passé par mon malheureux sort,

De l'ennui de ma vie au désir de ma mort ;

95   Fais justice à mon cour sans regarder ma face,

Un coup de ta rigueur sera mon coup de grâce :

Me vengeant de ce cour sans beaucoup de traval,

Je serai en repos et n'aurai plus de mal.

GOLO.

Votre cour ?

SIFROY.

C'est ce cour qui toujours me bourrelle,

100   Et c'est contre ce cour que je veux voir ton zèle :

Puni le plus cruel de tous mes ennemis,

Obéis sans égard comme tu m'as promis,

Et si tu veux me faire une faveur divine,

Avec un fer tranchant ouvre-moi la poitrine

105   Et partage mon cour l'arrachant à demi,

Ainsi tu puniras mon plus grand ennemi.

GOLO.

Ha Seigneur !

SIFROY.

Ne crains point, la chose est ordonnée,

Et pour l'exécuter ta parole est donnée

D'obéir sans égard.

GOLO.

Je veux ce que je dois,

110   Au moindre de vos mots j'userai tous mes doigts

Envers et contre tous, mais le devoir m'ordonne

De ne rien attenter contre votre personne.

SIFROY.

Es-tu donc sans égard prompt à tout hasarder,

Aussi prêt d'obéir que moi de commander.

GOLO.

115   Sauf cet acte inhumain, pour obéir sans doute

Je verserai mon sang jusqu'à la moindre goutte.

SIFROY.

C'est donc avec égard, ainsi que je conçois.

SCÈNE II.
Rodolphe, Sifroy.

RODOLPHE.

Seigneur, Charles-Martel de Prince des Français,

Par un Ambassadeur de marque et de mérite,

120   Chargé d'un grand présent vous vient rendre visite.

SIFROY.

Je suis en pauvre humeur pour le bien recevoir ;

Si faut-il m'efforcer à faire mon devoir.

Il y a plus d'un mois que je sais son voyage,

Et même on m'en promet quelque grand avantage

125   Mais on ne peut charger mes malheurs obstinés

Que de biens tard venus et de fruits surannés.

Comment l'a-t-on reçu ?

RODOLPHE.

Il veut sans bruit d'entrée

Passer comme inconnu dedans cette contrée :

Mais nos derniers exploits contre les Sarrasins

130   Ayant toujours rendu nos logements voisins,

Il me traite d'ami, et ma maison pourvue

Lui paraît assez bonne attendant votre vue.

SIFROY.

Quel présent disais-tu qu'il me vient apporter ?

RODOLPHE.

C'est celui qu'un grand Prince a lieu de souhaiter

135   L'instrument glorieux dont les mains nonpareilles

Du grand Charles-Martel ont fait tant de merveilles ;

Ce Glaive foudroyant auquel la Chrétienté

Doit son entier repos avec sa liberté,

Qui des États Français abreuva les campagnes

140   Du sang des Sarrasins survenus des Espagnes,

Qui les chassa partout et défit à milliers

Avec un peloton de braves Cavaliers,

Et d'un combat sanglant affranchit la Couronne,

Par leurs derniers soupirs étouffés dans Narbonne,

145   Ayant mortellement terminé le destin

D'Abderame, suivi d'Amotée et Athim.

Ce glaive est tout guerrier exempt de braverie,   [ 1 Braverie : Dépense en habits. Cet homme a dépensé tout son bien en braveries inutiles. [F]]

Sa garde et son pommeau sont sans orfèvrerie,

Et paraît pour l'atour de tous ses ornements,

150   Piqué dans un cour d'or paré de diamants.

SIFROY.

L'as-tu vu ?

RODOLPHE.

Oui, Seigneur, et le porteur s'empresse

De savoir s'il pourra l'offrir à votre Altesse

SIFROY.

Sers-le comme tu dois en confident discret,

L'assurant qu'il pourra me parler en secret,

155   Et que je recevrai d'une digne embrassade

Un tel Ambassadeur d'une telle ambassade.

RODOLPHE.

Quand peut-il espérer de recevoir ce bien ?

SIFROY.

Dis-lui que son plaisir sera toujours le mien,

Et puisqu'il craint le bruit de la cérémonie,

160   Va solitairement lui tenir compagnie.

Rodolphe s'en va.

SCÈNE III.
Sifroy, Golo.

SIFROY.

Çà, Golo, reprends-tu tes premiers sentiments,

D'obéir sans égard à mes commandements ?

GOLO.

En quoi ?

SIFROY.

Je te l'ai déjà dit.

GOLO, à genoux.

Ha Seigneur ! Que je puisse

Vouloir et faire encore que mon Maître périsse

165   Que je doive obéir et qu'il me soit permis

D'être le plus cruel de tous vos ennemis,

Ne vivant que par vous, que ma main assouvie

De vos biens se résolve à vous ôter la vie ;

Même à ce point d'horreur ose vous offenser,

170   Partageant votre cour je frémis d'y penser :

C'est ce cour qui m'a fait ; pourrais-je le défaire,

Ne me commandez pas ce que je ne puis faire.

SIFROY.

Et pourtant tu l'as fait m'arrachant sans pitié

Du cour, oui de mon cour la plus chère moitié,

175   Par ton empressement à perdre mon épouse :

Au seul signe inconstant de mon humeur jalouse :

Poursuis et ne crains pas de faire un grand effort

Achevant de tuer un homme demi-mort.

La vie qui me reste est une mort plus griève

180   Que celle qui me peut joindre à ma Geneviève.

Tu ne peux m'obéir ? Va, tu n'es qu'un moqueur

De faire du craintif à partager mon cour,

Puisque tu n'as pas craint (par la sanglante rage

De ta main sans égard) d'en faire le partage.

185   Lève-toi, ta façon d'un genouil contrefait,

Ne refait pas mon cour que ta main a défait.

GOLO.

Pour avoir relevé votre honneur du scandale

Causé par le mépris de la foi conjugale,

Vous me blâmez, Seigneur ; mais je dis derechef

190   Mon bras ne s'est ému que poussé par son chef.

SIFROY.

Mon cour en sent le coup qui se plaint et déteste

Le bras qui laisse au chef la vie qui lui reste.

GOLO.

Si j'ai dû obéir, j'ai peine de savoir

Pourquoi je suis blâmé d'avoir fait mon devoir.

SIFROY.

195   Tu devais m'obliger en une erreur si haute,

De me désobéir pour corriger ma faute.

Je l'avoue pourtant, j'ai tort, et pour ce point

Sans vouloir t'excuser je ne t'accuse point,

Et demeure confus voyant la même offense

200   En mon commandement qu'en ton obéissance ;

Mais mon cour démembré souffre le résultat

Du mal qu'a mérité notre double attentat.

GOLO.

Depuis que votre Altesse au Bassin prophétique

Vit les débordements d'une femme impudique,

205   Je n'eusse jamais cru qu'elle eût la passion

De joindre un cour de Louve à son cour de Lyon.

SIFROY.

Insolent oses-tu diffamer de ce blâme

Sans respect à mes yeux, mon épouse et ta Dame ?

Qui sait si ce Bassin n'aura point présentés

210   Des objets contrefaits à mes yeux enchantés.

GOLO.

Mais quoi, Seigneur ?

SIFROY.

Tais-toi.

SCÈNE IV.
Sifroy, Golo, Clotilde, Gertrude.

SIFROY.

Que nous veulent ces Dames ?

GOLO.

Rodolphe, à mon avis nous envoye nos femmes.

SIFROY.

Je connais sa Clotilde et ta Gertrude aussi.

Mesdames, quel bon vent vous a conduit ici.

CLOTILDE.

215   Notre hôte et mon Rodolphe étant en conférence,

Seigneur, je viens vous dire un secret d'importance.

SIFROY.

Quel ?

GERTRUDE.

Un conte à plaisir.

CLOTILDE.

On n'a pu l'inventer ;

Mais enfin tel qu'il est je dois le rapporter.

SIFROY.

Qu'est-ce ?

CLOTILDE.

C'est, Monseigneur, que cet Agent de France

220   Qui nous daigne honorer de sa chère présence,

Nous a fait le rapport.

GERTRUDE.

Dont on l'avait déçu,

Et qu'il nous a donné comme il l'avait reçu.

CLOTILDE.

Déçu ? Sa qualité ne permet pas de croire

Qu'on lui fasse passer une fable en histoire ;

225   Et de nous faire un conte il en serait honteux

S'il n'est plus vrai que faux, plus certain que douteux.

GERTRUDE.

Des contes de pays on en donne, on en prête

À qui court sans loisir d'en parler à l'enquête.

CLOTILDE.

Mais le rapport qu'on fit à cet homme arrêté,

230   Ne lui fut en courant ni donné ni prêté.

SIFROY.

Enfin.

CLOTILDE.

Cet homme enfin après son arrivée

Ayant choisi chez nous sa retraite privée,

Pendant que mon Rodolphe était venu savoir

Quand votre Altesse aurait le loisir de le voir,

235   Et qu'au soin d'alléger sa triste solitude

Je tenais compagnie à Madame Gertrude,

Rapportait qu'au chemin qu'il dit avoir tenu,

Un étrange accident lui était survenu ;

Que sur la fin du jour en passant par la Lande

240   Où vivait autrefois cette fameuse Urgande,

Qui d'une obscure nuit faisait un jour luisant,

Qui rendait l'avenir et le passé présent,

Qu'on tenait Prophétesse, et dont la Prophétie

Consistait au Bassin de son Hydromancie,

245   Où dans un petit rond on voyait l'Univers

Avec tous ses secrets pleinement découverts.

Il sut qu'ayant été jugée pour Sorcière,

Les flammes d'un bûcher l'avaient mis en poussière,

Et que devant la mort d'un sens froid et remis

250   Elle fit le récit de ses forfaits commis ;

Mais celui d'entre tous qu'elle estimait le pire,

Est, est, est.

SIFROY.

Achevez.

CLOTILDE.

Je crains de vous le dire.

SIFROY.

Vous craignez ? Devez-vous me le faire savoir ?

CLOTILDE.

Je le dois.

SIFROY.

Postposez votre crainte au devoir.

CLOTILDE.

255   Est qu'en des spectres feints par un vain assemblage,

Elle vous abusa d'un faux concubinage.

SIFROY.

Moi ?

CLOTILDE.

Oui, vous-même.

SIFROY.

Ô Dieu ! Suis-je pas un damné

De m'être associé d'un Démon incarné ?

Pensais-je de pouvoir par un fait détestable,

260   Tirer des vérités de la bouche d'un diable ?

Ma Geneviève, hélas !

CLOTILDE.

Seigneur, j'ai tort d'avoir

Sans égard postposé ma crainte à mon devoir.

SIFROY.

Ma Geneviève, hélas !

CLOTILDE.

Mes désobéissances ;

Au moins une autre fois préviendront vos souffrances

265   Pensant ****??? votre esprit d'une erreur,

Au lieu de l'apaiser je l'ai mis en fureur.

GOLO.

Ha, Monseigneur !

SIFROY.

Tais-toi, je n'ai ni paix ni trêve,

Et dans mon désespoir ta parole m'achève :

J'enrage quand je pense au parricide fer

270   Qui partagea mon cour par un Arrêt d'Enfer.

GERTRUDE.

On peut croire, Seigneur, que la fausse diablesse

Dont le charme causa la blessure qui vous blesse,

Mentit même en mourant par un faux repentir,

Et combla son mensonge achevant de mentir,

275   Quoique dans son Bassin par une vraie image

Elle vous eût fait voir ce malheureux ménage.

SIFROY.

Prenez-vous intérêt par ce discours rusé,

D'empêcher que mon cour ne soit désabusé :

Mais Dieu par ce démon déclara l'innocence

280   De ma chère moitié pour punir mon offense,

Ma belle épouse, hélas !

GERTRUDE.

Pensant vous contenter,

Seigneur, je n'ai pas cru vous devoir irriter.

Par la production d'un sentiment sincère,

Ai-je bien appelé sur moi votre colère.

SIFROY.

285   Que j'ai mal reconnu tes fidèles beautés,

Par l'ingrat traitement de mes déloyautés.

GERTRUDE? à Clotilde.

Madame, excusez-moi, vous avez fait un conte

Qui porte les couleurs d'une langue bien prompte.

CLOTILDE.

Comment l'entendez-vous ?

GERTRUDE.

Vous n'eussiez pas osé

290   Tenir ce beau discours si vous l'aviez pesé.

CLOTILDE.

Comment ?

GERTRUDE.

Oui da comment ? La raison en est claire,

On retient un rapport qu'on croit pouvoir déplaire.

CLOTILDE.

Je n'ai pas cru déplaire, et ma foi m'a permis

Le soutien d'un honneur qu'on met en compromis.

GERTRUDE.

295   Quel honneur ?

CLOTILDE.

  C'est celui d'une Dame divine

Qu'on veut faire passer pour une Concubine ;

Mais vous m'entreprenez, ce me semble, à crédit,

Ne pouvant ignorer que je n'ai pas tout dit.

GERTRUDE.

Vous avez bonne bouche.

CLOTILDE.

Ou bonne conscience.

À Sifroy.

300   Vous pourrais-je, Seigneur, parler en confiance.

SIFROY.

Vous pouvez me parler et je dois vous ouïr.

CLOTILDE.

Il est temps, Monseigneur, de vous mieux réjouir.

Un Prince dont on vit l'inébranlable tête

Soutenir les efforts de toute la tempête

305   Des Maures, et danser sur leurs corps abattus,

Perd-il le sentiment de toutes ses vertus

Et souffre qu'on regarde après tant de trophées

Dedans son cour flétri ses valeurs étouffées,

Pour un malheur passé qu'il est temps d'oublier,

310   Puisque tout l'Univers n'y peut remédier.

SIFROY.

C'est le pis que je vois au mal qui me possède,

Que de l'apercevoir lorsqu'il est sans remède.

CLOTILDE.

C'est assez soupiré, ce n'est que trop gémi,

Il est temps d'accueillir l'Agent de votre Ami,

315   Son mérite vaut bien qu'une face riante

Vous fasse voir content afin qu'il s'en contente.

SIFROY.

Je conçois vos raisons, et reconnais qu'il faut

Me faire violence à couvrir mon défaut,

Et détourner mes yeux de ma perte fatale,

320   Pour tenir à couvert ce malheureux scandale.

Je veux me retirer crainte d'être surpris,

Pour dévêtir mon deuil et rasseoir mes esprits :

Ne me suis pas, Golo, je te laisse ta femme ;

Adieu, j'ai des secrets à dire à cette Dame.

Il se retire avec Clotilde.

SCÈNE V.
Gertrude, Golo.

GERTRUDE.

325   Voilà son Adonis, et voilà sa Vénus.   [ 2 Adonis : C'est le nom propre d'un jeune homme d'une rare beauté, né de l'inceste de Cyniras, Roi de Chypre, et de Myrrha sa fille. Il fut tué par un sanglier ; et Vénus, qui l'avait tendrement aimé, le changea en une fleur, qui fut teinte de son sang. [T]]

GOLO.

Je rêve aux derniers mots qu'elle vous a tenus.

GERTRUDE.

Quels ?

GOLO.

Je rêve à ceux-là qu'en forme de menace

Elle a tenus, disant d'une insolente audace ;

Mais vous n'entreprenez, ce me semble, à crédit,

330   Ne pouvant ignorer que je n'ai pas tout dit.

Ces mots ainsi couverts me tiennent en martyre,

Que n'a-t-elle pas dit, qu'est-ce qu'elle peut dire ?

GERTRUDE.

Cet important secret devrait être celé ;

Mais il se répandra par ce bec affilé.

GOLO.

335   Hé bien ?

GERTRUDE.

  Dans le rapport de l'action dernière

Des déclarations que fit cette Sorcière,

Dont ce causeur Français voulut nous amuser,

Elle nous accusait afin de s'excuser.

GOLO.

Me nommait-elle ?

GERTRUDE.

Au sens que ce Français y donne,

340   Sa déclaration touchait votre personne.

Il dit parlant de vous, sans en faire semblant.

GOLO.

Quoi ?

GERTRUDE.

De le rapporter j'ai le cour tout tremblant.

Que cette femme avait ses sens rassis et fermes ;

Alors (s'il m'en souvient) qu'elle usa de ces termes !

345   Un infâme Valet d'une Dame d'honneur,

Fit l'achat de mon crime et fut mon suborneur ;

Trompa son Maître absent de son propre domaine,

Changeant la passion de son amour en haine :

Et craignant qu'au retour il de put raviser,

350   Par l'art de mon Bassin me le fit abuser.

Faisant voir faussement son épouse divine

Souillée par le fait d'un Valet de cuisine.

GOLO.

Je renie.

GERTRUDE.

Arrêtez, si c'est votre péché

Dites-moi le secret que vous m'avez caché ;

355   Vous voilà tout pensif.

GOLO.

  J'ai bien sujet de l'être,

Je me vois sur le point de n'avoir plus de Maître,

Et veux bien devenir mon propre exécuteur

Pour faire qu'au plutôt il soit sans Serviteur.

GERTRUDE.

Comme quoi ?

GOLO.

Prévoyant qu'une dague pointue

360   S'apprête à me tuer, il faut que je me tue.

GERTRUDE.

Vous tuer, malheureux, quels mots ! En quels accents,

N'êtes-vous pas honteux d'avoir perdu le sens ?

GOLO.

Pourrai-je me jeter en quelque solitude ?

GERTRUDE.

Abandonnant vos biens avec votre Gertrude.

GOLO.

365   Aux Indes.

GERTRUDE.

  Rappelez votre esprit égaré,

Tout mal par quelque bien peut être réparé.

GOLO.

Aux Maures, en Afrique.

GERTRUDE.

Ô mon Dieu quel remède,

De courir vagabond sans support et sans aide.

GOLO.

À la guerre.

GERTRUDE.

Mon Dieu !

GOLO.

Je me suis enrôlé.

GERTRUDE.

370   Tous vos égarements font mon cour désolé,

Les faveurs des Amis soulageront nos peines,

Si votre désespoir ne les rend toutes vaines.

On n'épargnera point ce qui peut nous aider,

Ouvre-moi votre cour.

GOLO.

Ce n'est que trop plaider.

375   Adieu.

Il s'en va.

GERTRUDE.

  Le malheureux, le méchant, le perfide,

Si je ne suis ses pas fera quelque homicide.

ACTE II

SCÈNE I.

GENEVIÈVE, dans le bois, avec le Crucifix en main.

Cher gage de mes espérances

Que l'Ange m'apporte du Ciel,

Votre vue adoucit le fiel

380   De mes plus amères souffrances :

Parmi les traitements divers

De sept Étés et sept Hivers,

Je n'ai eu que votre assistance ;

Et pour rendre mes maux plus doux

385   En les souffrant avec constance,

Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

Aux trous des playes douloureuses   [ 3 Le mot playes est considéré comme ayant deux pieds, nous ne remplaçons pas par plaies qui est la graphie moderne.]

