LES ÉTRENNES DE L'AMITIÉ, DE L'AMOUR ET DE LA NATURE

COMÉDIE EN UN ACTE, EN VERS

M. DCC. LXXXIII.

Par M. DORVIGNY.

A PARIS, Chez CAILLEAU, Imprimeur-Libraire, rue Galande, vis-à-vis de la rue du Fouarre.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2016 à 19:34:54.


ÉPITRE A LA REINE.

SOUVERAINE adorée ! ô vous, qui sur la terre

De l'âge d'or ramenez l'heureux temps !

O vous, qui de mes premiers Chants

Reçûtes le tribut, gage d'un coeur sincère !

Je vous devais ceux-ci. Quand je chante en mes Vers,

Ce qui fait le bonheur, l'âme de l'univers;

En célébrant l'Amour, l'Amitié, la Nature,

Je fais de vos vertus la naïve peinture:

Votre coeur est l'asile et l'ornement des trois,

Et de tous trois sur nous, notre Reine a les droits.

Quand le sort envieux vous eut bien loin du Trône

Fait naître sous le sceptre et l'éclat des grandeurs,

Vous eussiez de l'Amour toujours eu la couronne,

Et de même qu'ici régné sur tous les coeurs.

Mais le Destin pour nous secondant la Nature,

Vous a donné tout à la fois,

Et le bandeau sacré des Rois,

Et de Vénus la charmante ceinture....

On a dit que les Rois connaissaient peu d'amis,

Notre Reine dément cette erreur trop commune;

Sensible à l'amitié, propice à l'infortune,

A ces deux titres saints près d'elle on est admis:

Souvent des malheureux dissipant les alarmes,

On l'a vu déposer le rang, la majesté,

Pour s'approcher des coeurs et mieux goûter les charmes,

Et de la bienfaisance, et de l'égalité.

Pour la Nature auguste Fille

De la plus noble Mère, et l'épouse d'un Roi,

Dont l'amour et l'hymen vous assurent la foi !

Soeur adorée ! Ah ! dans votre famille

Comptez encor les plus tendres enfants;

Tous vos Sujets, ô Reine ! en ont les sentiments.

Pour que ce titre cher, que ce doux nom de mère,

De ces liens sacrés resserre encor les noeuds,

Que le Ciel, favorable à l'ardeur de nos voeux,

Vous donne un Fils de plus, et nous accorde un Frère (*) !

(*) L'époque de cette Épître précéda, comme on le voit par la date de la représentation, l'événement heureux qui a comblé les voeux de l'Auteur et de la Nation, par la naissance de Monseigneur le Dauphin.


PERSONNAGES. ACTEURS.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC. M. Préville.

MADAME DE SAINT-FRANC. Mme Préville.

D'INVILLE, Fils aîné de Saint-Franc. M. Fleury.

SOPHIE, jeune Fille, élevée chez Saint-Franc. Melle Contat.

MADAME DORMONT, vieille Soeur de Madame de Saint-Franc. Mme. Drouin.

MONSIEUR D'HERBAIN, Père de Sophie, inconnu d'elle. M. Vanhove.

UN PRÉCEPTEUR. M. Auger.

UN JEUNE FILS DE SAINT-FRANC. Melle Vanhove.

UN NOTAIRE. M. Bouret.

UN VALET. M. Dugazon.

La Scène est à Paris, chez Monsieur Saint-Franc.


SCÈNE PREMIÈRE.

Le théâtre représente un salon. Une porte au milieu et d'autres sur les côtés. L'action se passe le matin.

SOPHIE, seule, sortant de sa chambre.

Rends grâces au destin, bénis le Ciel, Sophie ;

Ton sort est bien digne d'envie !

Je vais serrer les plus beaux noeuds ;

J'épouse mon Amant, et je comble les voeux

5   De ceux à qui je dois toute mon existence !

Le père de d'Inville éleva mon enfance,

Et de son fils pour mon époux fit choix.

Ah ! Nos deux coeurs sont bien d'intelligence !

Et le mien en cédant à de si douces lois,

10   Acquittera l'amour et la reconnaissance !

Mais, quel pressentiment par un charme vainqueur,

Occupe mon esprit, et me promet encore

Un objet plus cher à mon coeur,

Qui le remplit, et que j'ignore ?

15   Ô vous, qu'à peine ai je entrevu,

Qui me fûtes ravi par un coup imprévu,

Mon père ! en ce jour d'allégresse,

Seriez-vous cet objet promis à ma tendresse ?

Je ne sais, mais l'espoir le plus flatteur

20   Pour moi, de ce beau jour a précédé l'aurore,

Avec ravissement mon oeil le voit éclore ;

Et tout à mon réveil m'annonce le bonheur.

Elle va pour entrer dans l'appartement de Madame de Saint-Franc, mais celle-ci en sort elle-même avec d'Inville.

SCÈNE II.
Madame de Saint-Franc, d'Inville, Sophie.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Embrasse-moi, viens, ma Sophie.

SOPHIE.

Ah ! Madame, j'aurais bien dû vous prévenir ;

25   Vous me voyez confuse....

MADAME DE SAINT-FRANC.

  Et moi, je suis ravie.

Mon enfant, nous avions arrangé la partie,

Et te surprendre, était notre plaisir.

SOPHIE.

Ah ! D'Inville !

D'INVILLE.

Excusez.

MADAME DE SAINT-FRANC.

C'est l'amour qui t'éveille.

Penses-tu donc qu'un tendre amant,

30   Si près de toi paisiblement sommeille,

Le jour de son bonheur ? Car enfin, men enfant,

Le voici le grand jour !

D'INVILLE.

Ah ! Madame, ah ! Sophie !

Ce sera le plus beau, le plus cher de ma vie !

Nous ne saurions former de plus doux noeuds,

35   Sous des auspices plus heureux.

C'est aujourd'hui, que, guidé par l'usage,

La nature, ou le coeur, les parents, les amis,

Dans leurs embrassements vont se donner le gage

Du tendre sentiment qui les a réunis....

40   Par un lien bien plus durable,

Ce jour, assemblant nos deux coeurs,

Va commencer le cours des plus belles ardeurs,

Et d'un bonheur inaltérable !

Permettez-vous que ce présent

45   De mon amour soit le premier hommage ?

Acceptez-le.

