CENDRILLON

OPÉRA-COMIQUE

M. DCC LIX. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De Mr. ANSEAUME.

À Paris, Chez N.B. DUCHESNE. Librairie ; rue Saint-Jacques, au-dessous de la Fontaine Saint Benoît, au Temple du Goût.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2016 à 19:50:55.


ACTEURS

CENDRILLON, Mlle Villemont.

LA MARAINE, Mlle Constantin.

LA SOEUR AINÉE, Mlle Vincent.

LA SOEUR CADETTE, Mlle Deschamps.

AZOR, M. La Ruette.

PIERROT, M. Paran.

UN OFFICIER, M. Delisle.

UN SUISSE, M. Moreau.

CHOEUR DES FEMMMES.

La Scène est dans la maison de Cendrillon et ensuite dans le Palais d'Azor.


SCÈNE PREMIÈRE.

CENDRILLON.

Air : La sagesse est de bien aimer N°1

Des rigueurs d'un cruel destin,

Aurai-je toujours à me plaindre ?

Un faible espoir me luit en vain,

Je n'en ai pas moins tout à craindre.

5   Des rigueurs d'un cruel destin,

Aurai-je toujours à me plaindre ?

Récitatif De M. de la Ruette. N°2

J'ai joui cette nuit du spectacle enchanteur,

Qu'étale aux yeux la Cour la plus brillante ;

Un Prince à mes genoux exprimait son ardeur...

10   Il ne me reste hélas ! de toute ma grandeur,

Qu'un souvenir qui me tourmente.

Air : De tous les Capucins du Monde.

J'aperçois venir ma Maraine,

Sa présence augmente ma peine ;

À ses lois j'ai désobéi ;

15   Quel reproche elle va me faire !

Seule sensible à mon ennui,

Elle me tenoit lieu de mère.

SCÈNE II.
La Maraine, Cendrillon.

LA MARAINE.

Air: Le moyen de faire autrement. Du Peintre amoureux, N° 3.

Ah ! Dans quel état je vous vois !

Ne cherchez point d'excuse ;

20   Je devine aisément pourquoi

Vous n'avez point suivi ma loi.

CENDRILLON.

Il est vrai, j'en suis confuse,

J'en suis confuse.

LA MARAINE.

Ah ! vraiment, je le crois :

25   Mais pourquoi ce manque de foi,

Ce manque de foi ?

Fillette toujours raisonne,

Et n'écoute personne,

Quand on s'oppose à son penchant.

CENDRILLON.

30   Non, non, c'est que, ma Bonne,

Bis.

Je n'ai pas pu faire autrement.

LA MARAINE.

Il fallait n'en croire que moi ;

Il fallait mieux suivre ma loi.

CENDRILLON.

Il est vrai, mais ma folie

35   Est bien punie ;

Un moment !...

LA MARAINE.

Un moment

Fait effet :

On s'y plaît,

40   On s'en fait

Un amusement.

CENDRILLON.

Pardon, ma Bonne,

Pardon, ma Bonne,

Je n'ai pas pu faire autrement.

LA MARAINE.

45   Oui ! Oui !

CENDRILLON.

Pardon, ma Bonne,

Je n'ai pas pu faire autrement.

Bis.

LA MARAINE.

Air : Si Diogène était réputé sage.

Par un effet de mon pouvoir magique,

Pour relever l'éclat de vos appas,

50   Je vous ai mis un habit magnifique,

Nombreux cortège accompagnait vos pas,

Je n'exigeais de votre obéissance

Que de sortir du bal avant minuit ;

Faute d'avoir observé ma défense,

55   De mes bontés vous perdez tout le fruit.

CENDRILLON.

Air : de Monsieur La Ruette. N° 4.

Je le sais bien,

J'ai tout perdu ;

En moins de rien,

Tout a disparu :

60   Que le sort me traite,

S'il veut, sans pitié ;

Non, je ne regrette

Que votre amitié,

LA MARAINE.

Air : De tout temps le jardinage.

Vous me serez toujours chère ;

65   Ne craignez plus ma colère.

CENDRILLON.

Ah ! Que mon cour est content !

LA MARAINE.

Mais par un aveu sincère,

Je veux savoir le mystère

De ce long retardement.

CENDRILLON.

Air : La Fustemberg.

70   Vous m'allez gronder encore.

LA MARAINE.

Non, vous dis-je, ne craignez rien ;

Il faut bien

M'apprendre ce que j'ignore ;

Croyez-moi, c'est pour votre bien.

CENDRILLON.

75   Je n'en doute pas, Madame,

Il faut donc vous ouvrir mon âme.

Qui m'eût dit qu'un bal...

LA MARAINE.

Hé bien ! Ce bal ?

CENDRILLON.

Dut m'être si fatal !

LA MARAINE.

80   Que vous me causez d'alarmes !

Mais, comment donc ?

Quelle raison,

Bis.

Vous fait verser des larmes ?

CENDRILLON.

J'en ai bien sujet.

LA MARAINE.