Auxquelles par des vols hardis,

Les Colombes du Paradis

390   Font leurs visites amoureuses :

Je tire à l'ombre de vos os,

De vos travaux tout mon repos,

Comparant vos peines aux miennes ;

Mais pour résister à leurs coups

395   Avec des pensées Chrétiennes,

Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

J'ai souffert des peines légères,

Et vous des horribles tourments ;

Moi pour mes propres manquements,

400   Vous pour des fautes étrangères,

Je sens mon cour tout transpercé

De voir cet ordre renversé :

Mais si la divine justice

N'a pu apaiser son courroux

405   Que par l'horreur d'un tel supplice,

Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

Nonobstant l'injuste colère

Qui fit autrefois le dessein

D'égorger mon fils dans le sein

410   De son infortunée mère,

Je vois mon pauvre Bénoni

Vivre au moyen du lait fourni

Par votre douce providence :

Si vous n'eussiez été jaloux

415   De soutenir notre innocence,

Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

Pendant que je me vois bannie

Par les rebuts et les dédains

Des parents et proches mondains,

420   Vous m'avez tenu compagnie

Depuis sept ans que je me vois

Dans le profond écart d'un bois

Exposée en ces lieux sauvages

Aux gueules des Ours et des Loups,

425   Pour m'échapper de leurs outrages

Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

En la compagnie farouche

Des bêtes dont les hurlements

Se mêlent aux gémissements

430   Qui retentissent de ma bouche :

Vous seul, mon Rédempteur, vous seul,

Si vous n'aviez couvert mon deuil

Où je n'avais ni paix ni trêve :

Mon bon Père et mon bel Époux,

435   Pauvre orpheline et pauvre veuve.

Hélas ! Qu'eussé-je fait sans vous.

Elle le baise.

SCÈNE II.
Bénoni, Geneviève.

BENONI.

Maman.

GENEVIÈVE.

Mon fils.

BENONI.

J'ai faim.

GENEVIÈVE.

Où est votre Nourrice ?

BENONI.

Je ne sais.

GENEVIÈVE.

Mon enfant, c'est peut-être un supplice

Que Dieu vous fait souffrir pour l'avoir oublié.

440   Par effet, venez-çà l'avez-vous bien prié ?

BENONI.

J'ai faim.

GENEVIÈVE.

Et c'est de lui que tout bien nous abonde :

Mais encor dites-moi qui vous a mis au monde.

BENONI.

C'est Dieu.

GENEVIÈVE.

À quelle fin, vous le devez savoir ?

BENONI.

Pour l'aimer, le servir, et puis enfin le voir.

GENEVIÈVE.

445   Que vous êtes joli, Dieu veut être tout vôtre.

BENONI.

C'est mon Papa.

GENEVIÈVE.

C'est lui, vous n'en avez point d'autre.

BENONI.

Où est-il ?

GENEVIÈVE.

C'est partout ; mais au Ciel seulement

Ceux qui sont ses enfants le voyent clairement.   [ 4 Voyent est conservé pour avoir deux pieds.]

BENONI.

Comment faut-il l'aimer ?

GENEVIÈVE.

C'est d'un amour extrême.

450   Plus que tous, plus que moi, plus encor que vous-même.

BENONI.

Et comment le servir ?

GENEVIÈVE.

Par tous nos mouvements

En l'exécution de ses commandements.

BENONI.

Je le veux bien aimer.

GENEVIÈVE.

Et servir par sa grâce ?

BENONI.

Oui, Maman.

GENEVIÈVE.

Mon beau fils, çà que je vous embrasse.

BENONI.

455   Nous le verrons au Ciel.

GENEVIÈVE.

  Je l'entends bien ainsi,

Mon pauvre Enfant, hélas ! Que ferions-nous ici,

Hôtes d'une Forêt, habitants d'une niche,

Le Ciel est fait pour nous.

BENONI.

Menons-y notre Biche.

GENEVIÈVE.

Notre Biche, mon Fils, est un simple animal

460   Lequel après sa mort n'attend ni bien ni mal ;

Mais notre vraye foi nous oblige de croire   [ 5 Vraye est conservé pour avoir deux pieds.]

Que Dieu nous a créés pour jouir de sa gloire.

BENONI.

Allons-y.

GENEVIÈVE.

Mais peut-être y dois-je aller devant,

Et vous viendrez après sans doute en me suivant ;

465   La peine qu'après moi vous aurez endurée,

Sera (mon cher Enfant) d'une courte durée.

BENONI, pleurant.

Maman.

GENEVIÈVE.

Que pleurez-vous ?

BENONI.

Vous me voulez quitter.

GENEVIÈVE.

Je ne vous quitte point. Or sus allez téter,

La Biche vous attend, et je crois qu'elle broute

470   Quelque menu brin d'herbe à l'huis de notre grotte.   [ 6 Huis : entrée, porte.]

BENONI, pleurant.

Vous me voulez quitter.

GENEVIÈVE.

Allez-y de ce pas,

Et quand vous aurez pris votre petit repas

Reprenez doucement le chemin ordinaire,

Et vous rencontrerez en ce lieu votre Mère.

Il s'en va.

SCÈNE III.

GENEVIÈVE, seule.

475   Ce n'est pas sans raison que j'ai pu l'irriter

Dès lors qu'il a pensé que je veux le quitter,

Un fils issu d'un Prince et si noble et si riche

Ne serait assisté que d'une pauvre Biche :

C'est là toute sa Cour, c'est tout ce qui lui plaît ;

480   Elle fait ses banquets le traitant de son lait ;

Mais enfin cette vie est légère et bien mince,

Pour remplir après moi l'espérance d'un Prince.

Malheureuse Princesse ! Un Fils si vif si beau,

En vie sans maison, à la mort sans tombeau,

485   Faut-il que je le quitte, et que son innocence

N'hérite rien de moi que ma seule souffrance ?

Et tournant à la Fontaine.

C'est toi, belle Fontaine, aux bords de ton Bassin

Que j'entretiens souvent des secrets de mon sein :

Que tes eaux de cristal ne soient point offensées,

490   Si je les charge encor de mes tristes pensées.

J'ai perdu tous mes biens, j'ai perdu mon Époux,

Je dois perdre mon Fils, et n'ai rien de plus doux

Qu'à décharger mon cour en ces places désertes ?

Soulageant par ma voix la douleur de mes pertes.

495   Reçois, chère Fontaine, avec ces autres lieux,

Les tristes sentiments de mes derniers adieux.

Tu ne saurais tarir recevant à ta source

Le secours de mes yeux pour redoubler sa course.

Ton liquide cristal m'a souvent arrêté

500   À voir ce que je suis sur ce que j'ai été.

C'est en toi que parfois mon innocence plaide

Contre mes maux soufferts en m'y voyant si laide.

Se mirant à la Fontaine.

Le monde m'a repu des Noms de vanité,

De Miroir, de Phonix, de Soleil de beauté.

505   Ce qu'il disait est faux, mon oeil le désavoue :

Quelle bouche, quel front, quel menton, quelle joue ?

Je me vois en ton cours, mon lustre a fait son flux

Comme ton eau coulée, et ce qui fut n'est plus.

Geneviève ne voit en cet hideux ombrage   [ 7 v. 509, on devrait lire "ce hideux", nous conservons pour éviter le hiatus.]

510   Que le grossier crayon de son premier visage.

Je fus bien autrefois ; mais j'ai les yeux confus

De ne voir rien en moi de tout ce que je fus.

La Vierge paraît sur un Rocher à côté de la Fontaine.

Mais quel objet nouveau, quelle ombre en la Fontaine

Du fonds de son Bassin vient entendre ma peine :

515   Quelle autre habiterait dedans cette Forêt,

Elle est en mouvement, elle prend son arrêt :

C'est l'ombre d'une femme, ô quelle différence

De la mienne à la sienne en sa belle apparence !

Quelle façon d'honneur ? Quel port de majesté ?

520   Quel lustre de maintien ? Quel éclat de beauté ?

Elle me tend la main dont presque elle me touche,

Elle a les yeux sur moi, elle m'ouvre sa bouche.

SCÈNE IV.
La Vierge élevée en un gazon, sur le Rocher qui joint la Fontaine, Geneviève.

LA VIERGE.

Geneviève ?

GENEVIÈVE.

Elle parle, est-ce au fonds de cette eau.

LA VIERGE.

Geneviève ?

GENEVIÈVE.

Ce nom ne m'est plus qu'un fardeau

525   Que je porte inconnu.

LA VIERGE.

Geneviève.

GENEVIÈVE.

  On m'appelle.

Elle tourne les yeux.

D'où vient donc cette voix ? Je rêve, je chancelle,

Je tombe à cour failli.

LA VIERGE.

Ce surprenant défaut

Passera si tu peux dresser tes yeux en haut,

Ne me connais-tu point.

GENEVIÈVE levant la tête, et regardant la Vierge.

Je sais bien que la terre

530   Ne tient rien de pareil en tout ce qu'elle enserre :

Mais aux indignités où je dois m'occuper

Et que je sens en moi, je crains de me tromper.

LA VIERGE.

Ta pensée est en moi, quoique ta voix retarde :

Dis mon nom, je vois bien que ton cour me regarde.

GENEVIÈVE.

535   Marie.

LA VIERGE.

C'est mon nom.

GENEVIÈVE.

  Vous, la Reine des Cieux,

Sur un si vil objet daigner ouvrir vos yeux.

Vous, comble de beautés, et des corps et des âmes,

Sur ce monstre d'horreur, la plus laide des femmes,

Cachée en ce désert, meurtrie de douleurs,

540   N'attendant que la mort pour finir ses malheurs.

Mais puis-je encor parler ?

LA VIERGE.

Pourquoi non, Geneviève

Parle, je le veux bien, ta peine sera brève.

Tu sauras que je suis (en tes maux allégés)

La consolation des pauvres affligés.

545   Je t'ai toujours ouï quand tu m'as réclamée,

Et je t'aimais devant que tu m'eusses aimée.

C'est moi, quand tu étais aux mains des assassins

Qui fis par leur remord, avorter leur dessein :

Moi qui dans la prison assistai à tes couches,

550   Moi qui te garantis des animaux farouches,

Qui prends soin de ton fils, et pour le secourir

Tu pourvois d'une Biche afin de le nourrir :

Qui mets ordre aux hivers que leur froid se relâche ;

Et si la nudité de ton enfant te fâche,

555   Pour l'habiller je fais qu'un loup court au troupeau,

Dépouille une brebis et t'en porte la peau :

Moi-même en ce désert que tu trouvais étrange,

Je t'envoyai la Croix que tu tiens, par un Ange

Qui apaisa l'horreur de ton bannissement,

560   Et te guérit depuis par son attouchement.

Sache enfin que c'est moi qui toujours attentive

Aux douloureux accents de ta bouche plaintive,

Te dis (pour adoucir ton sentiment amer

De perdre ta beauté) que je te veux aimer ;

565   Je t'aime et sans égard des traits de ton visage

Je te donne mon cour, que veux-tu davantage ?

GENEVIÈVE.

Votre cour ?

LA VIERGE.

Oui, mon cour.

GENEVIÈVE.

Madame, c'est assez

Je ne requiers plus rien, vous m'aimez par excès.

Ce cour si beau, si pur, si plein de belles flammes,

570   À Geneviève, hélas ! La dernière des femmes.

Votre cour ? J'en ressens le mien épanoui,

Prêt à chanter depuis que je vous ai ouï.

LA VIERGE.

Chante, ma Geneviève, entonne et te console

Dans les doux mouvements formés par ma parole.

GENEVIÈVE en chantant, appuyée et regardant la Vierge.

575   Adieu le monde, adieu la Cour,

Il n'est plus rien qui m'y retienne,

Puisque la Mère de l'amour

M'a dit qu'elle était toute mienne.

Je veux son cour, et ne veux plus

580   Vivre d'amour que de la sienne,

Tous les cours me sont superflus

Puisqu'elle a dit qu'elle était mienne.

C'est elle-même qui l'a dit,

Et veut que son cour me soutienne :

585   Rien ne m'est mis à l'interdit,

Partout, puisqu'elle est toute mienne.

LA VIERGE.

Courage, Geneviève, en te plaignant si fort

Des maux que tu souffrais, n'avais-tu pas grand tort ?

GENEVIÈVE.

J'ai péché, je l'avoue.

LA VIERGE.

Or sus pour me complaire

590   Que ferais-tu pour moi ?

GENEVIÈVE.

  Hélas ! Que puis-je faire

Voyant que vous daignez me paraître et venir

Pour me réconforter au lieu de me punir.

LA VIERGE.

Te paraître, c'est peu ; je réserve à ta vue

Le comble des grands biens dont ma gloire est pourvue.

595   Tu n'as pas bien encor tous tes sens épurés,

Pour voir les ornements dont les miens sont parés ;

C'est au Ciel que je veux qu'en moi tu te consoles

Par ma félicité, mes dots, mes auréoles,

À me voir maintenant tu dois te contenter

600   En l'état où je suis, que tu peux supporter.

Mais Geneviève encor quiconque se dispose

À voir Dieu, doit prétendre à voir toute autre chose :

Car c'est en cette vue ou notre oeil arrêté

Possède tout l'état de la félicité.

605   L'Énigme de la Foi se réduit en science,

L'Espérance périt et passe en jouissance ;

Et la Charité seule avec ses fermetés,

Pousse au-delà des temps dans les éternités,

En ce bien possédé les souffrances bornées

610   Par le temps prompt et court, sont sans fin couronnées.

C'est en ce bel état qu'il faut te rehausser,

Et c'est en lui, ma Fille, où je veux t'embrasser,

Pour y voir avec moi l'éternelle existence

Du Dieu trio en suppôts ; mais un seul en essence ;

615   Et dans ces trois suppôts sans cause et sans effet,

Les émanations de cet être parfait,

Sans premier, sans dernier, d'égalité divine,

Sans primauté de temps, primauté d'origine ;

Par le salut de l'Ange et l'aveu que je fis

620   Des trois ouvrant en moi, l'un fut homme et mon fils ;

Et la grâce du Ciel qui sans cesse m'arrouse,   [ 8 Arrouser : Inonder, entourer, environner, assiéger. [SP ]]

Me fit Fille de Dieu, sa Mère et son épouse,

L'entends-tu ?

GENEVIÈVE.

Je le crois ; mais je ne l'entends pas.

LA VIERGE.

Je te l'ai raconté pour t'en donner l'appas :

625   Mais afin de l'entendre, et pour combler tes joies,

Ma chère Geneviève il faut que tu le voies.

Or ce comble de biens par mon Fils acheté,

En souffrant ici-bas doit être mérité.

Le chemin pour aller ç ces faveurs divines

630   Est parsemé de croix, de ronces et d'épines

Et c'est celui par où mon Fils même voulut

Te montrer comme il faut marcher à son salut.

Ne veux-tu rien souffrir ?

GENEVIÈVE.

Ma Princesse, ma Reine,

Faites-moi tout souffrir, n'épargnez plus ma peine,

635   Pour ces contentements je veux tout endurer,

L'Enfer me serait doux les pouvant espérer.

LA VIERGE.

Suis mon Fils.

GENEVIÈVE.

Je ne veux que marcher à sa suite

Conduisant Bénoni.

LA VIERGE.

Laisse m'en la conduite,

J'en veux avoir le soin, en prenant ce chemin,

640   De Bénoni qu'il est, il sera Benjamin :

Mais pour t'encourager au cours que tu dois faire,

Jette souvent les yeux sur ce bel exemplaire

Que tu tiens en tes mains, considère le cours

Qu'a tenu cet objet de mes tendres amours.

645   Vois-tu ce corps sanglant couvert de meurtrissures ?

Peux-tu lui comparer les maux que tu endures ?

Offre ton sang au sien, c'est pour lui qu'il l'offrit :

Souffre pour ton salut, c'est pour lui qu'il souffrit.

Garde bien ce Portrait ; va, contemple et révère

650   Et l'image du Fils la face de la Mère.

Elle disparaît.

SCÈNE V.
Geneviève assise et appuyée au Rocher, tenant et regardant son Crucifix, Bénoni.

GENEVIÈVE.

C'est par ces trous secrets, mon Dieu, mon Rédempteur,

Hélas, ô amoureux, ô aimable Pasteur !

Que je vois clairement au fond de vos entrailles

Le soin que vous aurez de vos pauvres ouailles.

BENONI.

655   Maman.

GENEVIÈVE.

  C'est par les trous de ce corps tout percé

Que l'amour coule au flux de votre sang versé.

Malheureuse, faut-il que ton âme rebelle

Ait fait mourir ton Dieu d'une mort si cruelle.

Meurs, Geneviève, meurs, sentant ce que tu crois

660   Qu'un Homme-Dieu, pour toi mourut sur une Croix.

Il est temps que ton cour se brise et se déchire,

Pour qui le cour d'un Dieu a souffert ce martyre.

BENONI.

Maman.

GENEVIÈVE.

C'est par le jour que la lance y a fait

Qu'il fait voir son amour en son dernier effet.

665   Peux-tu voir le grand coup de ce fer qui l'entame,

Sans que sa pointe perce et transperce ton âme ?

Impitoyable fer qui n'eut point de merci,   [ 9 Merci : miséricorde. [FC]]

Passe de cour en cour, et pousse jusqu'ici :

Ouvre ce sein.

Elle demeure en extase.

BENONI.

Maman c'est donc de cette sorte

670   Qu'elle veut me quitter, hélas ! Maman est morte.

Maman, pauvre maman.

GENEVIÈVE, remise.

Qu'avez-vous donc mon fils ?

BENONI.

Vous ne me parlez plus.

GENEVIÈVE.

C'était au Crucifix

Que j'avais à parler.

BENONI.

Que pouviez-vous lui dire ?

GENEVIÈVE.

Les sentiments que j'ai de son cruel martyre.

BENONI.

675   Mais on n'entendait rien.

GENEVIÈVE.

  Ce que je lui disais

Était mieux entendu lorsque je me taisais.

BENONI.

Vous vous taisiez tous deux.

GENEVIÈVE.

Mon enfant, le silence

Que nous tenions n'est pas de votre intelligence.

Je lui parlais de cour, d'une pareille voix

680   Il me faisait réponse, et je la recevais.

BENONI.

N'est-ce pas le bon Dieu ?

GENEVIÈVE.

Mon fils, c'est son Image

Qu'on m'apporta du Ciel rendez-lui votre hommage.

Pouvez-vous l'adorer ? Mettez-vous à genoux.

Reconnaissez-vous bien ce Dieu souffrant pour nous ?

685   C'est votre bon Papa.

BENONI, à genoux le baisant.

Mon Papa ?

GENEVIÈVE.

  C'est lui-même.

BENONI.

Il est mort.

GENEVIÈVE.

Et sa mort fait voir comme il vous aime.

BENONI.

Mais pourquoi est-il mort ?

GENEVIÈVE.

Or sus vous me fâchez,

Devez-vous ignorer que c'est pour nos péchés ;

Ne vous l'ai-je pas dit, où est votre mémoire ?

690   Ne retenez-vous point la pitoyable histoire

D'un sujet sur lequel je vous ai raconté

L'effort de son amour, l'excès de sa bonté.