Il lui offre un petit écrin, Sophie hésite à le recevoir.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Prends, mon enfant ;

C'est le présent de noce.

D'INVILLE.

Et dans ce jour, l'usage

Doublement m'autorise.

SOPHIE.

Oh ! S'il vous plaît, laissons

Ce mot ; j'imite votre père,

50   Qui ne peut le souffrir. Je veux bien, pour vous plaire,

Le passer aujourd'hui ; mais, du moins, promettons

Qu'il ne sera jamais rien dans notre ménage.

En dépit de l'usage, il faudra constamment

M'aimer encore après le mariage.

D'INVILLE.

55   Ah ! pourriez vous en douter un moment ?

Vous régnez pour toujours sur mon âme fidèle ;

L'hymen, l'amour et vos attraits,

Vous seront les garants d'une flamme éternelle.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Mes chers enfants, soyez tous deux en paix.

60   Je réponds que vos coeurs ne changeront jamais.

Mais nous avons des visites à faire,

Allons nous préparer.

D'INVILLE.

Mon père

Ne viendra-t-il pas avec nous ?

MADAME DE SAINT-FRANC.

Oh ! votre père est bizarre en ces goûts.

65   Il tient toujours à la franchise,

Aux simples moeurs de son pays ;

La politesse de Paris,

Notre civilité, lui semble une sottise,

Et parmi nous il veut vivre à sa guise.

70   Mais, laissez-moi. Je vais, si je puis, le gagner.

Les Jeunes Gens sortent. Madame de Saint-Franc ouvre la porte du fond, Saint-Franc sort vêtu d'une capote à la Hollandaise et en négligé.

SCÈNE III.
Monsieur et Madame de Saint-Franc.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Eh quoi ! Monsieur Saint-Franc, votre lenteur m'assomme.

Nous recevons du monde, et vous restez ainsi !

De grâce, habillez-vous.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Moi, je n'attends personne ;

Et je me trouve bien.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Mais du moins, mon ami,

75   Vous attendez votre Notaire....

Pour ce contrat ; il va se rendre ici.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Eh bien ! nous signerons, voilà tout le mystère,

Et nos enfants seront heureux.

Le moment fortuné qui doit combler leurs voeux,

80   Dépend de notre coeur, de notre signature ;

Pour leur bonheur, qu'importe ma parure ?

MADAME DE SAINT-FRANC.

Soit. Mais le jour de l'An nous impose un devoir.

Il faut se visiter, se voir.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Oh ! nous sommes encor sur la cérémonie !

85   Je ne vous comprends point. Quelle étrange manie !

Courir pour voir des gens qu'à peine l'on connaît ;

Se déguiser près d'eux par intérêt ;

Beaucoup parler pour ne rien dire,

Se caresser en voulant se détruire ;

90   Une heure ou deux s'être ennuyés

D'un inutile bavardage,

Et se quitter, après s'être payés

D'un fade compliment ! Le voila, cet usage

Qui fait tourner la tête aux trois quarts de Paris !

95   Eh ! morbleu, d'en parler j'ai déjà la migraine.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Quoi ! selon vous, Monsieur, ce n'est donc pas la peine

D'aller visiter ses amis ?

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Ses amis ! À quoi bon ? L'amitié nous dispense

Des devoirs importuns. Elle lit dans les coeurs ;

100   Et ne s'arrête point à la vaine apparence

Qui masque trop souvent des dehors imposteurs.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Mais de voir ses parents, l'usage est raisonnable.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

L'usage ! Ah ! De ce mot osez-vous vous servir ?

Et le prononcer sans rougir !

105   Du sentiment quel abus condamnable !

N'est-ce donc qu'aujourd'hui qu'en nos coeurs dépravés

Devrait parler la voix de la nature ?

Ses droits dans tous les temPs dans nos âmes gravés,

Devraient de nos plaisirs être la source pure.

110   Si les enfants, les pères, les époux

Connaissaient bien le prix des noeuds qui les unissent,

Si leurs coeurs pénétrés des transports les plus doux,

Savaient goûter les biens dont ils jouissent,

Les jours seraient égaux pour nous ;

115   Et l'on verrait bientôt la froide politesse

Et l'usage ennuyeux, remplacés et bannis

Par le bonheur et la tendresse.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Oui. Vous avez raison, Je suis de votre avis.

Mais si quelque chose est capable

120   De nous faire sortir d'un oubli si coupable,

Ce doit être l'attrait de la société.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Bon ! Encore un terme inventé,

Pour abuser et pour séduire !

Mais, entre nous, que veut-il dire ?

MADAME DE SAINT-FRANC.

125   Quoi ! Vous ne croyez pas à ce charme puissant

Qui l'un vers l'autre nous entraîne,

Qui, du plaisir formant la douce chaîne,

Nous réunit par le penchant,

Et de tout l'univers ne fait qu'une famille ?

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

130   Oui. La société nous promet des douceurs,

On nous la peint des plus belles couleurs.

D'un vif éclat le tableau brille

A nos yeux éblouis ; mais nos coeurs corrompus

Négligent ses devoirs, s'arrêtent aux abus.

135   Vous, croyez vous aimer ! Insensés que vous êtes !...

Si l'on pénétrait bien dans les raisons secrètes,

Qui rassemblent souvent les trois quarts des humains

Sous les dehors trompeurs et vains,

D'attachement, de politesse,

140   Que l'on trouverait peu de sincère tendresse !

On verrait dans les uns le projet médité

De se faire applaudir d'un mérite emprunté ;

Dans les autres, tous fiers d'étaler leur richesse,

Une insultante vanité ;

145   Dans celui-ci, l'espérance et l'adresse

De vous porter à le servir ;

Dans celui-là qui songe à vous trahir,

Vous ne trouveriez que l'envie

De déguiser sa perfidie....

150   En un mot, on verrait par-tout

La curiosité mise en place du goût ;

Bien moins de sentiments que de coquetterie ;

N'écouter que l'orgueil pour placer un bienfait ;

Trop souvent le propos démenti par l'effet ;

155   Sacrifier tout à la jalousie ;

Et chaque jour pour un vil intérêt,

L'amitié dans nos coeurs étouffée et trahie.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Sur la société vous déclamez en vain.

C'est en Philosophe chagrin

160   Que vous la décriez ; mais malgré votre envie,

Elle sera toujours le charme de la vie.