BENONI.

Je le croyais vivant.

GENEVIÈVE.

C'est ici l'exemplaire

De la mort qu'il souffrit sur le Mont du Calvaire.

695   Il passa par la Croix pour pousser dans les Cieux,

Où il est maintenant vivant et glorieux.

BENONI.

Maman, donnez-le-moi.

GENEVIÈVE.

Un si précieux gage

Doit combler de bonheur notre petit ménage.

Il sera vôtre et mien, le voudriez-vous entier ?

BENONI.

700   Puisqu'il est mon Papa, je suis son héritier.

GENEVIÈVE.

Mais nous faisons tous deux une même famille.

Si vous êtes son fils je suis aussi sa fille.

Tout son bien est pour nous, nous devons l'hériter ?

Mais de telle façon qu'il le faut mériter.

BENONI.

705   Comment ?

GENEVIÈVE.

  Son bien ici consiste aux espérances

De l'avoir par la Croix conjointe à nos souffrances

Souffrons, c'est à ce prix qu'il le faut acheter.

BENONI.

Faut-il quitter ma Biche, et ne la plus téter ?

GENEVIÈVE.

Non votre bon Papa ne vous pas si chiche

710   Qu'il veuille vous sevrer du lait de votre Biche.

Pour l'aimer et servir, tétez, puisqu'il lui plaît ;

C'est pour cela, mon fils, qu'il vous donne son lait.

Mais il veut seulement en quoi qui vous advienne,

Que votre volonté soit conforme à la sienne.

BENONI.

715   Je l'aime.

GENEVIÈVE.

  Sa bonté vous doit avoir charmé :

Aimez donc bien celui qui vous a tant aimé.

BENONI, voulant prendre le Crucifix.

Maman, donnez-le-moi ? Maman, ma toute bonne,

Donnez-moi, mon Papa.

GENEVIÈVE, le lui donnant.

Mon fils je vous le donne,

Gardez-le pour nous deux.

BENONI.

D'où nous est-il venu ?

GENEVIÈVE.

720   D'un endroit que vos ans vous rendaient inconnu.

C'est un présent, mon fils, dont la Mère des Mères

Par un Ange adoucit mes douleurs plus amères ;

Même pour apaiser mes transports douloureux,

En me recommandant cet objet amoureux

725   Tout à l'heure en ce lieu (j'en suis encor émue)

Je l'ai vue, mon fils, mon cher fils je l'ai vue

Dans le ravissement d'un divin entretien,

Auquel elle m'a dit que son cour était mien ;

Et m'a comblée ainsi d'une joie achevée,

730   Me laissant en l'état où vous m'avez trouvée.

BENONI.

C'est la Vierge.

GENEVIÈVE.

Oui, mon fils ; les faits de ses bontés

Vous ont été par moi si souvent racontés,

Ses grâces, ses beautés, ses douceurs nonpareilles

Par le don de son cour m'ont fait tant de merveilles

735   Qu'elles vous raviront ; et si je vous les dis

Je m'en vais de ce pas vous mettre en Paradis :

Mais ce lieu n'est pas propre à faire cet éloge,

Revoyons à ces fins notre petite Loge.

Elle s'en va, tenant d'une main Benoni, qui porte le Crucifix de l'autre.

ACTE III

SCÈNE I.
Sifroy, l'Ambassadeur, Rodolphe.

SIFROY, à l'Ambassadeur.

Suivant votre désir je veux bien prendre l'air

740   Pour être en liberté dans notre pourparler.

Un secret trop paré d'une façon civile,

De secret qu'il était, devient un Vaudeville :

Et puis je vois chez moi des objets odieux

Qui depuis quelque temps m'assassinent les yeux.

745   Enfin ayant à gré de me voir en silence,

Je vous recevrais mal vous faisant violence.

Je contraints mes devoirs, mais ici pour le moins

Nous ouvrirons nos cours sans bruit et sans témoins.

L'AMBASSADEUR.

Seigneur, je suis confus voyant que votre Altesse

750   M'adresse ses faveurs avec trop de largesse :

Mais ce que j'en reçois de meilleur traitement,

Est qu'elle se contente en mon contentement.

Je cours à petit train, ma marche est inconnue,

Et Rodolphe tout seul peut savoir ma venue.

755   Notre ancienne amitié rajeunit aujourd'hui,

Je crois me voir chez moi quand je me vois chez lui.

RODOLPHE.

Monsieur, j'en suis ravi, Clotilde en est ravie.

SIFROY.

Tu jouis d'un bonheur auquel je porte envie.

Si le Ciel l'eût voulu, cet honneur m'était dû,

760   Ton bonheur a gagné le bien que j'ai perdu.

Je suis pourtant joyeux, puisque le Ciel m'en prive,

Sachant ta loyauté, de savoir qu'il t'arrive.

RODOLPHE.

Seigneur, j'en suis indigne, et vous reste obligé

De toutes vos faveurs dont je suis surchargé.

SIFROY, à l'Ambassadeur.

765   Or sus ouvrons nos cours, parlons en confiance.

L'AMBASSADEUR.

Je vous offre, Seigneur, les respects de la France.

Charles-Martel, mon Prince, au soin de maintenir

Le glorieux honneur de votre souvenir,

M'envoie à vous, afin qu'entre vous deux je brigue

770   Envers et contre tous une puissante ligue,

Pour faire qu'en vertu d'un ferme compromis,

Tous vous soient en commun, amis et ennemis.

SIFROY.

Sans doute vous avez des lettres de créance ?

L'AMBASSADEUR.

J'en ai ; mais j'ai osé pour une plus grande assurance

775   De l'acquit que je fais de ma commission,

Vous parler de mon Prince et de sa passion ?

Quoique bien embouché j'ai pris des lettres closes,

Par elles et par moi vous savez toutes choses.

Il vous visite encor par un présent d'ami.

SIFROY.

780   Ce Prince tout parfait ne fait rien à demi,

On m'a dit ce que c'est, je l'attends et l'estime

Comme un gage d'amour d'un ami très intime.

L'AMBASSADEUR.

Rodolphe en est chargé, pour éviter les yeux,

Les soupçons et les bruits des esprits curieux,

785   Il s'est saisi de tout promettant (de sa grâce)

D'en faire un port couvert en cette même place.

SIFROY.

C'est un sage conseil ; va, Rodolphe, il est temps

D'achever ce dessein ainsi que tu l'entends.

RODOLPHE.

Je le fais de grand cour.

Il s'en va.

L'AMBASSADEUR.

Seigneur, puis-je à cette heure

790   Vous ouvrir mes secrets, profitant sa demeure.

SIFROY.

Ça donc à cour ouvert.

L'AMBASSADEUR.

Mon Prince votre ami

Ainsi que vous savez ne s'est point endormi

À soutenir l'état de la vraye croyance,

Par l'affermissement de son Autel en France :

795   Ou si nous n'eussions eu que les veilles du Roi,

On eût vu renverser la France avec la Foi,

Quand Eudon appelant les troupes Sarrasines,

Leur ouvrit l'Aquitaine et les terres voisines,

Pour livrer aux Sultans le Sceptre de nos Rois,

800   Et faire triompher le Croissant de la Croix.

La France était au point de perdre sa franchise,

Et mêler ses débris aux ruines de l'Église :

Et cependant le Roi occupait tous ses voeux

À peigner et friser sa barbe et ses cheveux,

805   Et même sans souci d'éviter la surprise

Dont on pourrait encor nous perdre avec l'Église.

Il se repaît toujours d'un honteux entretien,

Qui n'est à dire vrai ni Français ni Chrétien.

En ce relâchement le peuple se mutine,

810   Chacun vit à son gré, sans loi, sans discipline.

Cet État autrefois si beau si fleurissant.

Flétrit de jour en jour, et s'en va périssant :

Et bientôt on verra sa durée achevée,

Si par un coup du Ciel elle n'est conservée.

815   Par quoi le Roi n'ayant tous ses soins arrêtés

Qu'aux occupations de ses oisivetés,

Avec juste sujet la Chrétienté soupire,

Cherchant pour son repos celui de notre Empire ;

Et nos maux déférés au Pontife Romain,

820   Ont attendri son cour pour nous donner la main

À faire un juste choix d'une digne personne,

Afin que nous puissions transporter la Couronne

D'un chef qui lui fait honte, et l'asseoir sur un front

Qui répare son lustre et lave son affront.

825   Et pour son changement chacun veut reconnaître

Les biens qu'elle a reçus par les soins de mon Maître

Mais comme en tous ses faits il suit le mouvement

D'un conseil digéré par un mûr jugement.

Vous ayant éprouvé par les choses passées,

830   Il m'envoye, Seigneur, consulter vos pensées,

Pour suivre vos conseils qu'il a toujours suivis,

Réglant ses sentiments dessus vos bons avis.

SIFROY.

Que deviendra le Roi si ce fait s'achemine ?

Son sang est consacré d'autorité divine,

835   On lui doit du respect.

L'AMBASSADEUR.

  Et pour le respecter

(Si vous le trouvez bon) on voudrait l'arrêter

Dans le clos consacré de quelque Monastère.

SIFROY.

C'est à quoi je rêvais, et sans autre mystère

C'est traiter dignement son soin désordonné

840   Que de punir son poil le laissant couronné,

Et n'étant qu'à couvert qu'il désire paraître,

Il verra ce qu'il veut se voyant dans un Cloître.

Au reste je chéris l'honneur que je reçois,

J'ai le sang Allemand ; mais j'ai le cour Français.

845   Mais Rodolphe revient.

SCÈNE II.
L'Ambassadeur, Sifroy, Rodolphe.

L'AMBASSADEUR, ayant reçu le présent de Rodolphe.

  Seigneur, voici le gage

D'un amour cordial dont je vous fais hommage.

Et donnant les Lettres.

Ces Lettres en leur sens étant mises au jour,

Pourront vous explique cet emblème d'amour.

SIFROY.

Elles sont de créance ?

L'AMBASSADEUR.

Oui, Seigneur.

SIFROY.

Romps la cire,

850   Rodolphe, et les ouvrant prends le soin de les lire.

RODOLPHE.

Seigneur, très volontiers.

SIFROY.

Tu mettras hors des plis

D'un parchemin ridé, des discours accomplis.

RODOLPHE, lit.

Prince, la fleur de Germanie,

Dont les glorieuses valeurs

855   Parurent parmi les chaleurs

Des feux Français de notre Compagnie,

Qui firent vivement sentir

Des Sarrasins l'espérance trompée,

Avec le cuisant repentir

860   D'avoir choqué leur cour et leur épée,

Après que ce dessein si rogue et si bravant,   [ 11 Bravant : Choquer, mépriser quelqu'un, le traiter de haut en bas. [F]]  [ 10 Rogue : Superbe, fier, altier, méprisant, peu courtois. [F]]

Fut réduit en succès de fumée et de vent.

Votre épée jointe à la mienne,

Et votre cour réduit au mien,

865   Ont été l'unique soutien

De l'Université Chrétienne.

Partant, invincible Vainqueur,

Vous écrivant, j'ajoute à mes paroles

Mon épée jointe à mon cour,

870   Afin de vous décrire en ces symboles,

Et vous en fais le don d'un généreux amour ;

Car l'ayant eu de vous, je vous dois son retour.

Je sais qu'aucune défaillance

Ne vous arrivera jamais,

875   Et de ma part je vous promets

D'éterniser notre ancienne alliance,

Je m'assure que vos bontés

Qui m'ont ravi par un amour extrême,

Rendront miennes vos volontés,

880   Me réputant pour un autre vous-même :

Et d'amour et d'effort tous deux réduits en un,

Nous porterons le cour et l'épée en commun.

Ainsi contents sans aucun autre,

Jouissons de tout notre bien ;

885   Veuillez posséder tout le mien

Comme je veux posséder tout le vôtre.

J'ai des affaires importants   [ 12 Affaire : C'est un gasconisme de faire ce mot masculin et de dire un bon affaire. [FC]]

Dont le porteur vous fera confidence,

Et que nos courages constants

890   Dans quelques jours mettront en évidence.

Cet emblème d'honneur ne sera point obscur

À qui nous verra joints d'épée et de cour.

SIFROY.

Ce Prince est ravissant, et l'heur qui l'accompagne

En tous ses grands desseins de Cour et de Campagne

895   Le rend partout égal : la valeur et l'amour

Qu'il m'offre en ce présent, méritent un retour.

En cet Écrit sa main était toute occupée

À faire voir qu'il est tout de cour et d'épée !

Et vraiment par ce don que je ne veux qu'en prêt,

900   Me donnant ce qu'il a, je reçois ce qu'il est :

Mais j'aperçois Clotilde, et si j'ai bonne vue ;

Sa face et sa façon la font voir toute émue.

SCÈNE III.
Clotilde, Sifroy, Rodolphe.
l'Ambassadeur.

CLOTILDE.

Seigneur, l'In l'Intendant (j'ai peine à parler)

Golo dans mon logis m'est venu quereller.

SIFROY.

905   Quereller ?

CLOTILDE.

  Quereller de fort mauvaise grâce,

D'un discours surprenant dans un ton de menace.

SIFROY.

Raison ?

CLOTILDE.

Pour vous avoir sans égard rapporté

L'accident que Monsieur nous avait raconté.

SIFROY.

Ce n'est pas sans égard, ce terme est un peu rude.

910   Sa femme y était-elle ?

CLOTILDE.

  Oui, Seigneur, sa Gertrude

Y survint par bonheur, et je crois fermement

Que sans elle il m'eût fait un mauvais traitement.

SIFROY.

Un mauvais traitement ?

CLOTILDE.

En sa belle équipée

Sans ce présent secours j'aurais été frappée.

SIFROY.

915   Vous, chez vous, l'insolent l'aurait-il bien osé.

CLOTILDE.

À me couvrir la joue il était disposé

Quand Gertrude survint, qui se sentant piquée

Que chez moi (sans respect) Golo m'eût attaquée,

Lui dit des mots fâcheux afin de le toucher ;

920   Mais comme elle criait jusqu'à lui reprocher

Qu'il était un trompeur, et qu'il l'avait fourbée.

La voyant en ce train je me suis dérobée

Pour vous prier, Seigneur, que Rodolphe aille voir

Ce désordre chez lui avec soin d'y pourvoir.

RODOLPHE.

925   Je vous requiers, Seigneur, quelque ordre juridique,

S'il vous plaît d'apaiser ce trouble domestique.

SIFROY, remettant son présent à Rodolphe.

Tiens, emporte ce don pour gage de ma foi,

Mets-le dans mon trésor ; puis retournant chez toi,

Fais marcher mon Prévôt, et dis-lui qu'il arrête

930   Ce braveur, et me soit répondant de sa tête :

Qu'il l'enferme en la Tour qu'en ma propre maison

Lui-même a fait servir autrefois de prison.

Va, ne perds point de temps, et pour ton assurance

Cette bague pourra te servir de créance.

Il lui donne sa bague, que Rodolphe prend et s'en va.

L'AMBASSADEUR.

935   Seigneur, quand vos Sujets auront la liberté

De parler, en voyant Golo discrédité,

Aux plaintes qu'ils feront des injures souffertes,

Ses malversations vous seront découvertes.

SIFROY.

C'est un parfait avis : mais puisque nous voici,

940   Je vous prie, Monsieur, de me rendre éclairci

Du récit de Clotilde, et de l'histoire entière

Des déclarations que fit cette Sorcière

L'AMBASSADEUR.

Seigneur, très volontiers, j'ai un désir ardent

De vous entretenir sur ce triste accident.

945   Je courais par la Lande où cette fausse femme

Rendit au feu son corps, comme à l'Enfer son âme,

Quand je me vis contraint par le déclin du jour,

D'achever ma journée en son ancien séjour.

Là surpris de trouver la bourgade alarmée,

950   Au travers d'une épaisse et puante fumée

J'en demandé la cause, et le peuple m'apprit

Que cette malheureuse avait rendu l'esprit

Dans les feux d'un bûcher, et que depuis cette heure

Ce brûlement fumeux infectait leur demeure.

955   Tout ce bruit éveilla ma curiosité,

Pour savoir pleinement l'Arrêt exécuté.

Je visitai le Juge, et lui (sur mes instances)

Me fit voir le Procès avec les circonstances.

SIFROY.

Il n'en faut plus douter ayant pris tous ses soins ;

960   Votre rapport, Monsieur, me vaut mille témoins.

Et bien ?

L'AMBASSADEUR.

De mes deux yeux je lus les maléfices

Pour lesquels elle avait mérité ses supplices :

Les ravages des champs procurés et produits,

Les désordres de l'air, les battures des fruits ;

965   La perte des enfants, l'avortement des femmes ;

Les blâmes imposés aux plus illustres Dames.

Je lus tout le tissu de ses forfaits maudits,

Les verbaux, les rapports, les dits, les contredits,

En somme la Sentence abondamment pourvue

970   Des maux dont elle était atteinte et convaincue :

Mais au nombre infini qui fonda son Arrêt,

Je veux vous en dire un où gît votre intérêt.

SIFROY.

C'est celui que j'attends que j'ai su de la bouche

De Clotilde, d'autant que c'est lui qui me touche.

L'AMBASSADEUR.

975   Aux écrits du Procès, et l'extrait publié,

Votre Intendant, Seigneur, ne fut pas oublié.

SIFROY.

Le traître !

L'AMBASSADEUR.

Cette femme en déclara le crime,

Dont le juge me dit qu'il faisait plus d'estime

Par ce langage exprès que j'ai bien retenu,

980   L'ayant appris par cour : voici son contenu.

C'était en son bon sens, la Sentence étant lue,

Qu'elle usa de ces mots, d'une voix résolue :

Un infâme Valet d'une Dame d'honneur,

Fit l'achat de mon crime et fut mon suborneur ;

985   Trompa son Maître absent de son propre domaine,

Changeant la passion de son amour en haine :

Et craignant qu'au retour il se pût raviser,

Par l'art de mon Bassin me le fit abuser,

Faisant voir faussement son épouse divine

990   Souillée par le fait d'un Valet de Cuisine.

SIFROY.

Ces termes sont obscurs, je n'y vois pas nommés

La Dame et le Valet par leurs noms exprimés.

L'AMBASSADEUR.

Gertrude chez Rodolphe étant toute en déroute,

Au récit que je fis m'objecta même doute.

995   Je feignis de l'ouïr, et n'osai répliquer,

Pour n'augmenter son trouble en voulant m'expliquer :

Mais le Juge tira l'intelligence entière

Par ces termes exprès de la même Sorcière.

Cet infâme Valet, ce méchant Serviteur,

1000   C'est Golo qu'on put bien surnommer l'imposteur :

Cette Dame d'honneur, cette épouse divine,

Geneviève en surnom, la belle Palatine.

SIFROY.

Les voilà pleinement nommés et surnommés :

Et les mots précédents par ceux-ci confirmés,

1005   On peut voir en Golo ce Serviteur infâme,

L'imposteur et l'auteur du meurtre de ma femme.

Comme on vit autrefois jointe par le destin

La belle Palatine au cruel Palatin,

L'art de cet imposteur embrouilla ma cervelle ;

1010   Pour livrer à son gré le sang de cette Belle.

Il reçut volontiers cet horrible prix-fait   [ 13 Prix-fait : Prix commun ou le prix convenu d'une chose. [L]]

De lui donner la mort ; je l'ai dit, il l'a fait,

D'adresse il fit le mal que je dis de caprice ;

Je péchai de faiblesse, il pécha de malice :

1015   Mais mon épouse enfin par ce crime comblé,

Toute seule a souffert un meurtre redoublé.

Et quoique je tombai d'une humeur étourdie   [ 14 Quoique : Dans le XVIIe siècle, on le trouve quelquefois avec l'indicatif ; ce qui n'est plus usité. [L]]

Où il s'était jeté d'une malice hardie,

Tous deux à même fin de même crime unis,

1020   D'un même châtiment devrions être punis.

L'AMBASSADEUR.

Vous avez concouru ; mais ce n'est pas de même :

Votre faute est légère, et son crime est extrême.

SIFROY.

Qu'est ceci ?

SCÈNE IV.
Gertrude, Sifroy, Clotilde, l'Ambassadeur.

GERTRUDE, à genoux.

Monseigneur.

SIFROY.

Levez-vous ; qu'avez-vous ?

GERTRUDE.

Je me jette à vos pieds, j'embrasse vos genoux ;

1025   Ayez pitié de moi.

SIFROY.

  Vous voilà bien troublée,

Qu'est-ce que vous avez ?

GERTRUDE, à genoux.

Je suis toute accablée.

Misérable Golo !

SIFROY.

Reprenez vos esprits,

Que vous a fait Golo ?

GERTRUDE.

Votre Prévôt l'a pris,

Et le mène en prison.

SIFROY.

Il est en son office,

1030   Sans injure et sans grâce il en fera justice.

GERTRUDE.

La Justice n'est pas propre des Souverains,

La grâce en spécial est remise en leurs mains.

SIFROY.

Je fais la grâce aussi ; mais aux cas graciables :

Et je ne la dois pas aux cas inexcusables.

GERTRUDE.

1035   Je la requiers, Seigneur, pour mon pauvre mari,

Votre ancien Serviteur et plus cher Favori.

SIFROY.

Ma grâce doit servir à couvrir quelque offense,

Il n'en a pas besoin s'il est dans l'innocence.

S'il a fait mal ou bien, c'est à moi de penser

1040   À le faire punir ou le récompenser.

Mais s'il est criminel que faut-il que je fasse ?

GERTRUDE.

Il est assez puni d'être en votre disgrâce.

SIFROY.

Ma disgrâce n'est pas un juste Jugement,

Si je ne fais savoir son juste fondement.

1045   Si je parais fâché, je dois vouloir qu'on sache

Le juste et vrai sujet pour lequel je me fâche :

Et pour le faire voir j'ai voulu confier

À mon Prévôt le soin de me justifier.

Sa charge et son devoir requièrent qu'il réprime

1050   Par l'ordre de la Loi le désordre du crime.

S'il a saisi Golo, c'est ce que j'ai voulu ;

En tout cas votre esprit doit être résolu.

GERTRUDE.

À quelle extrémité me vois-je combattue ?

Hélas ! Je n'en puis plus, ce langage me tue.

SIFROY.

1055   Prenez cour attendant qu'un Arrêt solennel

Fasse voir votre Époux ou juste ou criminel.

Ne vous désolez point.

GERTRUDE.

Hélas !

CLOTILDE.

Elle sa pâme,

Seigneur, ayez pitié de cette pauvre Dame.

SIFROY.

J'en ai compassion, si Golo sans raison

1060   Ne s'est étudié qu'à perdre ma maison.

Ma Clotilde il est vrai, ce n'est pas chez Gertrude.

Qu'il a pris cabinet pour faire cette étude.

Par sa rancune injuste et mon juste courroux,

J'ai perdu mon épouse, elle perd son Époux.

1065   De la nécessité faisons vertu Chrétienne,

Qu'elle souffre sa perte, et je souffre la mienne.

Cependant consolez son esprit affligé,

Mon Prévôt jugera comme il est obligé :

Pour elle j'aurai soin de faire prendre garde

1070   Qu'elle ne risque en rien de ce qui la regarde.

Il se retire avec l'Ambassadeur.

SCÈNE V.
Clotilde, Gertrude.

CLOTILDE.

Madame, encor faut-il penser à respirer,

Pour prendre un bon conseil sans se désespérer.

Une Dame d'honneur, de vertu, de conduite,

Se fait tort de montrer sa constance détruite.

1075   L'esprit irrésolu et le cour abattu,

Sont des mauvais témoins d'une vraie vertu

Dieu vous a richement départies

Les plus rares vertus et les mieux assorties.

Donnez-moi votre main, prenez cour et pensons

1080   Au remède du mal qui fonde les soupçons.

Elle la relève.

GERTRUDE.

Madame.

CLOTILDE.

Qu'avez-vous ?

GERTRUDE.

Si quelqu'un n'intercède

Pour obtenir pardon, ce mal est sans remède.

CLOTILDE.

Cherchons donc les moyens de faire intercéder,

Pour obtenir la grâce il la faut demander.

GERTRUDE.

1085   Je n'y vois point de jour.

CLOTILDE.

  Le point de cette affaire

N'est pas si mal aisé que vous le voulez faire.

GERTRUDE.

Ha si vous le saviez !

CLOTILDE.

Ne doutez point de moi,

À tenir un secret je vous donne ma foi.

Je sais bien que tantôt vous m'avez soupçonnée

1090   Sans beaucoup de sujet, d'avoir abandonnée

Notre ancienne amitié, pour faire le rapport

Des devis du Français ; mais vous me faisiez tort.   [ 15 Devis : Menus propos, entretien familier. [L]]

Je ne disais pas tout, et vous pouviez bien croire

Qu'incontinent le Prince apprendrait cette histoire :

1095   Et que reconnaissant que nous aurions caché

Ce que nous en savions, il en serait fâché.

GERTRUDE.

Madame, par effet vous m'aviez obligée,

Excuser les transports d'une femme affligée :

J'avais perdu l'esprit en cet égarement,

1100   Qui court au désespoir y va sans jugement.

CLOTILDE.

Au désespoir ?

GERTRUDE.

J'y cours, et n'ai autre exercice

Qu'à méditer toujours un mortel précipice.

CLOTILDE.

Au désespoir ?

GERTRUDE.

Voilà l'effet de mon malheur,

Je ne suis plus à moi, excusez ma douleur.

CLOTILDE.

1105   Au désespoir ? Faut-il que votre inquiétude

Vous ait fait oublier que vous êtes Gertrude.

Cette Dame autrefois si mûre en ses avis,

Que ses conseils étaient heureusement suivis

En tout ce que par eux on voulait entreprendre.

GERTRUDE.

1110   Les conseils à donner sont plus aisés qu'à prendre.

La raison s'éblouit aux contradictions

Qu'elle reçoit des sens et de ses passions.

Ma raison sans sujet ne s'est point confondue

Dans les vifs sentiments du mal qui m'a perdue.

CLOTILDE.

1115   J'ignore ce sujet.

GERTRUDE.

  Vous ignorez l'état

Du crime le plus horrible et plus noir attentat

Qu'on ait jamais commis, dont ce perdu sans honte,

Dedans son désespoir m'a fait le mauvais conte

Qu'il faut que vous sachiez.

CLOTILDE.

Ce langage est obscur !

1120   Ne m'appréhendez point, soulagez votre cour.

GERTRUDE.

Comme deux ans après ses noces consommées

Le Prince était au point de courir aux Armées,

Il voulut s'assurer de quelque homme arrêté,

Qu'il pourrait honorer de son autorité,

1125   Afin que dans le temps de ces cours nécessaires

Il prit en sa maison le soin de ses affaires ;

Et regardant Golo dans ce fatal moment,

Crût qu'il réussirait à son contentement.

Ô triste éloignement ! Ô malheureuse absence !

1130   Je ne suis plus à moi dès l'heure que j'y pense.

CLOTILDE.

Et bien, Madame ?

GERTRUDE.

Hélas ! Maudites passions,

Quel compte rendez-vous de ces commissions ?

Étant sur son départ, du fonds de sa poitrine

Il lui recommanda sa belle Palatine,

1135   Et se mit en chemin, Golo étant pourvu

Des soins de tout l'État comme nous avons vu.

Provision funeste, oserai-je poursuivre ?

Plût à Dieu qu'avant elle il eût cessé de vivre.

Hélas !

CLOTILDE.

Enfin, Madame.

GERTRUDE.

Enfin ce malheureux

1140   Regardant la Princesse en devint amoureux.

CLOTILDE.

En devint ?

GERTRUDE.

Amoureux, et d'un amour si folle

Qu'il ne s'arrêta pas à sa seule parole :

Car s'étant morfondu en vain à la tenter,

L'effronté s'efforça de la violenter ;

1145   Mais comme il poursuivait en son effronterie,

La Princesse voyant qu'en un ton de furie

Par un cour de Tyran son visage s'enfler,

Pour cacher son orgueil le couvrit d'un soufflet.

Ce coup lui fut mortel, ce méchant, ce perfide

1150   Changeant sa passion conclut son homicide ;

Et pour s'innocenter avant qu'elle mourût,

Il fit qu'à son dessein le Prince concourût.

Oyez la trahison de ce premier des traîtres,

Il avertit le Prince en des lettres sur lettres,

1155   Qu'acquérant au dehors un glorieux bonheur,

Au-dedans par sa femme il perdait son honneur,

Et que son Cuisinier par un fameux Scandale,

Souillait honteusement sa couche nuptiale.

Le Prince trop crédule, et doutant que chez soi

1160   Sa belle Palatine eût violé sa foi,

Entreprit son retour ; Golo sachant sa route

Lui survint au-devant pour affermir son doute,

Et l'arrêtant au Bourg autrefois habité

Par ce monstre d'Enfer, de frais exécuté,

1165   Fit moyen d'employer ce poison, cette peste,

Pour l'injecter du tout, t vous savez le reste.

CLOTILDE.

Mais encor ?

GERTRUDE.

Le Français nous a fait le rapport

De ce que la Sorcière a dit devant sa mort.

Que Golo la pressa d'imposer par adresse

1170   Au Prince, qu'un Valet possédait sa Maîtresse :

Que pour la transporter d'un infernal courroux,

Et reverser l'esprit de cet homme jaloux,

En l'eau de son bassin par des spectres d'ordure

Elle lui fit souffrir cette noire imposture.

CLOTILDE.

1175   Le succès de ce charme ?

GERTRUDE.

  Ô le maudit succès !

Le Prince furieux de cet énorme excès,

Enjoignit à Golo par des termes austères,

De purger la maison de ces deux adultères.

Le traître étant ravi de ses ordres pressants

1180   S'avance.

CLOTILDE.

  Et que fit-il de ces deux innocents ?

GERTRUDE.

Sans dire la façon de leur mort ensuivie,

Il me dit seulement qu'ils n'étaient plus en vie.

C'est tout ce que j'en sus, en l'ayant bien pressé

De ne plus me cacher ce qui s'était passé.

CLOTILDE.

1185   Et bien qu'en dites-vous, n'était-il pas punissable ?

Pourriez-vous bien juger son forfait graciable ?

GERTRUDE.

Madame, hélas ! Nenni, s'il est bien entendu,   [ 16 Nenni : Non. Il n'est que du style familier. [FC]]

Comme il sera sans doute ; hélas ! Il est perdu :

Je le crois déjà mort, et je le dois bien croire :

1190   Je meurs, je n'en puis plus, cette faute est trop noire.

Ô loi de mariage ! Ô rigoureuse loi !

En perdant mon mari tout est perdu pour moi.

CLOTILDE.

Allons, Madame, allons, le Prince de sa bouche

M'a dit qu'il aurait soin de tout ce qui vous touche.

1195   Allons à notre hôtel, nous nous consolerons,

Et prendrons le conseil que nous aviserons.

ACTE IV

SCÈNE I.
Henry confident de Golo, Othon confident d'Henry.

HENRY.

Il s'est servi de moi, et sa chute en Justice

Me peut bien attirer en même précipice !

Un soutien de maison qui n'est pas maintenu,

1200   Traîne dans son revers ce qu'il a soutenu.

OTHON.

Si le Prince a failli en voulant vous enjoindre

D'obéir à Golo, votre faute est bien moindre,

S'il vous a mal parlé, vous l'avez bien ouï :

Il a mal commandé ; mais vous bien obéi

HENRY.

1205   Ne me chatouillez point, vous parlez à votre aise,

Les moyens sont mauvais quand la fin est mauvaise.

Golo nous abusa ; mais ses abus rusés

Mêleront l'abuseur avec les abusés.

OTHON.

Vous direz ?

HENRY.

Je dirai ; mais en cette disgrâce

1210   Tout ce que je dirai n'aura point d'efficace,

Si je ne puis trouver quelque homme de crédit

Qui daigne autoriser tout ce que j'aurai dit.

OTHON.

Voyons donc si le Prince a quelque créature

Qui puisse vous servir en cette conjoncture.

HENRY.

1215   Rodolphe et la Clotilde ont toujours mérité

D'être dans sa faveur par leur fidélité :

Mes cris seront tardifs à couvrir mon offense,

Si leur cri de faveur ne court à ma défense.

OTHON.

Je suis tout à Rodolphe, et depuis quelque temps

1220   Clotilde m'a donné des avis importants

À soulager les cours, et lorsqu'elle conforte

On la dirait porter ce que chacun supporte :

L'esprit qui la conduit remplit son action

De douceur, de tendresse, et de compassion.

1225   Rodolphe est tout de même, et jamais mariage

Ne le vit assorti d'un égal pariage.   [ 17 Pariage : Terme de Coutumes, qui se dit d'un droit de compagnie et de société, établi par un accord, ou association, entre un Seigneur, ou le Roi, un Abbé, ou l'Église, pour l'exercice de la Justice, ou pour la levée des droits et amendes sur les justiciables, dont il y a plusieurs exemples dans les anciens Titres. [T]]

HENRY.

Ces favoris pourront à peine être accostes :

Car le Prince les a toujours à ses côtés.

OTHON.

Pour certains si ces deux en sa Cour mal garnie,

1230   Depuis ses déplaisirs lui faussaient compagnie :

Il serait sans conseil, et vivrait sans repos :

Mais vois-je pas Clotilde ? Elle vient à propos.

HENRY.

Mais bien mal à propos, dedans l'incertitude

De pouvoir nous ouïr étant avec Gertrude.

SCÈNE II.
Gertrude, Clotilde, Othon, Henry.

GERTRUDE, en deuil.

1235   Misérable Golo !

CLOTILDE.

  Il faut vous consoler,

Si vous ne m'entendez j'aurai beau vous parler ;

Dieu en a disposé, sa volonté soit faite,

Étant mort repentant il a ce qu'il souhaite :

Le Ciel est satisfait de ce qu'on a vécu,

1240   Quand après nos combats enfin on a vaincu.

GERTRUDE.

Madame, il est tout vrai, vos divines pensées

Charment les sentiments de mes douleurs passées :

Dieu le veut, je le veux, c'est un fait arrêté :

Mais contre ma raison mon sens est contristé

CLOTILDE.

1245   Je n'y contredis point ; mais vous faites d'adresse

Que le sens soit valet, et la raison maîtresse.

Quels sont ceux que je vois ?

Elle tourne les yeux.

GERTRUDE.

Othon avec Henry,

Cet ancien confident de mon pauvre mari.

CLOTILDE.

Othon.

OTHON.

Madame.

CLOTILDE.

Hé bien, les bonheurs de ce monde

1250   Charment-ils votre cour ?

OTHON.

  Malheureux qui s'y fonde,

J'y courais bien avant ; mais j'en suis revenu,   [ 18 Dans le document numérisé, Il manque ici le texte des pages numérotées 54-55.]

Par la chute d'autrui je me sens retenu,

On me l'a dit souvent, et je dois bien le croire

Qu'il n'y a si bon vin qui n'aye son déboire.

1255   L'objet du monde offert de loin, semble un trésor :

Mais reconnu de près, ce qui luit n'est pas or.

Je suis honteux d'avoir couru à toute bride,

Pour me paître de vent et ne mâcher qu'à vide ?

Me voici détrompé.

CLOTILDE.

Depuis quand ?

HENRY.

D'aujourd'hui,

1260   Instruit à marcher droit par la chute d'autrui

CLOTILDE.

Mon Othon, Dieu vous aime, en vous faisant connaître

Les vanités du monde, et l'abus de ce traître.

Nous courons tous au bien, mais nos esprits goulus

Ne sont rassasiés qu'au comble des Élus,

1265   Qu'en dut le bon Henry ?

HENRY.

  Madame, je soupire

À vous ouïr parler, et ne saurais que dire

À tous vos beaux discours, sinon qu'ils me font voir

Que l'un et l'autre sexe est propre à tout savoir,

Surtout quand aux vaisseaux des bonnes consciences

1270   Sont répandus les dons du Maître des Sciences.

Votre doctrine apprend à tous les ignorants

À discerner aux biens les vrais des apparents.

CLOTILDE.

C'est ce qu'il fallait dire à la sainte Princesse,

Dont la bonté prit soin de former ma jeunesse.

1275   Ces beaux rayons du Ciel faisaient son ornement,

Elle portait en soi l'Arche du Testament :

Les Tables de la Loi, et céleste doctrine

Étaient en leur repos au fonds de sa poitrine.

Ce miroir de vertu, ce trésor de bonté,

1280   Cet instrument divin s'est vu bien maltraité,

Ceux qui se sont portés à conspirer sa perte,

Devaient (sans doute) avoir la vue bien couverte,

Tant de perfections les eussent arrêtés

S'ils eussent eu des yeux pour voir ses raretés :

1285   C'est bien aveuglément qu'ils ont voulu détruire

Ce chef-d'ouvre du Ciel qui devait toujours vivre.

HENRY.

Madame, je vois bien à qui vous en voulez,

Ceux auxquels vous pensez et desquels vous parlez :

Mais s'ils comptaient le fait duquel ils sont comptables,

1290   Ceux que vous accusez paraîtraient excusables.

CLOTILDE.

Je ne sais pas sur quoi vous vous intéressez.

HENRY.

Madame, c'est à moi que vous vous adressez.

CLOTILDE.

À vous, auriez-vous bien un esprit si barbare.

Que d'avoir voulu perdre une Dame si rare.

GERTRUDE.

1295   Il est certain qu'Henry était le confident

Du malheureux Golo, devant son accident,

Étant lors secondé d'un compagnon fidèle

Capable d'exercer cette action cruelle.

HENRY.

Nous avons obéi.

GERTRUDE.

C'est payer tout comptant.

1300   Le pauvre malheureux en disait bien autant.

HENRY.

Oui ; mais obéissant par un noir artifice,

L'obéissance était l'effet de sa malice.