Eh ! S'il vous plaît, que devenir

Sans elle ? Où prendre.... où chercher le plaisir ?

Sans cesse confiné dans le fond d'un ménage,

165   On périrait d'ennui, l'on deviendrait sauvage !

Mais on fait choix de quelques vrais amis,

À qui le coeur donne la préférence,

Dont tous les goûts aux nôtres font unis

Par le rapport d'humeur, ou par la complaisance :

170   On se visite tour-à-tour ;

On raisonne entre soi des nouvelles du jour ;

Est-on las de causer ? on fait une partie ;

Par mille nouveaux jeux on charme ses loisirs :

Sans user les désirs, sans cesse on les varie,

175   Et la tristesse fuit sur l'aile des plaisirs.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Eh bien ! pensez, ma femme, à votre fantaisie.

Cherchez, voyez la compagnie ;

Pour mieux vous amuser, fréquentez l'univers ;

Et si vous le pouvez, riez de ses travers.

180   Je verrai vos plaisirs, sans leur porter envie.

Mais aussi, quand je cède à votre volonté,

Permettez-moi du moins de vivre en liberté.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Sont-ce-là les leçons de la Philosophie ?

Vous m'en donnez mauvaise opinion.

185   J'aurais pensé qu'en toute occasion,

Par des principes respectables,

Elle apprenait à l'homme à chérir ses semblables.

Mais vous, sans cesse occupé de les fuir,

Bien loin de les aimer, vous semblez les haïr.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

190   Non. Je ne les hais point. Jamais la basse envie,

Ni l'inquiète jalousie,

N'ont de leur fiel amer empoisonné mon coeur ;

Mais trop instruit par le malheur,

Je connais les humains, les crains, et m'en défie.

195   Victime, ainsi que moi, de leur malignité,

Oubliez-vous leurs torts et leur perversité ?

Lorsque l'hymen nous unit l'un à l'autre,

Quand je quittai mon pays pour le vôtre,

Je vous sacrifiai mes goûts ;

200   Tous mes penchants furent réglés par vous ;

Je fréquentai, je suivis pour vous plaire

Cette société qui vous était si chère ;

J'eus le malheur, enfin, de croire à vos amis.

Quel fut le fruit de cette complaisance ?

205   Bientôt par tous nous nous vîmes trahis.

Sur l'espoir séducteur d'une fausse apparence,

On m'embarque en un vain projet,

Dont ma ruine était l'objet ;

Je pars pour l'Amérique, et pendant mon voyage

210   De ma fortune on se fait le partage.

On s'accorde à me perdre ; et des uns rançonné,

Par les autres surpris, de tous abandonné,

Excepté de d'Herbain le père de Sophie,

A qui je dois peut-être et l'honneur et la vie.

215   De mes fonds dispersés ne me voyant plus rien,

Redoutant les effets d'une injuste poursuite,

Je me vis obligé de leur laisser mon bien,

Et de chercher mon salut dans la fuite.

J'aimais alors cette société,

220   Et dupe comme vous, j'en étais enchanté.

Cette cruelle expérience

A dessillé mes yeux, a détrompé mon coeur ;

Et j'ai perdu, grâce à mon imprudence,

Et ma fortune et mon erreur.

MADAME DE SAINT-FRANC.

225   Je suis loin de blâmer l'ardeur qui vous anime ;

Votre courroux est légitime.

On se repent souvent de sa facilité ;

C'est, sans doute, un défaut que la crédulité....

Mais faut-il donc, injustes que nous sommes,

230   Pour quelques scélérats condamner tous les hommes ?

Quoique j'aie éprouvé de leur méchanceté,

Mon coeur se plaît encor à croire à la bonté....

Pour aujourd'hui, du moins, je vous demande grâce.

De nos malheurs passés que la funeste trace

235   Ne trouble point ce jour d'un triste souvenir.

Je l'ai promis tout entier au plaisir

D'unir nos chers enfants ; Sophie est notre fille.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Oui, ma femme, elle l'est ! Ah ! L'enfant d'un ami

Est toujours de notre famille !

240   Son père avec moi fut uni

Par un lien bien tendre ! Et depuis quinze années

Que dans l'Inde je l'ai laissé,

J'ignore en tout ses destinées.

Mais d'Herbain de mon coeur ne peut-âtre effacé.

245   Sans doute il a perdu la vie :

C'est à nous de le remplacer,

En travaillant au bonheur de Sophie.

Ah ! de fortune on peut donc se passer ?

Je me plaignais au sort de sa rigueur extrême ;

250   Mais je n'ai rien perdu, quand il reste un bon coeur ;

En faisant des heureux, on l'est encor soi-même.

SCÈNE IV.
Monsieur et Madame de Saint-Franc, leur jeune fils et son précepteur.

PRUD'HOMME, d'un ton pédant.

Monsieur, Madame, avec empressement,

Je vous rends mes devoirs. Voici la jeune plante

Que vous avez commise à mon soin vigilant ;

255   Selon votre désir je vous la représente.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Bon jour, Monsieur Prud'homme ; et toi, mon cher enfant,

Vient m'embrasser.

PRUD'HOMME, retenant le Petit.

Ah ! permettez, Madame,

Que mon Disciple auparavant

Vous fasse voir que dans son âme,

260   Il a su profiter des sages documents...

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, à part.

Morbleu ! par ses grands mots ce pédant-là m'assomme.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Je vous entends, Monsieur Prud'homme ;

Vous avez pour mon fils fait quelques compliments ?

PRUD'HOMME.

Oui, Madame, sans doute ; et de ses sentiments,

265   Comme un miroir fidèle, en vous offrant l'image,

Sa mémoire à l'instant va vous donner un gage.

Allons, Monsieur Saint-Franc, récitez.

LE PETIT, d'un ton d'écolier.

« Tout ainsi

Qu'au retour de la saison la plus belle,

Le Papillon sur la rose nouvelle,

270   Vient voltiger ; de même aussi

Qu'aux pays chauds, sur l'indigne rivage,

Au lever du soleil nous voyons l'Éléphant

Venir lui rendre son hommage ;

Tout de même mon coeur....»

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, impatienté, l'interrompt.

275   Morbleu ! Quel verbiage

Allons au fait. Dis, mon enfant,

M'aimes-tu, sans tant d'étalage ?