Son ordre en notre endroit était plus épuré ;

Car nous l'avons reçu sans l'avoir procuré.

1305   Pour couvrir son forfait en trahissant son maître,

Il se fit commander ce qu'il voulait commettre.

Nous avons obéi sans dessein de trahir,

Regrettant de nous voir obligés d'obéir.

CLOTILDE.

Enfin, vous avez fait cet horrible carnage ?

HENRY.

1310   Madame, hélas ! Peut-être ai-je fait davantage.

CLOTILDE.

Davantage ? Comment ?

HENRY.

Craignant de provoquer

Votre indignation, je crains de m'expliquer.

J'avais de bons desseins ; mais je vois avancée

Mon injure au-delà de toute ma pensée.

CLOTILDE.

1315   Si les desseins sont bons, les devoirs sont entiers ;

Parlez confidemment, j'entendrai volontiers.

HENRY.

Ma faute, à dire vrai, n'est pas bien volontaire :

Mais je vois votre Époux qui m'oblige à me taire.

CLOTILDE.

Nous aurons le loisir de nous entretenir,

1320   Sachons que veut Rodolphe, et qui l'a fait venir.

SCÈNE III.
Rodolphe, Gertrude, Clotilde, Othon, Henry.

RODOLPHE, à Gertrude.

Madame, j'ai reçu commission expresse

De vous donner avis qu'à présent son Altesse

Est en peine de vous, et désire vous voir.

GERTRUDE.

Mon Dieu ! Qu'aurais-je fait contraire à mon devoir ?

1325   L'offense de Golo ne fut pas mon offense,

Il eut son crime à part, et moi mon innocence.

Son crédit à la Cour me le fit épouser,

Et le Prince abusé m'en voulut abuser.

Ma faiblesse pour lors céda à la puissance,

1330   Et sa faveur me fit oublier sa naissance.

On peut bien me punir pour sa témérité :

Mais on me punira sans l'avoir mérité.

Car ne faudrait-il pas que je fusse insensée

D'avoir voulu l'offense où j'étais l'offensée.

RODOLPHE.

1335   Madame, croyez-moi, oublions le passé,

Par la punition le crime est effacé.

CLOTILDE.

Allez, Madame, le Prince est incapable

De joindre l'innocente au coupable.

Golo ne fut jamais ce que vous méritez,

1340   Ses mours obscurcissaient vos belles qualités.

GERTRUDE.

Mais je vois en sa mort ma maison confondue,

Et sa perte ne peut que me rendre perdue.

RODOLPHE.

Ne craignez point cela, tout ce que vous risquez

C'est de voir en sa mort tous ses biens confisqués :

1345   Mais puisqu'en son excès vous n'êtes point comprise,

Sa confiscation vous doit être remise.

Le Prince l'a promis sans en être requis,

Si vous perdez le corps, le bien vous est acquis.

GERTRUDE.

Ce bienfait est trop grand pour la pauvre Gertrude,

1350   Qui ne peut en jouir qu'avec ingratitude :

Mais tout le déplaisir que le Prince a reçu

Du malheureux Golo, ne fut qu'à mon insu ;

Et si je le savais, Henry dépositaire

De tous ses grands secrets, aurait tort de s'en taire.

1355   Il sait si je dis vrai.

RODOLPHE.

  Chacun le croit ainsi.

Mais Henry, vous voilà, que faites-vous ici.

Il tourne les yeux sur Henry.

On parle bien de vous, le Prince vous regarde

Comme agent de Golo, pensez d'y prendre garde.

HENRY.

Je ne puis le nier ; mais je ne l'ai servi

1360   Qu'en l'ordre du Seigneur que j'ai toujours suivi,

Et cependant astheure il m'est inaccessible.   [ 19 Astheure : adverb. du temps présent. [Nicot]]

RODOLPHE.

Peut-être est-ce depuis la vision horrible

De ce spectre enchaîné dont il se vit cherché

En la chambre, au lit propre où il s'était caché,

1365   L'éveillant en sursaut, et d'un regard farouche,

Par signes l'obligea d'abandonner sa couche,

Et le suivre au jardin, auquel faisant semblant

De se fondre sous soi le quitta tout tremblant ;

Et s'étant retiré comme il put dans l'attente

1370   Du matin ensuivant souffrit cette épouvante ;

Mais lorsqu'il eût atteint le jour du lendemain,

Il se rendit témoin du désordre inhumain

Ordonné par Golo : car découvrant la place

Où l'esprit disparut, il y vit la carcasse

1375   Du pauvre Cuisinier qu'on avait confiné

Sous cette terre après qu'on l'eut empoisonné ;

Et ses os étendus étaient chargés de chaînes,

Où paraissait encor l'indice de ses peines.

Ce meurtre de Golo lui donna des horreurs

1380   Pour ceux qui l'ont servi dans toutes ses fureurs.

HENRY.

Quand Golo nous rusa de sa noire imposture,

Le malheureux Drogan servit de couverture ;

Car pour ruser encor le Prince à son retour.

Ce pauvre Cuisinier porta la pâte au four,

1385   Accablé des effets d'une injuste colère,

Comme étant convaincu de ce faux adultère,

Il fut chargé de fers et mourut de poison ;

Mais c'est au seul Golo d'en rendre la raison.

RODOLPHE.

Enfin c'est votre fait, j'aime votre personne,

1390   Autrement j'aurais tu l'avis que je vous donne,

Je serai satisfait si vous êtes content.

Allons, Madame, allons, le Prince vous attend.

Il s'en va avec Gertrude.

SCÈNE IV.
Othon, Clotilde, Henry.

OTHON, à Clotilde.

Madame, vous avez pu voir ma retenue

Quand Gertrude parlait.

CLOTILDE.

Je l'ai bien reconnue.

OTHON.

1395   Par effet je sentais une démangeaison

De répondre à ses mots allégués sans raison.

Le Prince a cru Golo, juste, entier, sans malice :

Henry pour l'avoir cru serait-il son complice ?

Le sens de Monseigneur le doit justifier :

1400   Car puisqu'il s'y fiait, comment s'en défier ?

CLOTILDE, à Henry.

Othon plaide pour vous.

HENRY.

Me réputer l'intime

Des secrets de Golo, c'est m'imputer son crime.

J'ai bien reçu son ordre et je l'ai exécuté :

Mais il fut sans conseil par lui seul concerté.

CLOTILDE.

1405   Çà donc, sachons au vrai la mortelle détresse

Des derniers traitements faits à notre Princesse.

HENRY.

Par un meurtre inouï que mon âme ressent,

Je fus son assassin ; mais pourtant innocent.

CLOTILDE.

Assassin innocent ? Quel moyen de le croire,

1410   Puisqu'on voit là en ces mots un sens contradictoire.

HENRY.

Madame, je m'explique, osant vous supplier

Que je puisse être ouï pour me justifier.

OTHON.

Je sais ce qu'il veut dire, et (si je ne m'abuse)

Son accusation lui doit servir d'excuse :

1415   Mais comme en ses douleurs le Prince est ébloui,

Afin de l'éclaircir il ne veut qu'être ouï.

CLOTILDE.

À le justifier je ferai mon possible,

Si la faute qu'il dit n'est pas irrémissible.

HENRY.

Donc le Prince déçu (par un ordre précis)

1420   Enjoignant de tuer son épouse et son Fils,

Golo fit de Thierry et de moi confidence,

Afin d'exécuter cette injuste Sentence.

CLOTILDE.

Thierry, mort depuis peu ?

HENRY.

Madame, oui, lui et moi

Sommes dès lors chargés de ce funeste emploi.

1425   Cet Intendant rusé nous flatte, nous cajole

Si bien, qu'ensorcelés de sa belle parole,

Nous voilà résolus, au trouble de nos sens,

D'aller couper la gorge à ces deux innocents.

CLOTILDE.

Pour faire qu'à ce point notre âme fut troublée

1430   Il devait bien avoir une langue endiablée.

Ô les amers effets de discours emmiellés !

HENRY.

Pour certain nous étions du tout ensorcelés.

Nos yeux étincelaient, nos cours brûlaient de rage

Pour courir en bourreaux à cet affreux carnage.

1435   Dans la profonde nuit nous entrons en la Tour

Où la pauvre Princesse avait fait son séjour,

Par un transport d'horreur, pour la faire descendre

Du lit, et la conduire où nous voulions la rendre,

Arrêtant ses habits comme nous l'habillons

1440   D'un ramas casuel de quelques vieux haillons.   [ 21 Casuel : Ce qui arrive fortuitement sans avoir rien d'assuré. [F]]  [ 20 Ramas : Assemblage de diverses choses. [Ac. 1762]]

Et bien il faut mourir, je le vois, nous dit-elle,

La mort doit terminer cette vie mortelle.

Ma prison de six mois a vu toujours courir

Divers maux qui m'ont fait incessamment mourir.

1445   Toutes mes morts pourront achever leur carrière

Par leur réduction à quelque mort dernière.

Et lors prenant son fils ; Enfant de mes douleurs,

Dit-elle en l'embrassant, cher sujet de mes pleurs.

Ô malheureuse, hélas ! T'ai-je donné la vie

1450   Pour te la voir sitôt cruellement ravie.

CLOTILDE.

Et bien ?

HENRY.

Madame, et bien sans pitié, sans remords,

Comme loups enragés nous la tirons dehors,

Portant son fils au bras.

CLOTILDE.

Mon Dieu quelle rudesse !

HENRY.

Nous eussions bien senti ces motifs de tendresse,

1455   Si quelque esprit humain pour lors nous eût gardés ;

Mais ce démon de sang nous tenait obsédés.

Ainsi accompagnés de notre prisonnière,

Nous sortons du Château, et suivant la rivière,

Comme nous la pressions pour la conduire au Bois,

1460   Elle s'arrête à coup, et tirant de ses doigts

Sa bague, en la rivière (à l'impourvu) l'élance,   [ 22 Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]]

Disant ces mots à l'eau : ô miroir d'inconstance,

Je prends congé de toi ! Et remets à ton flux

Le gage d'un amour qui fut et qui n'est plus.

CLOTILDE.

1465   Vîtes-vous cette bague ?

HENRY.

  Elle n'en avait qu'une,

Dont nous vîmes le bril aux clartés de la Lune :   [ 23 Bril : subst. masc. étincelle. - Feuillage.]

Mais lorsqu'au fonds du Bois nous fûmes parvenus,

À l'Aurore ses doigts nous parurent tous nus.

CLOTILDE.

Quel objet de pitié !

HENRY.

Vous entendez nos crimes

1470   Contre ces innocents, aux mots que nous leur fîmes.

CLOTILDE.

J'entends assez qu'enfin par un dernier effort,

Et la mère et le fils ont été mis à mort.

HENRY.

Ce n'est pas tout, sachez de quelle mort amère

Nous avons fait mourir le fils avec la mère.

CLOTILDE.

1475   De quel genre de mort puis-je m'imaginer

Que vous ayez pris soin de les assassiner.

Les avez-vous noyés ?

HENRY.

Non.

CLOTILDE.

Brûler, mis en cendre ?

HENRY.

Nenny.

CLOTILDE.

Aviez-vous bien eu le cour de les pendre,

Étrangler, étouffer, ou égorger ?

HENRY.

Nenny.

1480   Pauvre mère bannie, et pauvre fils banni,

Nous vous avons pis fait !

CLOTILDE.

Qu'eussiez-vous su pis faire ?

HENRY.

Hélas ! Puis-je le dire, ou pourrais-je le taire :

Nous les avons, Madame, exposés sans secours

À la rage cruelle et des loups et des Ours.

1485   N'est-ce pas faire pis ?

CLOTILDE.

  Vous le pouviez bien dire ;

Car de toutes les morts cette mort est la pire.

Quelle inhumanité ! Cet excès ne ressent

Qu'un esprit criminel, et rien moins qu'innocent ;

Cependant vous disiez, pour couvrir cette offense,

1490   Que vous l'aviez commise avec quelque innocence.

HENRY.

S'il vous plaît m'écouter, je vous contenterai.

CLOTILDE.

Pour donc me contenter je vous écouterai.

HENRY.

Nous étions.

OTHON.

Attendez, je vois venir Germaine.

SCÈNE V.
Clotilde, Germaine, Othon, Henry.

CLOTILDE.

Germaine où venez-vous ? Quel bon vent vous amène ?

GERMAINE.

1495   C'est un vent de frayeur, qui depuis le trépas

Du malheureux Golo, me porte à tous mes pas,

Madame.

CLOTILDE.

En effet, vous voilà toute émue.

GERMAINE.

Ce spectacle d'horreur est toujours à ma vue.

Mais.

CLOTILDE.

Qu'avez-vous encor ?

GERMAINE.

Un autre mouvement

1500   Transporte tous mes sens dedans l'égarement.

Ses pieds et bras bandés avec quatre cordages

Qui l'ont écartelé par quatre boeufs sauvages,

Travaillent mon esprit ; mais par un autre vent

D'un différent effroi je pousse plus avant.

CLOTILDE.

1505   Encor, où courez-vous ?

GERMAINE.

  Je cherche ma Maîtresse.

CLOTILDE.

Gertrude est au Palais qui parle à son Altesse.

GERMAINE.

Madame, on perd le temps à la questionner.

CLOTILDE.

Le Prince ne croit pas la devoir soupçonner,

Il l'a bien voulu voir ; mais sans autre pensée

1510   Que pour la consoler de sa perte passée.

GERMAINE.

Les Sarrasins défaits, le Prince perverti

Pour relever Golo dans un noble parti

(N'ayant pas découvert les excès de sa rage)

Par son autorité traita ce mariage.

1515   Devant que l'épouser sût-elle ses forfaits

Dont elle a tant d'horreur sachant qu'il les a faits,

CLOTILDE.

On peut assez juger que sans lui être acquise

Elle n'avait pas su sa funeste entreprise.

GERMAINE.

Pourquoi donc si longtemps la vouloir retenir.

CLOTILDE.

1520   C'est pour la consoler, et pour lui maintenir

Tout le bien de Golo que le Prince lui donne.

GERMAINE.

Son bien fera bientôt oublier sa personne.

À ce compte je vois que seule j'ai perdu

En Golo tout mon bien si longtemps attendu.

1525   Que le soin de ma mère et de moi se termine

À me voir en l'état d'une pauvre orpheline.

Sans parents, sans amis, sans appui, sans secours,

Seule j'ai tout perdu.

CLOTILDE.

À quoi tend ce discours ?

GERMAINE.

Golo se détruisant n'a fait que me détruire ;

1530   Je ne sais plus, Madame, où me pouvoir réduire.

OTHON.

Madame, elle n'aurait qu'à me donner sa foi

Pour pouvoir librement se réduire chez moi.

CLOTILDE.

Si c'était tout de bon, vous voyez, ma Germaine

Qu'Othon vous fait un offre à vous tirer de peine.   [ 24 Offre : Offre a été autrefois masculin. [L]]

GERMAINE.

1535   Qu'il m'aimât autrefois, je pourrais m'en louer :

Mais qu'il m'aime à présent, je ne puis l'avouer.

Othon attend beaucoup, ma fortune est bornée ;

Il est dans la faveur, je suis abandonnée.

OTHON.

Je suis cité, Madame, et sais mon comparant,   [ 25 Comparant : Acte extrajudiciaire, par lequel on fait une représentation, ou une demande, pour des choses qui sont de juridiction volontaire. [L]]

1540   Vous priant de m'ouïr sur notre différent.

Si ma partie veut se donner quelque pause,

Je vous exposerai le fonds de notre cause.

CLOTILDE.

Germaine le veut bien, je suis sa caution.

GERMAINE.

Je reçois à garant votre discrétion.

OTHON.

1545   Madame, vous savez comme dans les armées

Où les Maures ont vu leurs forces consommées

Aux faits dont Monseigneur s'est si bien acquitté,

Et votre époux et moi ne l'avons point quitté.

Au retour, ignorant le déloyal ménage

1550   De son traître Intendant, il fit son mariage

L'épousant à Gertrude ; et rendant assouvi

Par elle des grands biens qu'il avait poursuivi :

Et pour l'amour de lui regardant sa nourrice,

Il voulut que sa fille acceptât mon service.

1555   Je crus que je serais pleinement assorti

De ce qu'il me fallait possédant ce parti :

Et dehors fis la cour à cette Demoiselle ;

Je lui fus assez beau, elle me fut très belle

La fréquentant depuis, ses bontés, ses beautés

1560   Me donnèrent beaucoup d'honnêtes privautés,

Dans lesquelles un jour j'entendis de sa bouche

Les maux que la Princesse a soufferts en sa couche :

Comme elle se servit en cette extrémité

De Sage-Mère au fruit qu'elle avait enfanté,   [ 26 Sage-mère : synonyme de sage-femme.]

1565   Le couvrant d'un lambeau de toile déchirée

Qu'on avait dans la Tour par hasard égarée ;

Et comme seulement pour modérer sa faim,

À peine avait-elle quelque morceau de pain.

CLOTILDE.

Pourrais-je bien le croire ? Est-il vrai, ma Germaine ?

GERMAINE.

1570   Madame, je l'ai dit, et la chose est certaine.

CLOTILDE.

Mon Dieu !

OTHON.

Pour m'en apprendre elle en savait assez.

Celle par qui Golo commettait les excès,

Était sa propre mère, affidée geôlière,   [ 27 Affidé : Confident, celui en la foi et en la discrétion de qui on se confie. [F]]

Qui tenait sous ses clefs l'illustre prisonnière.

CLOTILDE, à Germaine.

1575   Sûtes-vous ses secrets ?

GERMAINE.

  Madame, je les sus,

Et les donnai aussi comme je les reçus.

Sans mentir, notre sexe est mort s'il ne babille,

Ma mère était bien femme, et j'étais bien sa fille.

OTHON.

Enfin le Prince un jour apprit ces traitements,

1580   Et comme il en parlait j'en dis mes sentiments.

Depuis voyant Golo je lus en son visage

Des oppositions à notre mariage,

Soupçonnant que les faits me seraient découverts,

Il ne me regardait que des yeux de travers :

1585   Et voulant arrêter notre noce avancée,

Car germaine (à son gré) m'avait été fiancée,

Il ne lui parlait plus que d'un ton renchéri,

Montrant un fiel couvert, comme j'appris d'Henri.

De plus cet arrogant paraissait hors de passe,

1590   Le Prince à son endroit changeait ses feux en glace,

Et s'échappant enfin d'un mouvement soudain ;

Ne le considérait qu'avec un grand dédain ;

Dont Golo s'effrayant, entra dans la pensée

D'éloigner avec sa foi sa femme et ma fiancée,

1595   Pendant que sa Nourrice en ce lieu sous les lois

D'une mort naturelle acheva ses emplois.

GERMAINE.

Ma pauvre mère, hélas !

OTHON.

Depuis cette retraite

Le Prince conviant à sa chasse secrète,

Ces femmes avec lui les a fait revenir ;

1600   Pour le chasser lui-même et le faire punir.

Il n'en fait point mentir, ma fortune inhumaine

Dans ces Tours, m'éloigna de ma belle Germaine ?

Non pas jamais de cour, mais seulement de corps :

Car ces égarements troublaient tous nos accords.

CLOTILDE.

1605   Vous voici ralliés sans crainte d'aucun trouble,

Il faut donc maintenant que votre amour redouble.

OTHON.

Je ne vous dédis point.

CLOTILDE.

Et me dédirez-vous,

Germaine ?

GERMAINE.

Il ne faut plus me parler d'un époux,

Ma Maîtresse est en deuil, et le Prince est de même,

1610   Et puis étant sans biens je ne crois pas qu'on m'aime.

CLOTILDE.

Les vertus sont les biens qu'on ne peut nous ôter,

Othon les vois en vous, et peut s'en contenter.

OTHON.

Je le puis et le dois.

GERMAINE.

Madame, votre adresse

Me fera (s'il vous plaît) parler à ma Maîtresse

1615   Pour un secret que j'ai à lui faire savoir.

Si Monseigneur la voit il pourra bien me voir :

Cet nonobstant Golo, Madame étant en vie,

Dans ses derniers travaux je l'ai toujours servie ;

Et l'Écrit de sa main que le Prince a trouvé

1620   Dedans son Cabinet, le peut avoir prouvé.

CLOTILDE.

J'entrevois ce que c'est, Gertrude est empêchée,

Et ne doit qu'au Palais être à présent cherchée.

Je n'ai pas le loisir de vous accompagner ;

Mais voyez mon Rodolphe, il peut vous l'enseigner

1625   Et vous la faire voir.

GERMAINE.

  J'aurai peine à la joindre.

Je crains.

CLOTILDE.

On vous connaît, vous n'avez rien à craindre ;

Ou bien attendez-moi.

GERMAINE.

Je ne puis retarder.

CLOTILDE.

Allez donc hardiment.

GERMAINE.

Je me vais hasarder.

Elle se retire.

SCÈNE VI.
Clotilde, Henry, Othon.

CLOTILDE.

Or çà, donc, mon Henry, devant que je vous laisse,

1630   Je brûle de savoir la mort de la Princesse ;

Enfin, qu'en fîtes-vous ?

HENRY.

Madame, j'ai horreur

De vous faire savoir l'excès de ma fureur :

Mais pour vous contenter, puisqu'il faut que j'explique

Les derniers accidents de cette mort tragique,

1635   Nous l'avions (sans pitié) déjà fait cheminer

Où cet acte sanglant se devait terminer,

Lorsqu'étant possédés d'un démon de furie,

Nos glaives nus en main pour cette boucherie,

Nous allions égorger le petit innocent,

1640   Quand la mère alarmée, avec un cri perçant ;

À moi (dit-elle) à moi, l'enfant n'est pas capable

De pécher, pour mourir ; C'est moi qui suis coupable :

Ne versez pas un sang qui n'est pas criminel,

Et lavez son malheur dans le sang maternel.

1645   Qu'a fait mon pauvre enfant, pour servir de victime

À l'injuste rigueur du soupçon de mon crime ?

Il n'en faut point mentir, ces pitoyables cris

Retinrent en suspens nos corps et nos esprits :

Nos bras comme étourdis d'un éclat de tonnerre,

1650   De leurs glaives lâchés firent leurs coups en terre.

Mon compagnon et moi prenons quelque repos,

Nous regardons l'un l'autre, et changeons de propos :

Camarade, lui dis-je, il faut voir si nous sommes

En ce terrible accident des démons ou des hommes.

1655   Faut-il faire périr par nos sanglantes mains,

L'innocente beauté de deux Anges humains ?

Sommes-nous pas honteux de nos valeurs infâmes,

Qu'on emploie à tuer des enfants et des femmes ?

Pour moi je me rappelle, et suis persuadé

1660   Que l'Intendant a tort en tout ce procédé :

Car quand même la mère aurait été coupable,

Son enfant innocent serait-il punissable ?

Mais à voir l'attentat contre cet Enfançon,

La mère n'a failli que par un faux soupçon ?

1665   Et je ne pense pas que la Nature ait faite

Dedans un corps si beau, une âme plus parfaite.

Qu'avons-nous jamais vu qui puisse avoir taché

Ce miroir de beautés par le moindre péché ?

Pouvons-nous donc souffrir qu'une injuste disgrâce

1670   Fasse perdre en nos mains la splendeur de sa glace ?

CLOTILDE.

Qui ne s'attendrirait pas d'un semblable discours ?

Un Dragon, un Lyon, un Tigre, un Loup, un Ours,

Et votre compagnon, s'il n'était plus farouche,

Pouvaient être adoucis du miel de votre bouche.

1675   C'est donc Thierry tout seul, ne s'étant point changé,

Qui fut l'exécuteur de ce meurtre enragé.

HENRY.

Non, Madame, tous deux avons fait cet office,

Chargés également d'une même injustice.

CLOTILDE.

Comment ?

HENRY, à Othon.

Mon cher Othon, venez à mon secours,

1680   Parlez : car mes regrets étouffent mon discours.

OTHON.

Madame, au sentiment des douleurs qu'il endure,

Henry m'a fait savoir cette étrange aventure.

Il m'a donc raconté par des tristes accents,

La pitoyable fin de ces deux innocents ;

1685   Qu'au dessein résolu de leur laisser la vie,

Comme la mère eût dit qu'elle en était ravie

Pour son fils : car pour soi elle aurait souhaité

De voir d'un mal dernier tout son mal arrêté.

Promettant s'éloigner pour se rendre inconnue,

1690   Ces meurtriers ravisés, la quitte toute nue :

Mais au retour émus d'un souvenir mordant

De l'ordre rigoureux donné par l'Intendant,

Qu'ils s'étaient engagés, pour rendre témoignage

D'avoir exécuté cet horrible carnage :

1695   Qu'ayant privé la mère et le fils du tombeau,

Et jeté leurs deux corps dans le courant de l'eau,

Ils lui rapporteraient la langue de la mère :

Et faute de l'avoir, redoutant sa colère,

Les voilà résolus à tourner sur leurs pas,

1700   Pour assurer leur vie en causant ce trépas.

CLOTILDE.

Voici le coup de mort, je vois ce sang qui coule,

Afin que l'Intendant s'en abreuve et s'en saoule.

OTHON.

Cependant Dieu voulut qu'étant en cet état

De retourner au sang, leur fureur s'arrêtât

1705   Par un cas merveilleux, comme ils courraient sans cesse

Ils rencontrent le chien de la pauvre Princesse.

Sa vue les surprit, et d'un prompt changement

Leur fournit le moyen de leur dégagement.

Pour éviter deux morts avec une mort seule,

1710   Ils tuèrent cette bête, et déchirant sa gueule

Lui arrachant la langue, et par un faux semblant

La portent à Golo dans un mouchoir sanglant.

À ce rapport trompeur qui frustra son attente,

En cet objet de sang sa rage fut contente.

CLOTILDE.

1715   Laissons-là ce démon, le désir que je sens

Est d'apprendre la fin de ces deux innocents.

HENRY.

Hélas !

OTHON.

Hélas ! Les Loups, les Ours ont dévorée

Au fonds de la Forêt cette proie égarée.

CLOTILDE.

Mon Dieu ! Que dites-vous ?

OTHON.

Puisqu'en tous ces quartiers

1720   On n'en n'a rien appris depuis sept ans entiers,

Il serait tout certain qu'ayant souffert l'injure

D'une privation de toute nourriture,

Que leurs membres tous nus aux changements divers

Du chaud de sept Étés, au froid de sept Hivers :

1725   Leurs corps si délicats d'une vigueur si tendre.

Déjà depuis longtemps seraient réduits en cendre,

S'il n'était bien plus vrai que tous les animaux

Qui courent dans le bois eussent fini leurs maux.

Il est clair à les voir logés à l'aventure

1730   Marchant par les halliers et couchant sur la dure,

Saisis de chaud, de froid, et privés d'aliments,

Qu'à leurs plaintes, leurs cris, et leurs gémissements :

Et les Loups et les Ours courant à leur curée,

Leur ont donné la mort qu'ils se sont procurée.

CLOTILDE.

1735   Ce n'est que trop vrai.

HENRY.

  C'est ce que je disais,

Avouant librement la mal que je causais,

Que sans donner la mort à deux vues si belles,

Je les ai fait mourir par des morts plus cruelles.

Si j'eusse exécuté le furieux dessein

1740   De leur ôter la vie en leur perçant le sein,

Et puis accomplissant le devoir de nature,

Je les eusse couverts de quelque sépulture,

Ils seraient affranchis au moyen de deux coups,

De se voir dévorés et des Ours et des Loups.

1745   Je ne regrette pas de me voir les mains pures

De leur beau sang versé par des noires injures :

Mais mon cour se déchire à savoir leur malheur,

Je souhaite ma mort quand je pense à la leur.

CLOTILDE.

Je reçois maintenant l'entière connaissance

1750   De votre assassinat, joint à votre innocence.

Le Prince comme vous par Golo fut trahi,

Ce sentiment fera que vous serez ouï.

Allons, ne pensons plus à cette pauvre Dame ;

C'en est fait, mon Henry, Dieu veuille avoir son âme.

ACTE V

SCÈNE I.
L'Ambassadeur de France, Gertrude en deuil, Germaine.

L'AMBASSADEUR tenant un papier.

1755   L'ayant lu dans ses pleurs qu'il n'a pu modérer,

Il me l'a mis en main pour le considérer :

Et de vrai, sans pleurer, s'il eût lu ce reproche,

Il n'eut point eu de cour s'il ne l'eût de roche.

GERTRUDE.

J'en ai ouï parler ; mais je ne l'ai pas vu.

L'AMBASSADEUR.

1760   Je vous le ferai voir, puisqu'il m'en a pourvu.

Il se lit bien qu'on voie à la lettre effacée,

La teinture de l'eau que ses yeux ont versée.

Le voici. Mais d'autant que pour faire passer

Cette humeur de tristesse il est allé chasser,

1765   Nous pouvons en repos à l'air de cette place,

Faire nos entretiens pendant qu'il fait sa chasse.

Je voudrais contenter ma curiosité,

Comme quoi ce papier fut écrit et porté,

Ayant appris de vous que cette Demoiselle

1770   En savait le secret, je le veux savoir d'elle.

GERTRUDE, à Germaine.

Cela s'adresse à vous.

GERMAINE.

Quitte pour répéter

Ce que je vous ai dit, je vais le contenter :

Aussi seule je puis raconter cette histoire,

J'ai fourni le papier, la plume et l'écritoire.

1775   Et j'eusse encor plus fait ; mais Madame voulut

Par force en se perdant procurer mon salut :

Car si pour son égard je me fusse aveuglée

Voulant la secourir, Golo m'eût étranglée.

L'AMBASSADEUR.

L'enragé ! Mais encor sachons par le menu

1780   L'honnête procédé que vous avez tenu.

GERMAINE.

Quand le Prince eut commis cet injuste supplice

De Madame, à Golo, surpris par la malice,

Et pour l'exécuter l'eût dépêché devant ;

Ma mère, sa Nourrice, en eut le premier vent

1785   Par son droit de Geôlière ; à l'abord de laquelle

(Sous le secret enjoint) j'appris cette nouvelle ;

Soit que ma mère alors en ce dessein pressé

D'un tel assassinat, sentît son cour blessé,

Soit qu'elle eût résolu (pour n'être point émue

1790   De ce funeste objet) en détourner la vue,

Elle m'ouvrit la Tour, et prit l'occasion

De me charger du port de sa provision.

J'entrai, et regardant cette pauvre accouchée

Qu'on allait égorger, je me sentir touchée

1795   D'un regret si pressant, que lui mettant en main

L'eau que je lui portais avec un peu de pain,

Et n'ayant en l'esprit que cette mort cruelle

D'elle et du beau Poupon qui suçait sa mamelle,

D'un mouvement soudain l'effort de mes douleurs

1800   Fit débonder mes yeux en deux torrents de pleurs.

Madame en me voyant à ce point désolée,

Par mon tremblement se sentit ébranlée,

Et voulut s'enquérir quel sujet m'obligeait

À cette affliction dont elle s'affligeait.

1805   Sa pitoyable voix derechef me fit fondre,

Et demeurer longtemps sans pouvoir lui répondre :

Mais toute la réponse que je lui fis,

Fut d'annoncer la mort et d'elle et de son fils.

L'AMBASSADEUR.

Quel effroi lui donna cette mort annoncée ?

1810   Elle en devait mourir de la seule pensée.

GERMAINE.

Au contraire, son cour me fit voir sa vertu,

S'affermissant aux coups dont il fut combattu,

Voici ce que j'ouïs de sa douce parole ;

Ma fille, il ne faut pas que mon bien vous désole ;

1815   Ce n'est pas d'aujourd'hui que je meurs sans mourir,

Reculant de mon bien, à faute d'y courir.

Tous mes maux finiront en un mal qui les ferme,

Et mes morts trouveront en cette mort leur terme.

Puis donc que tous mes maux et mes morts sont au point

1820   De voit bientôt leur fin, ne vous affligez point.

Les auteurs de ma mort m'exemptent du dommage

Que j'aurais à souffrir et mourir davantage ;

Si vous m'aimez, il faut que votre affection

Vous fasse réjouir de cette exemption.

1825   Pour soutenir l'honneur j'ai été combattu,

C'est en lui que je vis, c'est pour lui qu'on me tue.

Tout ce qui semblerait se devoir regretter,

C'est la mort d'un enfant qui commence à téter :

Mais Dieu l'a revêtu d'une vertu si mâle ;

1830   Lui donnant par ma main la grâce baptismale,

Que ce qu'il devait vaincre, alors il l'a vaincu,

Et depuis pour combattre il n'a que trop vécu.

Dieu ne me l'a prêté qu'afin de le lui rendre ;

Je le fais de bon cour, c'est à lui de le prendre :

1835   Il en est le vrai père, et fera, s'il lui plaît,

Qu'il recevra sa vie en lui ôtant mon lait.

Madame en ce discours qu'elle tint d'une haleine,

N'employait ses efforts qu'à me tirer de peine.

Mais lors me regardant d'un visage serein,

1840   Et jugeant à mes pleurs qu'elle parlait en vain ;

Vous m'aimez, me dit-elle ; et serait-il possible

Que ne m'aimassiez que d'un amour sensible ?

Si vous savez qu'aimer n'est que vouloir du bien,

Aimez-moi d'un égard raisonnable et chrétien.

1845   Quel bien me voudriez-vous, en voulant la durée

De la peine que j'ai si longtemps endurée ?

Elle court à sa fin que je dois supposer,

Pourquoi la voudriez-vous plus longtemps arrêter

Dieu m'en veut affranchir, en voulant que je meure.

L'AMBASSADEUR.

1850   Vous pleurez.

GERMAINE.

  À ces mots, je pleurai et j'en pleure.

L'AMBASSADEUR.

J'avoue qu'il faudrait à ces mots de pitié,

Pour être sans regret, être sans amitié.

GERMAINE.

Enfin à ma retraite, et sur l'heure dernière

De recevoir l'Adieu de notre prisonnière :

1855   Germaine (me dit-elle) auriez-vous le loisir,

Sans vous incommoder, de me faire un plaisir ?

À quoi je répondis, toute mon envie,

Eût été de mourir pour lui sauver la vie.

Vivez (répartit-elle) en ayant la bonté

1860   De me faire un plaisir sans incommodité.

Voyez mon Cabinet, et vite sans mot dire

Portez-moi du papier et d'encre pour écrire.

Tous mes joyaux y sont, visitez et prenez ;

Mais avec diligence allez et revenez.

1865   J'y courus aussitôt, et sans être aperçue,

Ni toucher aux joyaux, me remis à sa vue

Et dès lors promptement à mes yeux, à mon su

Elle fit cet Écrit que vous avez reçu.

Et recourant encor, sans aucune aventure

1870   Je mis au Cabinet et l'encre et l'écriture,

Les posant à l'endroit où le tout s'est trouvé,

Et lui rendant la clef, par son ordre achevé.

J'eus le contentement de l'avoir obligée

Devant la même nuit qu'elle fut égorgée.

L'AMBASSADEUR.

1875   Vous devez sur l'égard de ce bon traitement,

En avoir le mérite et le contentement.

À Gertrude.

Qu'en dites-vous, Madame ?

GERTRUDE.

Hélas ! Qu'en puis-je dire :

Je pense à la Princesse, et la vois au martyre,

Admirant son courage à prêter le collet

1880   Au combat de l'honneur où ce beau sang couler.

Mais quel est son Écrit ?

L'AMBASSADEUR.

Faisons-en l'ouverture.

Dans votre attention recevez ma lecture.

Il ouvre son papier, et lit l'Écrit.

GENEVIÈVE, à Sifroy.

Adieu, Sifroy, je vais mourir,

Puisque vous voulez que je meure ;

1885   Ma vie est lasse de courir,

Ayant atteint sa dernière heure ;

Ma mort comblera tous nos voeux,

Vous la voulez et je la veux :

Et par mes misères finies

1890   Nos envieux seront punis

De voir que nos corps désunis

Nos volontés seront unies.

Pour ce chef on verra d'accord

Votre ordre et mon obéissance ;

1895   Vous voulez et je veux ma mort,

C'est à mon gré qu'on me l'avance :

Mais puisque votre esprit consent

À la mort d'un fils innocent,

Mon sentiment vous est contraire,

1900   Appréhendant votre remords,

Pour m'avoir fait souffrir deux morts :

L'une vous pouvant satisfaire.

L'Enfant qu'on fait si mal traiter

Par une étrange procédure,

1905   Fera quelque jour regretter

L'énormité de son injure.

Je vous plains en mon sang perdu,

Que le vôtre soit répandu,

Et que votre même disgrâce

1910   Que j'ai soufferte sans sujet,

À votre dam change d'objet,

Et s'étende sur votre race.

Je crains que le Juge Éternel

À qui toute chose est présente,

1915   Ne vous regarde en criminel,

Me regardant en innocente,

Puisqu'il punit votre soupçon

Par la mort de votre Enfançon ;

Et puisque votre humeur jalouse,

1920   Par ma mort à ce jour préfix,

Me privant d'Époux et de Fils,

Vous prive de Fils et d'épouse.

Si par un rapport suborneur

Vous soupçonniez de quelque chose

1925   Qui puisse choquer mon honneur,

C'est encor à quoi je m'oppose :

Il m'a toujours été si cher

Qu'on ne peut rien me reprocher

Qui puisse m'en avoir privée.

1930   Dans tout le temps que j'ai été

J'ai conservé ma chasteté,

Et meurs pour l'avoir conservée.

Dieu nous donne d'être offensés

Tous deux ensemble, et nous invite,

1935   Pour ça être récompensés,

De n'en pas perdre le mérite.

Pour jouir du prix de ce don,

Soutenons d'un entier pardon

Votre offense jointe à la mienne ;

1940   Montrant par ce digne soutien

Comme vous m'aimez en Chrétien,

Et comme je meurs en Chrétienne.

L'AMBASSADEUR.