LE PETIT, courant à son père, et d'un ton naïf.

Ah ! Mon papa, de tout mon coeur.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, le serrant dans ses bras.

Eh ! Ventrebleu, voilà, Monsieur,

280   Voilà la plus superbe phrase

Qu'un père puisse entendre ! Embrasse moi, mon fils.

Au Précepteur.

Eh ! croyez-moi, Monsieur, tous vos discours bouffis

D'une ennuyeuse et sotte emphase,

Vos papillons, vos éléphants,

285   Ces mots dont à grands frais vous cherchez la tournure,

Ne vaudront jamais à mon sens,

Le plus simple de ceux qu'inspire la nature.

PRUD'HOMME.

Mais, Monsieur, d'un jeune homme on doit orner l'esprit ;

Ce sont des fleurs de Rhétorique,

290   Que nos meilleurs auteurs ont su mettre à profit.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Sans doute, mon ami.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Ma femme, je m'explique.

Je voudrais qu'avant tout on cultivât le coeur,

Et que l'esprit sur lui n'eût pas la préférence ;

Qu'au lieu de fatiguer l'enfance

295   D'un jargon rebutant, un sage Précepteur

S'occupât de ses moeurs plus que de l'éloquence.

Eh ! que m'importe à moi que mon fils soit Docteur ?

Je veux d'abord qu'il soit honnête homme et qu'il pense ;

Qu'il sache ses devoirs, qu'il aime ses parents ;

300   Et surtout, je vous le répète,

Que, pour bien m'expliquer ses tendres sentiments,

La nature en tout temps soit son seul interprète.

PRUD'HOMME.

Mais, Monsieur, pour bien faire, on doit toujours unir

L'agréable à l'utile ; et comme a dit Horace :

305   Omne tulit punctum...

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Ah ! Mon cher Monsieur, de grâce.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Oui, voilà l'heure où nous devons sortir ;

Cessons ce discours qui le pique.

Pour moi, je tiens toujours aux fleurs de Rhétorique.

À Monsieur de Saint-Franc.

310   Mon ami, je vous laisse, et j'emmène mon fils.

Venez, Monsieur Prud'homme.

PRUD'HOMME.

A vos ordres je suis,

Madame ; disposez de mon humble personne.

À Monsieur de Saint-Franc.

Monsieur, je suis de même à vos commandements.

Il s'en va avec Madame de Saint-Franc.

SCÈNE V.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, seul.

315   Que je demande aussi pourquoi l'on abandonne

La jeunesse de ses enfants

À des pédants, qui, par un soin futile,

Surchargent leur esprit d'un fatras inutile ?

On dira : c'est l'usage. Eh ! morbleu, la raison

320   De nos sots préjugés devrait bien nous défaire.

Nous remplissions notre maison

Presque toujours d'une foule étrangère,

Et nos enfants, éloignés de nos yeux,

Abandonnés aux soins d'une main mercenaire,

325   Y rapportent souvent un mauvais caractère,

Et des principes vicieux.

Encore un point résolu dans mon âme,

Et désormais d'un soin si précieux,

Je me chargerai seul, en dépit de ma femme.

330   Malgré l'usage et les Censeurs,

Je remplirai le titre et les devoirs de père,

En élevant mon fils et veillant sur ses moeurs.

SCÈNE VI.
Monsieur de Saint-Franc, D'Inville.

D'INVILLE.

Mon père, avec votre Notaire,

Pour signer mon contrat, ma mère vous attend.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

335   Mon fils, demeurez un instant.

Causons ensemble, et que le sein d'un père

De vos secrets soit le dépositaire ;

Dans votre coeur sentez-vous bien le prix,

L'importance des noeuds où ce jour vous engage ?

340   Je sais trop bien qu'en ce pays

Où la mode fait tout, l'hymen est un usage.

Plutôt qu'un sentiment. Un jeune homme peu sage,

Aveuglé par le tourbillon,

Entraîné par l'exemple et par le feu de l'âge,

345   S'engage sans réflexion,

Donne sa main par imprudence,

Et se repent après par inconstance.

D'INVILLE.

Eh quoi ! mon père, en ce moment

Blâmez-vous donc mon amour pour Sophie ?

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

350   Non, mon fils, en tout point Sophie est accomplie.

Elle mérite bien tout votre attachement.

Mais à votre âge on se trompe aisément

Sur l'état de son coeur. On prend pour la tendresse

Un feu léger, transport de la jeunesse,

355   Qui brille et qui s'éteint. Prenez garde sur-tout,

Que votre déférence, aux volontés d'un père,

N'ait point uniquement décidé votre goût,

Et ne vous porte point à faire

Le sacrifice amer de votre liberté....

360   Épouser un objet dont on est enchanté,

N'avoir tous deux qu'un sentiment, qu'une âme,

Oui, mon fils, c'est le comble du bonheur !

Mais si loin de brûler d'une constante flamme,

A des goûts passagers on a livré son coeur,

365   Ah ! bientôt revenu de son ardeur frivole,

Le dégoût suit, l'amour s'envole.

La chaîne alors se fait sentir,

Et du ménage exilant le plaisir,

De l'hymen aux époux ne fait plus qu'un supplice.

D'INVILLE.

370   Ah ! Mon père, le Ciel à nos voeux plus propice,

Écartera de nous ces tableaux odieux ;

Les attraits de Sophie ont su charmer mes yeux ;

Mais c'est par ses vertus qu'elle règne en mon âme.

SCÈNE VII.
M.
de Saint-Franc, D'Inville, Le Notaire apportant le contrat.

LE NOTAIRE, à Saint-Franc.

Monsieur, voici votre contrat ; Madame

375   Vous attend pour signer ; elle est prête à sortir.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, à son fils, en lui montrant le contrat qu'il a pris des mains du Notaire.

Voyez, mon fils ; voici pour vous le gage,

Le tendre lien du plaisir,

Ou la chaîne de l'esclavage.

Dois-je signer, ou prévenir

380   Des regrets superflus ?

Il fait mine de déchirer le contrat.

D'INVILLE, l'arrêtant avec chaleur.

Ah ! Mon père, Sophie

Peut seule m'assurer le bonheur de la vie.