Saurait-on s'exprimer en termes plus puissants

Quel jugement de femme à la fleur de ses ans.

SCÈNE II.
Rodolphe, L'Ambassadeur, Gertrude, Germaine.

RODOLPHE.

1945   Que Dieu est admirable, et que sa providence

Par des profonds ressorts se met en évidence.

L'AMBASSADEUR.

Que nous voulez-vous dire ?

RODOLPHE.

On n'avait pas cherché

Un Gibier excellent depuis longtemps caché ?

Comme on chassait ailleurs ; enfin il a fait montre,   [ 28 Montre : Action de montrer ; sens qui n'est guère usité que dans la locution : faire montre, montrer avec une sorte d'étalage. [L]]

1950   Et la chasse a fini par son heureux rencontre.   [ 29 Rencontre : Vaugelas remarque qu'en quelque sens qu'on emploie rencontre, il est toujours féminin, et que les bons Auteurs n'en usent jamais aûtrement, que néanmoins en matière de querelle, plusieurs le font masculin, et disent : ce n'est pas un duel, mais un rencontre ; que cependant le meilleur est de le faire féminin. [FC]]

L'AMBASSADEUR.

Je n'entends point ces mots.

RODOLPHE.

On a si bien couru,

Que ce Gibier couvert enfin nous a paru

On l'a pris, on le tient, la Princesse est trouvée.

L'AMBASSADEUR.

La ?

RODOLPHE.

Princesse est trouvée, et la chasse achevée.

L'AMBASSADEUR.

1955   Je ne vous comprends point. Quand les cruels efforts

Des animaux auraient épargné ce beau corps ;

Mais mort depuis sept ans d'une mort pitoyable,

Il n'aurait plus de trait qui le fît connaissable.

RODOLPHE.

Vous parlez d'un corps mort ; je parle d'un vivant,

1960   Aussi entier et beau qu'il fut par ci-devant.

L'AMBASSADEUR.

Mon Dieu que dites-vous ?

GERTRUDE.

Qu'est cela ?

GERMAINE.

Quel prodige !

RODOLPHE.

Non non, il ne faut plus que sa mort nous afflige,

La diverse façon de la perdre et trouver,

Semble un prodige à voir, ou un songe à rêver :

1965   Le Ciel l'a fait savoir et regretter sa perte,

Et voici sa rencontre en notre chasse ouverte.

Par les abois des chiens les piqueurs séparés,

Abandonnent le Prince en des lieux égarés,

Où il trouve une Biche : il la court et s'engage

1970   De la poursuivre au trou d'une grotte sauvage

Où la bête s'avance, et le Prince au dehors

Jetant les yeux au fonds y reconnaît un corps

D'une femme vivante, auquel la chevelure

D'un beau poil étendu servait de couverture.

1975   Ravi de cet objet, voulant s'y transporter,

Il ouït une voix qui le fit arrêter :

Elle portait ces mots ; je vous suis inconnue,

Et me vois hors d'état de souffrir votre vue.

Vous me ferez plaisir si vous vous retirez,

1980   Pour chercher ailleurs ce que vous désirez.

Le ton de cette voix doucement prononcée

Réveilla son esprit, lui donnant la pensée

Que dans ces jours passés cet air accoutumé

Lui fut si gracieux qu'il en était charmé.

1985   Cela le fit résoudre à faire quelque approche

Pour mieux l'envisager à l'ombre de sa roche :

Mais elle le pria d'être moins curieux,

Ou lui prêter de quoi se couvrir à ses yeux,

À chacun de ses mots souffrant nouvelle attaque,

1990   Du désir de s'instruire il lui tend sa casaque,

Qu'elle jeta sur soi : et lors la passion

Du Prince s'informa de sa condition,

De ce qu'elle faisait, d'où elle était venue,

Qu'est-ce qui l'obligeait de loger toute nue

1995   Au fonds d'une Forêt, et l'avait fait cacher

Sous le rude couvert de cet affreux Rocher.

Je suis, répondit-elle, une femme souffrante,

La terre de Brabant m'a reçue naissante ;

J'eus un puissant époux, dont la crédulité

2000   Commettant injustice à ma fidélité,

M'a (sur de faux rapports sans m'ouïr) condamnée

À souffrir bien des maux, et d'être assassinée.

Pour l'exécution d'u si sanglant Arrêt,

On me fit, sans habits, entrer dans la Forêt,

2005   Où mes exécuteurs m'ayant accompagnée

Devinrent les auteurs de ma vie épargnée ;

Et depuis le moment qu'on me prit à merci,

J'ai compté sept Étés et sept Hivers ici.

L'AMBASSADEUR.

C'est elle.

GERTRUDE.

La voilà.

GERMAINE.

Fallait-il davantage

2010   Pour en donner au Prince un plus clair témoignage ?

L'AMBASSADEUR.

Lui-même m'a conté qu'un tel trouble d'esprit

Lui survint à ces mots, tel remords le surprit

Aux faits mentionnés, que tremblant de faiblesse

Il ne connaissait plus ni soi ni la Princesse.

2015   Et comme il eût ainsi quelque temps chancelé,

Il se fit un effort, et s'étant rappelé ;

Encor (poursuivit-il) si cela ne vous fâche,

Dites-moi votre nom, afin que je le sache.

À cet interrogat (ainsi qu'il m'a conté)   [ 30 Interrogat : Question, demande dont on attend réponse. [F]]

2020   Elle essuya ses yeux, se tournant à côté :

Et puis, Monsieur, dit-elle, il est temps qu'on oublie

Ce nom dont la mémoire est du tout abolie.

Depuis sept ans passés dans ce clos resserré,

Avec ce pauvre corps ce nom fut enterré

2025   Sous un tourment si dur, une angoisse si griève,   [ 31 Grief : Douloureux, dangereux, qui se dit en cette phrase, Une griéve maladie [T]]

Que j'ai peine à penser que je fus Geneviève.

GERTRUDE.

Mon Dieu !

GERMAINE.

Hélas !

L'AMBASSADEUR.

Hé bien ?

RODOLPHE.

Ce nom l'eût achevé,

Si trouvant tout son bien il ne se fût trouvé

Celle qu'il voulut perdre, et tenait égarée,

2030   L'eût perdu si dès lors il ne l'eût recouvrée :

Mais d'un esprit confus, tout honteux, sans parler,

Il étendit ses bras et courut l'accoler ;

Et combattant son cour avec les seules armes

De regrets, de soupirs, de sanglots et de larmes,

2035   Il en reçut enfin cet accord complaisant,

D'oublier le passé pour jouir du présent.

Par cet oubli promis son esprit se conforte,

Et dans le même instant lui parut sur la porte

Un beau petit Garçon, qui pour tous ses habits

2040   Couvrait sa nudité d'une peau de brebis.

Ses deux petites mains se faisaient voir remplies

Des racines du Bois fraîchement recueillies :

Et criant sa Maman, lui montrait le butin,

Qu'il lui avait acquis au soin de ce matin :

2045   Car c'était seulement de ce repas champêtre,

Que la pauvre Maman avait lieu de se paître.

La Mère en souriant, découvrant ses beaux yeux,

Et jetant vers le Père un regard gracieux,

Lui fit apercevoir qu'au trait de son visage

2050   Dieu en avait béni leur chaste mariage.

La Nature parlant, il reçut par sa voix

Le fruit de son Palais recueilli dans son Bois.

Sentant son cour ardant d'une amoureuse braise,

Il y court, il le prend, il l'embrasse, il le baise :

2055   Et dans ses mouvements le tenant embrassé,

Lui paye l'intérêt des dettes du passé.

Maos cette liberté fit naître une contrainte,

En ces transports d'amour l'enfant tremblait de crainte,

Appelant sa Maman, laquelle s'occupa

2060   À l'instruire en riant, que c'était son Papa.

Mais quoiqu'elle sût dire à voix douce ou sévère,

N'obligea point le fils de connaître son Père :

Il répondit toujours d'un redit gracieux,

Par ces mots répétés : Notre Père est es cieux.

GERTRUDE.

2065   Ces termes sont le fruit d'une leçon chrétienne.

GERMAINE.

L'Enfant ne connaissait que la Maman pour sienne.

RODOLPHE.

Le Prince en ses bonheurs se résolvant encor

De nous en faire part, prit et mordit son Cor,

Qui nous le fit chercher à course nonpareille ;

2070   Et sa rencontre enfin m'apprit cette merveille.

J'eus encor le plaisir de la tendre façon

Dont la Biche allaitait son petit Nourrisson

Et vis de mes deux yeux une chose nouvelle,

Que la Biche et nos chiens se voyaient sans querelle.

L'AMBASSADEUR.

2075   Miracle sur miracle ! Après tant de tourments

Si longuement soufferts, adieu les traits charmants

Qui paraient autrefois cette belle Princesse.

RODOLPHE.

Elle est ce qu'elle était en sa verte jeunesse,

Et ne parut jamais avec tous ses joyaux

2080   Plus belle et plus merveille en ses jours nuptiaux.

L'AMBASSADEUR.

Que faisons-nous ici entendant ces merveilles,

Sans donner à nos yeux l'objet de nos oreilles ?

GERTRUDE.

Allons, Monsieur.

GERMAINE.

Allons.

RODOLPHE.

J'ai à vous requérir

De ne point vous hâter, on est allé quérir

2085   Les habits de Madame, et chacun s'évertue

D'y courir, et le Prince après l'avoir vêtue

Vous promet qu'en prenant un chemin raccourci

Il vous la fera voir en passant par ici.

L'AMBASSADEUR.

Je lui obéirai avec impatience.

RODOLPHE.

2090   Nous avons bientôt vu sa prompte diligence,

Les voici.

GERTRUDE.

Mon cour tremble.

GERMAINE.

Et j'en suis hors de moi.

L'AMBASSADEUR.

C'est lui, je l'aperçois.

GERTRUDE.

C'est elle je la vois.

SCÈNE III.
Geneviève, Sifroy, Gertrude, Germaine, l'Ambassadeur, Othon, Bénoni.

GENEVIÈVE.

Pauvre homme !

SIFROY.

Il m'a noirci.

GENEVIÈVE.

Son désastre me fâche.

SIFROY.

C'en est fait, par son sang j'ai dû laver ma tache.

2095   De mourir mille fois il m'a mis au hasard,

Et pour me laisser vivre il n'est mort que trop tard.

Voyant l'Ambassadeur.

Mais voici notre ami, voulez-vous qu'il vous voie ?

L'AMBASSADEUR, à Geneviève.

Madame, je me perds dans les excès de joie

Qui rendent aujourd'hui nos cours épanouis

2100   Des faits miraculeux que nous avons ouïs.

GERTRUDE.

Ô Madame !

GERMAINE.

Ha, Madame !

GENEVIÈVE.

À toute la semonce

De vos affections, je n'ai point de réponse.

Dieu m'avait écartée, et m'a fait revenir.

Pour l'un et l'autre état je n'ai qu'à le bénir.

L'AMBASSADEUR.

2105   Le Désert a fleuri, les lys avec les roses

Que vous en rapportez, font voir ses fleurs écloses.

Ce jour où nous sentons un bonheur ravissant,

Paraît comme l'effet d'un Soleil renaissant.

L'Hiver qui nous traitait d'une rigueur sévère,

2110   A fait place au quartier de notre primevère,

Que Dieu même assortit des bonheurs de l'Été,

Par ce fruit qui s'avance à sa maturité.

Cet illustre Enfançon qui fait voir en son âge

Les plus rares faveurs d'un chaste mariage,

2115   Vos Sujets les premiers ont le bien d'en jouir :

Mais pour vos Alliés, je viens me conjouir,   [ 32 Conjouir : Se réjouir avec quelqu'un d'une bonne fortune qui lui est arrivée, d'une bonne affaire qu'il a faite. [F]]

L'occasion est belle, et je sais que la France

Témoignera l'aveu de ma conjouissance.   [ 33 Conjouissance : Compliment qu'on fait à quelqu'un pour lui témoigner la joie de quelque heureux succès qui lui est arrivé en sa fortune, en ses affaires. Les Princes s'envoient des Ambassadeurs exprès pour faire des compliments de conjouissance sur leurs mariages, sur leurs advenements à la Couronne, etc. [F]]

GENEVIÈVE.

Monsieur, je suis honteuse, apprenant que je sois

2120   (Sans l'avoir mérité) dans le cour des Français :

Et vos civilités rendent plus fortunées

Les consolations que le Ciel m'a données.

SIFROY.

Monsieur, encor faut-il que vous sachiez combien

Dieu m'a voulu punir me rendant tout mon bien ;

2125   Mon épouse et mon Fils, par un rebut austère,   [ 34 Rebut : Ce qui est de moindre prix et valeur, qu'on méprise, qu'on rejette. [F]]

M'ont tous deux méconnu pour Époux et pour Père.

L'AMBASSADEUR.

Monsieur.

SIFROY.

Je vois mon tort qu'ils m'ont fait réparer,

Je les ai ignorés, ils ont dû m'ignorer :

Mais je béni le Ciel, que réparant nos pertes,

2130   Il daigne être content de nos peines souffertes.

GERTRUDE.

Quel transport !

GERMAINE.

Quel bonheur !

OTHON, à Geneviève.

Madame, à mon avis

Celles que vous voyez ont tous leurs sens ravis ;

Considérés l'éclat de la joie qui brille

Aux yeux de cette Dame, et cette belle fille.

GENEVIÈVE.

2135   Vous m'avez fait plaisir ; qu'est-ce donc que je vois ?

Ces changements m'ôtaient et la vue et la voix.

N'est-ce pas ma Gertrude et ma pauvre Germaine.

GERTRUDE à genoux.

Ma Princesse.

GERMAINE à genoux.

Madame.

GENEVIÈVE.

Épargnez-moi la peine

De faire comme vous, pour vous mieux caresser.

2140   Levez-vous toutes deux, et venez m'embrasser.

À Gertrude.

Ma Gertrude, oublions nos douleurs supportées,

Reconnaissant celui qui nous a visitées.

J'ai su vos déplaisirs, les miens vous sont connus ;

Reprenons nos plaisirs, puisqu'ils sont revenus.

2145   Dieu qui fit et qui fait son jeu de notre joie,

Lui-même la ravit, lui-même la renvoie,

Accomplissant en nous ses desseins éternels

Dans l'égale faveur de ses soins paternels.

GERTRUDE.

Madame, dans l'état des Noces bien austères,

2150   J'ai souffert comme vous en vos jours solitaires.

Maintenant votre joie apaise mes douleurs,

Et ce jour de vos ris essuye tous mes pleurs.

GENEVIÈVE.

Je sais bien qu'on vous a très mal appariée,

Alors qu'à mon absence on vous a mariée.

2155   L'Époux qu'on vous donne n'était pas assorti

Des titres méritant un si noble parti.

SIFROY.

Il m'avait ébloui quand pour sa noire offense

D'elle (dans mes abus) j'en fis la récompense.

Je l'en ai délivrée, et puisqu'il est péri,

2160   Il faut qu'un Intendant soit encor son mari,

Vu d'un oeil éclairé, vaillant, franc, et fidèle,

Étant digne de moi, comme aussi digne d'elle.

GERTRUDE.

Un mari, Monseigneur ! Faut-il faire un retour

À ce joug, et me voir deux maris en un jour ?

SIFROY.

2165   Celui dont maintenant vous êtes affranchie

Vous noircit par son deuil, je veux vous voir blanchie.

Les habits nuptiaux fourniront les couleurs

Qui doivent effacer l'objet de vos douleurs.

GENEVIÈVE.

Mon cour.

SIFROY.

Mon cher souci, je comprends vos pensées,

2170   C'est pour vous qu'aujourd'hui on fera deux fiancées.

OTHON.

Monseigneur !

SIFROY.

C'est assez, on sait ce que tu vaux,

Et ma chère moitié veut payer tes travaux.

OTHON.

Madame.

GENEVIÈVE.

On pense à vous.

SIFROY à Othon.

Germaine est toute émue

Quand on parle de toi, et rougit à ta vue.

BENONI.

2175   Maman, la Biche a faim, et m'abandonnera

Si elle n'a de l'herbe.

GENEVIÈVE.

On lui en donnera.

BENONI.

Allons donc.

GENEVIÈVE.

Où aller ?

BENONI.

Revoir notre demeure,

Pour lui donner de l'herbe.

SIFROY.

On ira tout'astheure,

Mais loin des animaux hors de votre tombeau,

2180   Pour loger désormais en un logis plus beau.

BENONI, pleurant.

Maman.

GENEVIÈVE.

Mon fils.

BENONI.

Allons.

GERTRUDE.

Le gracieux caprice.

BENONI.

On me veut emmener, et m'ôter ma nourrice.

SIFROY.

Grand cas que mon enfant me reprochant toujours

L'abandon paternel et l'étrange secours,

2185   Étant chassé de moi et reçu de la Bête,

Me punit d'un rebut la paye de sa fête.

BENONI.

Allons.

GENEVIÈVE.

Patientez, je ne vous quitte pas,

La Biche est avec nous, qui nous suit pas à pas.

SCÈNE IV.
Clotilde, Geneviève, Sifroy, Bénoni, Othon, Gertrude, Germaine.

CLOTILDE, aux pieds de Geneviève.

Madame.

GENEVIÈVE, en la relevant.

Ma Clotilde.

CLOTILDE.

Il ne m'est plus possible

2190   De contenir mes sens en un bien si sensible.

Je suis hors de moi à ces jours refleuris,

Par l'heureux changement de nos larmes en ris.

Béni soit ce grand Bois, et béni soit ses Chênes,

Dont l'ombre a modéré la rigueur de vos peines.

2195   Bénite soit la Grotte et l'étroit logement

Qui vous a pu donner quelque soulagement.

Bénis soient les buissons, les halliers, les épines

Qui n'ont rien attenté sur vos beautés divines.

Bénite soit la Biche et son lait savoureux,

2200   Qui d'un beau Nourrisson rend notre Prince heureux.

Béni soit qui changeant votre vie en une autre,

Mit la sienne en danger pour épargner la vôtre.

Mais surtout du plein fonds de nos affections,

Béni soit Dieu l'auteur des bénédictions

2205   Qui vous ayant conduit par des diverses voies

Pour nous faire sentir plus fortement nos joies,

Vous éloigna de nous, et vous fait revenir

Dans un comble de biens dont il veut nous bénir.

GENEVIÈVE.

C'est ainsi que le cour se fait voir au langage

2210   Que la vraie amitié rend un vrai témoignage.

Le Ciel m'est toujours doux, et toujours bienfaisant,

Soit dans mon mal passé, soit dans mon plein présent.

SIFROY.

Que fait donc notre Henry ?

GENEVIÈVE.

Vous m'avez devancée,

Nous concourions tous deux à la même pensée.

2215   Qu'est-ce qu'il fait ?

CLOTILDE.

  Madame, Henry fait son devoir

À mettre ordre au Palais pour vous y recevoir.

SIFROY.

Je l'ai fait (à ces fins) devant notre arrivée,

Y ramener le train de ma chasse achevée.