Vous avez vu, jusqu'à ce jour,

Naître et s'accroître notre amour ;

385   Vous avez approuvé cette ardeur vive et pure,

Et votre fils, qui vous aime à jamais,

Ne saurait craindre des regrets,

En joignant dans son coeur l'Amour et la Nature.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

C'en est assez. Mon fils, vous rendre heureux,

390   Sophie et vous, c'est l'objet de mes voeux.

Donnez, Monsieur.

Il prend la plume des mains du notaire pour signer. Entre un Valet.

SCÈNE VIII.
Les précédents, Un Valet, avec une Lettre.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, au Valet.

Qu'est-ce ?

LE VALET.

C'est une lettre

Qu'à Monsieur de Saint-Franc l'on m'a dit de remettre.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, prenant la Lettre.

Quel caractère !

Il lit bas, et dit après :

Oh Ciel ! Quel coup du sort !

Au Notaire.

395   Remportez ce contrat.

D'INVILLE.

  Quoi ! Mon père, Sophie...

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Renoncez-y, mon fils.

D'INVILLE, au Notaire qui s'en va.

Arrêtez, je vous prie.

À son père.

Renoncer à Sophie ! Hélas ! plutôt la mort.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Oui, mon fils, cet hymen qui comblait mon envie,

Je ne puis l'achever.

D'INVILLE.

Ah ! c'est un faux rapport.

400   La Lettre est supposée ; on en veut à ma vie,

Si de Sophie on attaque les moeurs.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Mon fils, suspendez vos douleurs ;

Au Notaire.

Vous saurez tout. Venez, Monsieur.

Au Valet.

Je vais répondre

À votre Lettre. Attendez, mon ami.

LE VALET.

À votre aise, Monsieur.

Monsieur de Saint-Franc sort avec le Notaire.

SCÈNE IX.
D'Inville, Le Valet.

LE VALET, à part.

405   Ce poulet cause ici
  Bien du grabuge.  [ 1 Grabuge : Vieux mot qui signifie, débat et différent domestique. [F]]

D'INVILLE, à part.

Hélas ! Pour me confondre,

Quel démon envieux a pu troubler mon sort ?

LE VALET, à part.

La Lettre s'adressait au père,

J'ai bien peur que le fils n'en acquitte le port.

D'INVILLE, à part.

410   Contraignons-nous. Retenons ma colère.

Ce Valet peut m'instruire, il faut l'interroger.

LE VALET, à part.

Il va chercher à me faire jaser,

Allons, tâchons de nous remettre.

Le pis-aller est de mentir.

D'INVILLE.

415   Écoute, mon ami....

LE VALET, à part.

  Bon ! Je le vois venir.

D'INVILLE.

Dis-moi....

LE VALET.

Quoi, Monsieur ?

D'INVILLE.

Cette lettre

Est de ton Maître ?

LE VALET.

Non, Monsieur.

D'INVILLE.

Non ? Mais c'est un rival qui seul a pu l'écrire ?

LE VALET.

Non, Monsieur.

D'INVILLE.

420   Comment ! Non ? Traître, il faut tout me dire.

C'est un jeune homme, enfin ?

LE VALET.

Non, Monsieur.

D'INVILLE.

La fureur

Me transporte. Dis tout, ou c'est fait de ta vie.

LE VALET.

Ah ! Monsieur, de mourir je n'ai pas trop d'envie.

D'INVILLE.

425   Parleras-tu ?

LE VALET.

Que dirai-je ?

D'INVILLE.

  Conviens

Que cette Lettre est de ton Maître.

LE VALET.

Oui, Monsieur.

D'INVILLE.

D'un jeune homme ?

LE VALET.

Oh ! non.

D'INVILLE, menaçant.

Quoi ! Non ?

LE VALET, qui a peur du geste.

Eh bien !

Oui, Monsieur.

D'INVILLE.

D'un rival ?

LE VALET.

Non.

D'Inville lui fait peur.

Oui, Monsieur.

D'INVILLE.

Ah ! traître,

Tu mourras.

Il tire son épée.

LE VALET.

Ah ! Monsieur, épargnez un chrétien,

430   Que les Turcs, les écueils, la mer et la tempête,

Ont respecté.

D'INVILLE.

Ton Maître est mon rival ?

LE VALET.

Eh ! non, Monsieur ; vous entendez fort mal.

Et ce rival n'est que dans votre tête.

Mon Maître est un jeune homme au moins de soixante ans,

435   Qui n'est dans ce pays que depuis peu d'instants,

Qui, ce matin en écrivant sa lettre,

N'a fait que sangloter ; et je puis vous promettre

Qu'il ne vient pas ici pour être dangereux.

D'INVILLE.

Mais quel est-il, enfin ?

LE VALET.

Nous revenons tous deux

440   De l'Amérique ; il a des biens immenses,

Et moi, de grandes espérances

Sur sa succession.

D'INVILLE.

N'a-t-il point de parents ?

LE VALET.

Non, Dieu merci. Pourtant de sa famille,

Si le diable s'en mêle, il lui reste une fille.

D'INVILLE, avec émotion.

445   Une fille, dis-tu ?

LE VALET.

  Du moins, depuis quinze ans,

Il la cherche et la pleure. On n'en a nulle trace,

Et le Ciel me fera la grâce....

D'INVILLE, à part.

Ah ! Si c'était.... Hélas ! Pour mon bonheur,

Quel espoir consolant dans mon coeur vient de naître !

SCÈNE X.
Les Précédents, Monsieur de Saint-Franc.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, au valet.

450   Tenez, portez à votre maître

Ce mot d'écrit.

LE VALET.

J'y cours, Monsieur.

Mais au moment qu'il m'a donné sa Lettre,

Il m'a dit qu'il sortait. Il n'est plus au logis.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Voyez, cherchez-le bien, tâchez de lui remettre,

455   Et dites-lui que je l'attends.

Le Valet sort.

SCÈNE XI.
Monsieur de Saint-Franc, D'Inville, Madame de Saint-Franc, Sophie parée pour sortir.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, à d'Inville.

  Mon fils,

Vous ne pensez donc plus à nos visites ?

D'INVILLE.

Ah ! Madame, ah ! Sophie, aurions-nous pu prévoir....

Que ce beau jour eût eu de si funestes suites ?

Une Lettre fatale a déçu notre espoir.

MADAME DE SAINT-FRANC.

460   Expliquez-vous.

SOPHIE, à part.

Je tremble.

D'INVILLE, à Sophie.

  Hélas ! Mon père

Ne consent plus à nous unir.

MADAME DE SAINT-FRANC, à son mari.

Serait-il vrai, Monsieur ?

D'INVILLE.

Sophie, et vous, ma mère,

Secondez-moi pour le fléchir.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Votre douleur me désespère ;

465   Mes chers enfants, n'accusez point mon coeur,

À vos chagrins il n'est que trop sensible ;

Il a voulu toujours, il veut votre bonheur ;

Mais cet hymen me devient impossible.

SOPHIE.

Hélas !

D'INVILLE.

Ah ! C'est vouloir ma mort.

MADAME DE SAINT-FRANC.

470   Mais...

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

  Bénissez ce jour, Sophie,

C'est le plus beau de votre vie.

Lisez.

Il lui donne la lettre.

SOPHIE, lit, et change de ton à mesure : avec curiosité d'abord, ensuite avec intérêt.

« J'apprends en ce moment, mon cher Van-Regth, que tu demeures à Paris, sous le nom de Saint-Franc. C'est ce changement de pays et de nom qui t'a empêché de recevoir mes Lettres, et mes voyages continuels m'ont privé des tiennes. Mais, enfin, nous allons nous revoir. J'ai gagné des biens considérables, et je t'apprendrai des choses bien intéressantes. Puisses-tu de même porter la consolation dans le coeur d'un père !

Ici commence le grand intérêt de Sophie.

« On m'a dit que toi seul pourrais me donner des nouvelles d'une fille que je regrette depuis quinze ans.... Ah ! Mon ami, si le Ciel me l'a conservée, je viens lui proposer un époux digne d'elle,

Ici sa voix s'affaiblit, en regardant d'Inville qui fait un mouvement de douleur.

« Et j'aurai le plaisir de leur partager ma fortune. Mais, hélas ! Je ne dois plus peut-être espérer ce bonheur ; et le destin cruel qui m'a ravi mon épouse, m'aura, sans doute, encore enlevé ma fille.»

Ici les sanglots de Sophie lui doivent couper la voix.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, la prenant avec chaleur dans ses bras.

Non, mon ami, j'ai veillé sur son sort.

Mon coeur a remplacé le coeur d'un tendre père.

Elle existe pour toi cette fille si chère ;

475   Oui, Sophie, à l'instant il va vous embrasser ;

Dans ses bras paternels il pourra vous presser.

Vous allez essuyer ses larmes ?

Dans ce moment, pour lui rempli de charmes,

Je perds les droits que j'eus sur vous,

480   Et la nature en reprend de plus doux !

D'INVILLE.

Ah ! Sophie !

SOPHIE, avec transport et attendrissement.

Ah ! Monsieur ! Quoi ! Je vais voir mon père !

Ô Ciel ! Oui, c'est là le bonheur

Que ce matin me présageait mon coeur !

MADAME DE SAINT-FRANC.

Pourquoi donc nous troubler ? Loin de gâter l'affaire,

485   Le retour de Monsieur d'Herbain

Devrait hâter ce mariage.

Nous sommes assurés d'obtenir son suffrage.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Mais, vous voyez qu'il a disposé de sa main.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Projet fait au hasard, puisqu'enfin il ignore

490   Si cette fille existe encore.

Unissons-les toujours. Comptez qu'en l'apprenant

L'hymen de votre fils ne pourra que lui plaire.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Qu'osez-vous proposer ? Moi ! que je prive un père

Du plaisir de régler le sort de son enfant !

495   Et, qu'abusant ainsi de mes faibles services,

Je les fasse payer par de tels sacrifices !

Ah ! bien loin de mon coeur ce calcul d'intérêt,

Qui d'un plaisir d'ami ne fait plus qu'un vil prêt ;

D'un service rendu se promettre un salaire,

500   C'est avilir le prix du bien qu'on a pu faire.

Ah ! Renonçons plutôt à former ces liens.

Oui, Sophie autrefois, sans parents et sans biens,

Pouvait voir en d'Inville un époux convenable ;

Mais aujourd'hui Sophie, aussi riche qu'aimable,

505   Doit aspirer à des plus hauts partis.

SOPHIE.

Ah ! D'Inville ! Ah ! Monsieur ! Le coeur de votre fils

Est le plus beau pour moi ; c'est le seul que j'envie.

SCÈNE XII.
Les Précédents, Madame Dormont, bien cassée et se soutenant sur une béquille.

MADAME DORMONT.

Bonjour, mes chers enfants ; vous êtes bien joyeux,

N'est il pas vrai ? Bien amoureux !

510   C'est un beau jour pour vous Sophie !

Et pour toi, mon neveu ! Qu'on m'embrasse bien tous.

À Monsieur de Saint-Franc.

Venez, mon cher beau frère, et commençons par vous.

Elle va pour l'embrasser.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, se reculant d'elle.

Maugrebleu de la folle !

Il s'en va.

SCÈNE XIII.
Madame Dormont, Madame de Saint-Franc, Sophie, D'Invillle.

MADAME DORMONT, à d'Inville.

Hein ! qu'a-t-il donc, ton père ?

Dis-moi, d'Inville ? Allons, viens, mon ami.

Elle va aussi pour l'embrasser.

D'INVILLE, sans la voir, ni l'entendre.

À Sophie.

515   Je vais le suivre.

À Madame de Saint-Franc.

  Et vous, ma mère,

À nos désirs, rendez-le moins sévère.

Il s'en va.

SCÈNE XIV.
Madame Dormont, Madame de Saint-Franc, Sophie.

MADAME DORMONT.

Comment ! Petit coquin !... Il me refuse aussi !

Mais, c'est l'amour qui lui trouble la tête.

Je lui par donne. À vous, ma soeur.

Elle va, les bras ouverts, pour embrasser Madame de Saint-Franc.

MADAME DE SAINT-FRANC, sans la regarder.

520   Bonjour, ma soeur... Sophie, apaise ta douleur,

Et je te réponds, moi, de le rendre traitable.

Elle s'en va.

SCÈNE XV.
Sophie, Madame Dormont.

MADAME DORMONT.

Mais, dis-moi donc, toi, mon enfant....

Elle va aussi, les bras ouverts, pour embrasser Sophie, qui la laisse de même pour suivre Madame de Saint-Franc.

SOPHIE.