CLOTILDE, présentant une bague.

C'est de lui, Monseigneur, que j'ai eu l'ordre exprès

2220   De dire qu'un garçon cuisinant des apprêts,

Au ventre d'un poisson a trouvé cette bague.

SIFROY, prenant la bague.

Au ventre d'un poisson ? Ce garçon extravague.

GENEVIÈVE.

Il n'extravague point, je le pense et je crois,

Un poisson l'a reçu et gardé mieux que moi.

SIFROY.

2225   Comment ?

GENEVIÈVE.

  Laissons cela, sans nous rompre la tête

Sur une question à troubler cette fête.

Il suffise que Dieu voulant nous faire voir

L'excès de sa bonté, l'étende à son pouvoir.

Rendez-moi ce joyau pour couronner ma joie.

SIFROY, le donnant.

2230   Le voilà.

GENEVIÈVE.

  Sachons donc à quoi Henry s'emploie.

CLOTILDE.

Il prend un soin extrême à faire et commander,

Et tous les habitants s'empressent à l'aider,

Avec les cris publics et les voix d'allégresse

Des voeux passionnés à revoir leur Princesse.

2235   Je m'y suis employée, et comme il achevait

Il m'a fait avancer, disant qu'il me suivait.

SIFROY.

Je l'aime tendrement, c'est un homme à tout faire.

Vaillant, sage, discret, désireux de me plaire.

GENEVIÈVE.

Je tiens de lui ma vie.

SIFROY.

Et c'est un accident

2240   Qui m'oblige surtout d'en faire un Intendant,

Ma Gertrude.

GENEVIÈVE, à Gertrude.

Ma fille, en ce fait qui vous touche

Je vois bien qu'on attend qu'un mot de votre bouche.

C'est à ce brave Époux qu'on voudrait vous fiancer,

Tant pour vous maintenir que le récompenser.

SIFROY.

2245   Çà.

GERTRUDE.

  Monseigneur, Madame il serait inutile

À tant d'offres d'honneur de me rendre incivile.

Je suis entre vos mains ; mais voyez, s'il vous plaît,

Mon habit.

SIFROY.

Cet habit est messéant et laid

À ce jour où je veux effacer la mémoire

2250   Que me rappellerait une couleur si noire.

GERTRUDE.

Monseigneur.

SIFROY.

Il suffit, cet habit dévêtu

Épargnera ma joie avec votre vertu.

GERTRUDE.

Mais au moins, Monseigneur, ne faisons pas la faute

De vouloir composer, ou de compter sans l'hôte.

SIFROY.

2255   Je réponds pour Henry. J'aurais bien le crédit

De lui faire agréer tout ce que j'aurais dit ;

Mais il n'est pas besoin que mon crédit s'empresse

Pour lui faire vouloir une telle Maîtresse.

Je ne suis pas aussi votre persécuteur,

2260   Lorsque je vous présente un pareil serviteur.

Je vous donne les biens et l'État de ce traître,

Henry est ce qu'il fut et mérite de l'être.

GERTRUDE.

Ces dons sont excessifs, et même accompagnés

De la tendre amitié que vous nous témoignez.

SIFROY.

2265   Henry m'a fait un bien que j'ai toujours en vue :

Mais en parlant du Loup, on le tient par la queue,

Le voici.

SCÈNE V.
Sifroy, Henry, Geneviève, Gertrude, Germaine, Othon, Rodolphe, Clotilde, Bénoni, l'Ambassadeur.

SIFROY, à Henry.

Est-ce fait ? Quel ordre y as-tu mis ?

HENRY.

Le meilleur que j'ai pu, et le temps m'a permis.

Du succès de ce jour les nouvelles reçues

2270   Font que les Habitants bondissent par les rues,

Tous prêts et résolus de faire un digne accueil

À leur Phoenix naissant, et tiré du cercueil.

C'est de ce nom d'honneur que Madame est traitée,

Et qu'elle leur paraît comme ressuscitée.

2275   Les Clairons, les Tambours, les Flûtes, les Hautbois

Viennent la recevoir sur l'entrée du Bois,

Où vous rencontrerez votre illustre équipage,

Pour faire un renouveau de votre mariage.

SIFROY.

Nous verrons à ton compte un petit Paradis :

2280   Mais reconnais-tu bien le Phonix que tu dis ?

Regarde, ouvre les yeux ; Vois-tu bien cette Dame.

Lui montrant Geneviève.

La reconnais-tu bien ?

HENRY.

Monseigneur, je réclame

L'effet de ses bontés, que je dois requérir :

Elle a lieu de me perdre, et me faire périr.

Se jetant à genoux.

2285   Vous le pouvez, Madame ; et quand je vous contemple,

Au tort que je vous ai je veux servir d'exemple

Aux pauvres malheureux qui sont moins circonspects

À vous considérer et rendre leurs respects.

Je suis digne de mort : mais s'il faut que je fasse

2290   Quelque devoir afin d'obtenir votre grâce,

Je suis prêt d'obéir, ordonnez comme il faut

Que ma vie ou ma mort répare mon défaut.

GENEVIÈVE.

Me connaissez-vous bien ?

HENRY.

J'aurais mauvaise vue :

Je ne crois pas jamais vous avoir méconnue.

2295   Ce n'est pas mon défaut, mon tort fut de m'offrir

Aux cruautés d'autrui, pour vous faire souffrir :

Et que vous connaissant, je fus si téméraire

Que d'avoir compromis le soin de vous défaire.

J'assurerai pourtant l'avoir fait seulement

2300   Pour vous faire éviter un pire traitement.

Madame, il est tout vrai, j'ai feint d'avoir l'envie

De vous donner la mort, pour vous sauver la vie.

Je ne dis pas pourtant de n'avoir mérité

De payer le défaut de ma témérité.

GENEVIÈVE.

2305   Et vous connaissez-vous ?

HENRY.

  Très bien, et je m'ordonne

À moi-même la mort, si vous n'êtes trop bonne.

GENEVIÈVE.

Faut-il que nos attraits nous donnent des rebuts ?

Il est temps, mon Henry, de guérir vos abus,

Vous n'avez pas encor les sciences parfaites

2310   Pour savoir qui je suis, ni même qui vous êtes.

Quoique votre Maîtresse, et vous mon Serviteur,

Je suis votre obligée, et vous mon bienfaiteur.

À Sifroy.

Faites-lui des leçons (mon cour) parlez en maître,

Que me reconnaissant il sache se connaître.

2315   Il est si peu savant, que même à son insu

Il nous a fait du bien sans en avoir reçu.

SIFROY.

Çà, mon bon Serviteur ; viens-çà que je t'embrasse ;

C'est par toi que j'ai fait ma ravissante chasse.

Ne meurs pas ignorant, apprends auparavant

2320   Que mon épouse vit, que mon Fils est vivant,

Et que leur vie de la mienne est suivie,

D'autant que par leur mort j'eusse perdu ma vie.

De te faire mourir, serais-je bien humain,

Après m'avoir reçu trois vies de ta main.

2325   Pour te récompenser je suis dans l'impuissance,

J'y ferai mes efforts, et suffit que j'y pense.

Ma chère épouse et moi te donnons cependant,

Tous les biens et l'état du perfide Intendant.

Pour tes fidélités, tes vertus, tes mérites,

2330   Ces satisfactions ne sont que trop petites.

HENRY.

Je ne sais si je rêve, au prix de ce bienfait

Je me connais bien moins que je n'ai jamais fait.

Tous ses biens, Monseigneur ?

SIFROY.

Oui, et le plus insigne

De ses biens, et duquel il fut le plus indigne,

2335   Que tu ne comprends pas (qu'on ne peut mériter)

Est celui dont le Ciel te veut faire héritier.

Connais-tu cette Dame ? Est-elle assez charmante

Lui montrant Gertrude.

Pour te faire vouloir qu'elle soit ton Amante ?

Comme aussi l'obliger d'un pareil traitement,

2340   Que d'un tel Serviteur elle fasse un Amant.

Ne crains point, j'ai rendu ses beautés délivrées

De l'indigne sujet de ses tristes livrées.

Son deuil est achevé, j'ai fait l'amour pour toi,

Et l'ai persuadée à te donner sa foi.

2345   Qu'en dis-tu, la voilà ? Je te l'ai réservée ;

Tu la devais chercher, et je te l'ai trouvée.

Hé biens, tu ne dis mot ?

HENRY.

J'ai bien de quoi rêver,

Et ne sais pourquoi vous voulez m'éprouver.

GERTRUDE.

Et je ne sais pourquoi je vous suis méprisée.

HENRY.

2350   Madame, je veux bien vous servir de risée.

N'est-ce pas me railler, qu'imputer à mépris

Le respect dont je prise un trésor hors de prix ?

Je me tais par honneur ; que saurais-je répondre

Aux propositions qu'on fait pour me confondre ?

GENEVIÈVE.

2355   Henry croit qu'on l'abuse, ou bien qu'en vérité

On lui offre un parti qu'il n'a pas mérité.

SIFROY.

Parle donc, mon Henry ; Fais-toi quelque contrainte

Pour voir si ce qu'on dit est chose vraie ou feinte.

HENRY.

Monseigneur, je ne puis, craignant d'être confus,

2360   À faire une recherche, et souffrir un refus.

GENEVIÈVE.

Il n'est pas sans amour, mais le respect l'arrête,

Il faut que la douceur prévienne sa requête.

Ma Gertrude, avancez, faites le premier pas.

GERTRUDE.

Je voudrais bien Henry ; mais il ne me veut pas.

HENRY.

2365   Vous, Madame ? Dieu sait que je n'en veux point d'autre.

GERTRUDE.

Dieu sait pareillement que je veux être vôtre.

HENRY.

Que je reçois ces mots d'un cour épanoui.

Vous voulez être mienne ; Où suis-je, qu'ai-je ouï ?

Ô mon Dieu ! Mon Seigneur ; Madame, ma Maîtresse

2370   Je ne sais où je suis, je me perds d'allégresse.

SIFROY.

Jouissez, chers Amants, par vos fidélités

Des biens d'un déloyal que vous seuls méritez.

HENRY.

Puis-je prendre un baiser sur cette main céleste.

SIFROY.

C'est assez : ci-après nous parlerons du reste.

GENEVIÈVE.

2375   Encor n'est-ce pas tout.

SIFROY.

  Mon cour, je vous entends,

Tous nos bons Serviteurs doivent être contents.

La fortune d'Henry tient Othon en haleine,

Je vois ses yeux dressés sur sa chère Germaine.

Des services de l'un j'en ai été ravi,

2380   Et l'autre en vous servant m'a dignement servi.

Çà (cher Othon) tu vois Germaine ici présente,

Sachons si ce parti te rit et te contente.

OTHON.

Monseigneur, ce parti m'a toujours contenté :

Mais il ne m'a pas ri comme j'ai souhaité.

2385   Depuis notre retour tout ce que j'ai pu dire

Pour chatouiller son cour, ne l'a jamais fait rire.

Je l'ai toujours vu froide en des certains soupçons,

Quoi que j'aie opposé mes feux à ses glaçons.

GENEVIÈVE.

Germaine, oyez l'époux que le Ciel vous destine.

GERMAINE.

2390   Madame, je ne suis qu'une pauvre orpheline,

Othon est trop puissant, il ne veut point de moi.

OTHON.

Daignez me recevoir comme je vous reçois.

À me donner la main que rien ne vous retienne :

Tenez-moi pour tout vôtre, et soyez toute mienne.

SIFROY.

2395   Répondez, ma Germaine, Othon que je chéris

Vous parle tout riant, rendez-lui quelques ris.

Que tout rie aujourd'hui, ouvrez votre poitrine,

Et ne me dites plus d'être pauvre orpheline.

Parlez d'autre façon, et dites le non mot,

2400   Je suis assez puissant pour faire votre dot.

Je le ferai si haut, et d'un tel avantage,

Qu'Othon ne peut prétendre un plus haut mariage.

GENEVIÈVE.

Parlez, ma fille.

GERMAINE.

Hélas ! Que dirais-je après vous ?

Je veux, puisqu'il vous plaît, qu'Othon soit mon époux.

2405   Ses biens et mes défauts m'ont toujours empêchée

De croire que de cour il m'eusse recherchée :

Mais je vois d'un esprit tous nos cours animés,

Qu'il m'aime, que je l'aime, et que vous nous aimez.

OTHON.

Je reçois, Monseigneur, l'effet de vos largesses.

SIFROY.

2410   Ce n'est qu'en attendant celui de mes promesses.

GENEVIÈVE.

Mais Rodolphe et Clotilde ont l'esprit en suspens,

Pour savoir de quels biens ils soient participants.

RODOLPHE.

Madame, c'est de vous. Votre seule présence

Nous suffit, pour combler toute notre espérance.

2415   Vous êtes notre part.

SIFROY.

  Et sa rencontre aussi

Comblant tous mes désirs, me met hors de souci :

Mais étant votre part, il faut que je vous montre

Que nous avons tous trois fait la même rencontre.

Demandez seulement, et je suis disposé

2420   De n'avoir jamais rien qui vous soit refusé.

Je veux que nous entrions en même jouissance

De l'état que le Ciel a mis en ma puissance ;

Et c'est de la façon qu'en ce trésor exquis

Que nous trouvons tous trois, nous aurons tout acquis.

2425   Çà mes chers Serviteurs, je ne veux plus qu'on pleure.

Mon Othon, mon Henry, mon Rodolphe à cette heure,

Comme vous devez être, ou comme vous étiez,

Soyez unis en paix à vos chères moitié ;

Afin que vous et moi d'une étroite concorde

2430   Possédions les bonheurs que le Ciel nous accorde.

Nous avions tout perdu, nous aurions tout gagné

Si mon fils, d'une épouse, était accompagné.

BENONI.

Je veux ma biche.

GENEVIÈVE.

Or sus, elle vous accompagne ;

Et vous pourra servir de fidèle compagne.

SIFROY, à l'Ambassadeur.

2435   Monsieur, que dites-vous de nos contentements.

L'AMBASSADEUR.

J'ai perdu la parole à ces ravissements,

Et vous prie, Seigneur, par mes promptes dépêches

Que je puisse en porter les nouvelles plus fraîches.

SIFROY.

Je vous satisferai ; mais ayez la bonté

2440   De souffrir avec nous que ce jour soit fêté.

À Henry.

Mon Henry, conduis-nous au train de nos Carrosses,

Que nous nous retirions pour célébrer des noces

Où nos biens séparés se doivent réunir.

À Geneviève.

Allons, mon cour, allons, et faisons rajeunir

2445   Ce grison siècle d'or des années anciennes,

Dans l'innocent égard des libertés chrétiennes.

Donnons aux Étrangers, aux Sujets, aux Valets,

Des fêtes, des festins ; des Bals et des Ballets.

 


Je permets pour le Roi, à JEAN-BAPTISTE BOTTIER, d'imprimer la présente Tragédie, composée par Messire F. D'AVRE, Curé de Minières ; et dédiée à Madame l'Abbesse de Malnouë. Fait ce 16 Août 1668.

BOUVIER.

CONSENTEMENT.

Soit fait suivant les conclusions du Procureur du Roi, les jour et an susdits.

MUSSARD.

Notes

[1] Braverie : Dépense en habits. Cet homme a dépensé tout son bien en braveries inutiles. [F]

[2] Adonis : C'est le nom propre d'un jeune homme d'une rare beauté, né de l'inceste de Cyniras, Roi de Chypre, et de Myrrha sa fille. Il fut tué par un sanglier ; et Vénus, qui l'avait tendrement aimé, le changea en une fleur, qui fut teinte de son sang. [T]

[3] Le mot playes est considéré comme ayant deux pieds, nous ne remplaçons pas par plaies qui est la graphie moderne.

[4] Voyent est conservé pour avoir deux pieds.

[5] Vraye est conservé pour avoir deux pieds.

[6] Huis : entrée, porte.

[7] v. 509, on devrait lire "ce hideux", nous conservons pour éviter le hiatus.

[8] Arrouser : Inonder, entourer, environner, assiéger. [SP ]

[9] Merci : miséricorde. [FC]

[10] Rogue : Superbe, fier, altier, méprisant, peu courtois. [F]

[11] Bravant : Choquer, mépriser quelqu'un, le traiter de haut en bas. [F]

[12] Affaire : C'est un gasconisme de faire ce mot masculin et de dire un bon affaire. [FC]

[13] Prix-fait : Prix commun ou le prix convenu d'une chose. [L]

[14] Quoique : Dans le XVIIe siècle, on le trouve quelquefois avec l'indicatif ; ce qui n'est plus usité. [L]

[15] Devis : Menus propos, entretien familier. [L]

[16] Nenni : Non. Il n'est que du style familier. [FC]

[17] Pariage : Terme de Coutumes, qui se dit d'un droit de compagnie et de société, établi par un accord, ou association, entre un Seigneur, ou le Roi, un Abbé, ou l'Église, pour l'exercice de la Justice, ou pour la levée des droits et amendes sur les justiciables, dont il y a plusieurs exemples dans les anciens Titres. [T]

[18] Dans le document numérisé, Il manque ici le texte des pages numérotées 54-55.

[19] Astheure : adverb. du temps présent. [Nicot]

[20] Ramas : Assemblage de diverses choses. [Ac. 1762]

[21] Casuel : Ce qui arrive fortuitement sans avoir rien d'assuré. [F]

[22] Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]

[23] Bril : subst. masc. étincelle. - Feuillage.

[24] Offre : Offre a été autrefois masculin. [L]

[25] Comparant : Acte extrajudiciaire, par lequel on fait une représentation, ou une demande, pour des choses qui sont de juridiction volontaire. [L]

[26] Sage-mère : synonyme de sage-femme.

[27] Affidé : Confident, celui en la foi et en la discrétion de qui on se confie. [F]

[28] Montre : Action de montrer ; sens qui n'est guère usité que dans la locution : faire montre, montrer avec une sorte d'étalage. [L]

[29] Rencontre : Vaugelas remarque qu'en quelque sens qu'on emploie rencontre, il est toujours féminin, et que les bons Auteurs n'en usent jamais aûtrement, que néanmoins en matière de querelle, plusieurs le font masculin, et disent : ce n'est pas un duel, mais un rencontre ; que cependant le meilleur est de le faire féminin. [FC]

[30] Interrogat : Question, demande dont on attend réponse. [F]

[31] Grief : Douloureux, dangereux, qui se dit en cette phrase, Une griéve maladie [T]

[32] Conjouir : Se réjouir avec quelqu'un d'une bonne fortune qui lui est arrivée, d'une bonne affaire qu'il a faite. [F]

[33] Conjouissance : Compliment qu'on fait à quelqu'un pour lui témoigner la joie de quelque heureux succès qui lui est arrivé en sa fortune, en ses affaires. Les Princes s'envoient des Ambassadeurs exprès pour faire des compliments de conjouissance sur leurs mariages, sur leurs advenements à la Couronne, etc. [F]

[34] Rebut : Ce qui est de moindre prix et valeur, qu'on méprise, qu'on rejette. [F]

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