Hélas ! Madame, en ce moment

Je ne puis m'arrêter. Excusez, je vous prie.

Elle sort.

SCÈNE XVI.

MADAME DORMONT, seule, les bras ouverts, et n'ayant embrassé personne.

525   Et l'on me laisse seule ! Oh ! Ciel, quelle infamie !

Une tante, une soeur. Comme on pense à présent !

On n'a plus l'un pour l'autre aucun attachement !

De jour en jour la nature s'oublie,

Et dans les coeurs est avilie.

530   On chérissait autrefois ses parents,

Et l'on avait pour eux de plus beaux sentiments ;

On les embrassait plus en une matinée,

Qu'on ne fait à présent pendant toute une année.

De l'amitié c'était-là le vrai temps.

535   Tout le monde s'aimait : on voyait les enfants

Avoir surtout pour la vieillesse,

Plus de respect et de tendresse ;

On avait plus d'amour, on avait plus d'honneur,

Et l'âme en tout avait plus de chaleur ;

540   Mais aujourd'hui, ce n'est que la grimace,

Qui, chez les hommes, prend la place

De l'amour et du sentiment.

Une fois l'an, à peine, on s'embrasse en passant ;

Encor, le plus souvent ce n'est rien que de bouche,

545   Et rarement le coeur y touche.

SCÈNE XVII.
Madame Dormont, Monsieur d'Herbain.

MONSIEUR D'HERBAIN.

Madame, pardonnez....

MADAME DORMONT, allant pour l'embrasser.

Monsieur, de tout mon coeur.

MONSIEUR D'HERBAIN, se retirant par derrière.

Madame....

MADAME DORMONT.

Eh bien ! parlez.

MONSIEUR D'HERBAIN.

Ne sauriez-vous me dire....

MADAME DORMONT.

Oui-dà ! Très volontiers. Asseyez-vous, Monsieur.

MONSIEUR D'HERBAIN.

Excusez-moi, je ne veux que m'instruire....

MADAME DORMONT.

550   Tout est perdu, Monsieur, tout est bouleversé ;

Nature, probité, tout, dis-je, est renversé ;

Il ne faut plus compter désormais sur personne.

MONSIEUR D'HERBAIN.

Ce que vous dites-là m'étonne.

Connaissez-vous Saint-Franc ?

MADAME DORMONT.

Oh ! Oui, Monsieur, très bien.

555   Ce Saint-Franc est un fou, sa femme est une sotte,

Et d'Inville leur fils n'est qu'un méchant vaurien.

MONSIEUR D'HERBAIN, alarmé.

Est-il possible ? Ô Ciel !

MADAME DORMONT.

Croyez vous qu'on radote ?

De ce que je vous dis, j'ai bonne caution.

Si vous saviez, Monsieur, quelle réception

560   Ils viennent de me faire !

MONSIEUR D'HERBAIN, revenant à lui.

  Ils ont grand tort, Madame.

Mais, vous m'aviez troublé. Je craignais qu'à Saint-Franc

Il ne fut arrivé quelque triste accident,

Et vos discours ont alarmé mon âme.

MADAME DORMONT.

Comment ! Quelque accident, savez-vous bien, Monsieur,

565   Que, quoique je sois encor fille,

Il me doivent respect ; que je suis tante et soeur,

Et la plus vieille, enfin, de toute la famille ?

MONSIEUR D'HERBAIN.

Je le crois : mais, Madame, puis-je voir

Monsieur Saint-Franc ?

MADAME DORMONT.

Ah ! Monsieur, je soupçonne,

570   À l'air dont il a su me recevoir,

Qu'il n'est pas en humeur de parler à personne.

MONSIEUR D'HERBAIN.

C'est pour l'entretenir sur un point important.

MADAME DORMONT.

Eh bien ! attendez un instant,

Je vais vous le chercher. Aussi bien je m'apprête

575   À lui laver un peu la tête.

Oh ! Sa réception, je l'ai là sur le coeur.

Non content d'un accueil tout rempli de froideur,

Sans respect pour mon âge, il m'ose appeler folle !

Il la payera, Monsieur, j'en donne ma parole ;

580   Et de plus de vingt ans, à compter d'aujourd'hui,

Je ne mettrai les pieds chez lui.

Elle s'en va.

SCÈNE XVIII.

MONSIEUR D'HERBAIN, seul.

Saint-Franc, sans doute, aura reçu ma lettre,

Il m'attendra.... C'est donc ici

Que sur ton sort je vais être éclairci,

585   O ma fille ! Et mon coeur a peine à se remettre

Du trouble affreux dont il se sent saisir.

Lorsqu'autrefois, ô fatal souvenir !

De mon bonheur la fortune jalouse

Me sépara de mon épouse :

590   En m'annonçant sa mort, on ne me parla point

De cet enfant, gage de ma tendresse,

Et pour qui la nature aujourd'hui m'intéresse !

Le silence cruel observé sur ce point,

A fait, depuis quinze ans, le malheur de ma vie !

595   Hélas ! Si cette fille aujourd'hui m'est ravie,

S'il faut renoncer à l'espoir

De la retrouver, de la voir,

S'il n'est plus rien qui m'attache à la terre,

Dans le tel chagrin où mon coeur est plongé,

600   Pourquoi le Ciel aurait-il prolongé

Les jours d'un trop malheureux père ?

SCÈNE XIX.
Monsieur d'Herbain, en fond du Théâtre ; d'Inville et Sophie entrant par le côté, avec le contrat.

D'INVILLE, à Sophie.

Oui, c'est-là le contrat qui de notre bonheur

Devait être garant. Ô ma chère Sophie !

MONSIEUR D'HERBAIN, derrière.

Sophie ! ai-je entendu ! Me trompai-je ? Et mon coeur

605   N'en croit-il pas trop vite une si chère envie ?

SOPHIE, prenant le contrat.

Lien sacré qui devait nous unir,

Sois le témoin des pleurs que tu nous fais répandre.

MONSIEUR D'HERBAIN, à part, et derrière.

Ses traits, sa voix, son nom.... tout me fait pressentir...

Grand Dieu ! S'il se pouvait !...

D'INVILLE, à Sophie.

Votre main va dépendre

610   D'un père !

MONSIEUR D'HERBAIN, derrière, avec attendrissement, et s'avançant près d'eux.

Ô Ciel ! D'un père !

SOPHIE, avec transport.

  Ah ! Ce doux souvenir

Fait renaître l'espoir en mon âme ravie !

Il est, depuis quinze ans, l'objet de mes soupirs ;

J'ai formé chaque jour les plus tendres désirs !

Pour le revoir j'aurais donné ma vie !

615   Et ce jour le ramène ! Ah ! Ce moment heureux

Qui me rend à mon père, aura comblé mes voeux.

MONSIEUR D'HERBAIN, la serrant dans ses bras.

Il comble aussi les miens. Embrassez-moi, ma fille !

SOPHIE.

Mon père ! Ô Ciel !

MONSIEUR D'HERBAIN.

De quinze ans de chagrin,

Mes chers enfants, ce beau jour est la fin.

620   Ma fille !...

SCÈNE XX.
Les Précédents, Monsieur de Saint-Franc, Madame de Saint-Franc, entrant avec chaleur.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, à Monsieur d'Herbain.

  Oui, la voilà ; toujours dans ma famille

Je te l'ai conservée.

MONSIEUR D'HERBAIN.

Ah ! Digne et tendre ami !

Bénissons le moment qui nous rejoint ici.

À Madame de Saint-Franc.

Madame, à nos désirs en ce jour tout prospère.

MADAME DE SAINT-FRANC.

Se peut-il ?

MONSIEUR D'HERBAIN.

Vous savez la malheureuse affaire,

625   Où Saint-Franc eut jadis un si triste succès,

Et qui le contraignit à quitter l'Amérique ?...

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Eh bien !

MONSIEUR D'HERBAIN.

J'ai fait revoir tout le procès,

J'ai fait casser le jugement inique

Qui t'avait condamné. J'ai sauvé ton honneur,

630   Et les débris de ta fortune ;

Je les ai fait valoir depuis avec bonheur,

Sans éprouver disgrâce aucune.

Bref, aujourd'hui ton bien monte à cent mille écus.

Il lui donne un porte-feuille.

Les voici. Reçois-les, sans discours superflus.

635   De l'Amitié ce sont là les Étrennes.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Ah ! Mon ami, je reconnais ton coeur ;

Et sans remerciement, sans des paroles vaines,

Le mien va s'acquitter au gré de son ardeur.

D'une épouse qui t'était chère,

640   À ses derniers moments j'ai reçu les soupirs ;

À ta fille quinze ans j'ai tenu lieu de père,

Et t'ai préparé les plaisirs

De la tendresse la plus pure.

Formée à la vertu, son âme est mon présent ;

645   Elle est digne de toi, ton ami te la rend :

C'est l'Étrenne de la Nature.

Il lui remet Sophie entre les bras.

SOPHIE, embrassant son père.

Ah ! mon père !

D'INVILLE, se jetant aux pieds de d'Herbain.

Ah ! Monsieur !

MONSIEUR D'HERBAIN, le relevant avec amitié.

Je vous entends.

Rassurez-vous, mes chers enfants.

En unissant ton fils avec ma fille,

650   Je ne crois rien changer à tes arrangements.

Reçois-nous tous les deux, Saint Franc, dans ta famille,

Et que tes bons amis deviennent tes parents !

À d'Inville.

Vous, Monsieur, de son père acceptez ma Sophie ;

Et pour couronner ce beau jour,

655   Que le coeur et la main d'une amante ? Chérie,

Soient les Étrennes de l'Amour.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC, l'embrassant.

Mon cher ami !

SCÈNE XXI et DERNIÈRE.
Les précédents, Madame Dormont.

MADAME DORMONT, à Saint-Franc.

Comment ! Vous êtes là, mon frère ?

On vous cherche partout.

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Que voulez-vous, ma soeur ?

MADAME DORMONT.

Apercevant d'Herbain.

C'est un homme qui veut.... Ah ! vous voilà, Monsieur !

MONSIEUR D'HERBAIN.

660   Pour vous servir, Madame.

MADAME DORMONT.

  Eh bien ! Quoi ! Cette affaire ?...

Parlez-lui donc.

MADAME DE SAINT-FRANC.

C'est fait, ma soeur.

MADAME DORMONT.

Ah ! Ah ! C'est fait.

Et ces enfants.... leur mariage ?

Quand le terminez-vous ? N'est-ce qu'un vain projet ?

MADAME DE SAINT-FRANC.

Tout est fini, ma soeur.

MADAME DORMONT.

Comment donc, s'il vous plaît ?

665   Fini, sans m'en parler ! Sans avoir mon suffrage !

C'était pourtant le moins qu'on me fit cet honneur.

Mais, selon vous, je suis folle. Oh ! J'enrage !

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Pardonnez-moi ce mouvement d'humeur,

Qui troublait mon esprit, sans prendre sur mon coeur.

670   Un rien, souvent de l'homme le plus sage,

Altère la tranquillité.

Mais de ce digne ami, notre félicité

Dans un moment devient l'ouvrage.

MADAME DORMONT, à Monsieur d'Herbain.

Oh ! Pour le coup, Monsieur, embrassons-nous.

675   Vous me gagnez le coeur.

Elle l'embrasse.

MONSIEUR D'HERBAIN, l'embrassant.

  Madame, il m'est bien doux

D'avoir mérité votre estime.

MADAME DORMONT, voulant embrasser Monsieur de Saint-Franc.

Et vous, mon frère, encor me refuserez-vous ?

MONSIEUR DE SAINT-FRANC.

Votre transport est légitime,

Et mon coeur le partage.

Il l'embrasse.

MADAME DORMONT, aux autres alternativement.

Allons, ma chère soeur,

680   Et vous, mes chers enfants... Quel plaisir ! quel bonheur !

Elle a embrassé tout le monde.

Ah ! je me reconnais.. Voilà de la tendresse !

Voilà du bon vieux temps la véritable ivresse.

C'est ainsi qu'autrefois les amis, les parents,

Réunis par d'heureux événements,

685   Se témoignaient leur allégresse !

Ils négligeaient les compliments,

Et préféraient une caresse :

Ils avaient bien raison. Ce sont les sentiments

Et les tendres embrassements

690   Qui savent honorer, par une marque sûre,

L'Amour, l'Amitié, la Nature.

 


Notes

[1] Grabuge : Vieux mot qui signifie, débat et différent domestique. [F]

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