85   Quel est ce secret ?

Qu'est-ce qu'on vous a fait ?

CENDRILLON.

Air : D'm'avoir instruit de mon bien.

J'arrivai dans le Palais

D'aise transportée ;

De tout ce que je voyais,

90   J'étais enchantée,

Un Prince...

LA MARAINE.

Ah ! Nous y voilà.

CENDRILLON.

Un Prince s'est trouvé là.

LA MARAINE.

Vous a-t-il fâchée ?

Ô gué !

95   Vous a-t-il fâchée ?

CENDRILLON.

Air : L'honneur dans un jeune Tendron.

Le connaissez-vous ?

LA MARAINE.

Oui, vraiment.

CENDRILLON.

N'est-il pas vrai qu'il est charmant ?

LA MARAINE.

Si vous voulez même adorable ;

Laissez-là son mérite à part ;

100   Voyons en quoi ce Prince aimable

Aurait pu vous manquer d'égard.

CENDRILLON.

Air : Les yeux baissés par modestie. N° 5.

Les yeux vers moi tournés sans cesse,

Tendrement il me regardait,

De ses regards la douceur et l'ivresse.

105   M'inspiraient ce qu'il ressentait.

Bis.

À mes côtés est une place,

Il s'en saisit ;

Il s'enhardit,

Je m'attendris ;

110   Je veux le fuir, et je ne puis,

Je veux fuir et ne puis,

Bis.

Je veux le fuir, et je ne puis.

Déjà mon trouble augmentait son audace,

Quand minuit sonna,

115   Et tout finit là.

Air : Plus inconstant.

Comme un éclair, soudain je prends la fuite ;

En entendant l'heure qui me chassait ;

On se met à ma poursuite,

Mais en vain on me cherchait...

Air : Folies d'Espagne.

120   Je n'étais plus ce qu'ils me croyaient être,

Ils me voyaient sans suite et sans éclat ;

Comment, hélas ! M'auraient-ils pu connaître !

Je m'ignorais moi-même en cet état.

LA MARAINE.

Air : Le Pont d'Avignon.

Ce changement n'a rien qui doive vous surprendre ;

125   Je crains plutôt pour vous un sentiment trop tendre.

CENDRILLON.

Air : Dondaine.

Je ne saurais vous le cacher,

Je ne saurais vous le cacher,

Ce Prince a trop su me toucher ;

Je l'aime, je l'aime :

130   Le croyez-vous épris pour moi de même ?

LA MARAINE.

Air : De Joconde.

Si vous l'aviez trop rebuté...

CENDRILLON.

Oh ! non.

LA MARAINE.

Je dois le croire ;

Si vous n'avez rien accordé,

Qui blesse votre gloire.

CENDRILLON.

135   Je sais trop ce que je me dois ;

Pour me laisser surprendre ;

Il n'a rien obtenu de moi,

Que ce qu'il m'a su prendre.

LA MARAINE.

Air : Des Francs-Maçons.

Et que vous a-t-il pris ?

CENDRILLON.

Ma Bonne...

140   Que dire, hélas !

LA MARAINE.

Répondez-moi, je vous l'ordonne ?

CENDRILLON.

Quel embarras !

LA MARAINE.

Et pourquoi donc ces sots scrupules ?

Surcoût craignez de me tromper.

CENDRILLON.

145   Il m'a pris une de mes mules ;

Qu'en fuyant j'ai laissé tomber.

Air : Entre l'Amour et la Raison.

Je n'en ai plus qu'une à présent;

LA MARAINE.

Consolez-vous, ma chère enfant,

On peut réparer ce dommage

150   Au fond je n'y vois pas grand mal.

Que de Beautés sortant du Bal

Ont souvent perdu davantage !

Air : Quand je tiens de ce jus d'Octobre.

Vos soeurs en reviennent sans doute,

Ce bruit annonce leur retour ;

155   Rentrez, et quoi qu'il vous en coûte ;

Tâchez de vaincre votre amour.

Elles sortent.

SCÈNE III.
Les Deux Soeurs.

L'AÎNÉE.

Air : Non, je n'aimerai jamais que vous.

Rien, en vérité n'est si plaisant ;

Nos appas ont fait fortune assurément :

Rien, en vérité, n'est si plaisant,

160   À chaque moment,

C'était nouveau Galant.

Ce gros caissier qui croyait me connaître,

M'a-t-il tenu des propos assez doux ?

LA CADETTE.

Ce Sénateur, en léger Petit-Maître,

165   M'a-t-il assez étalé ses bijoux ?

Rien, en vérité, n'est si plaisant ;

Nos appas ont fait fortune assurément :

Rien, en vérité, n'est si plaisant,

À chaque moment,

170   C'était nouveau Galant.

Air : Tout roule aujourd'hui dans le monde.

Mais cela ne me touche guère ;

Je dédaigne de tels objets.

L'AÎNÉE.

Sans crainte de passer pour fière,

Je porte plus haut mes projets.

175   Le destin qui pour moi s'apprête

Flatte mon cour ambitieux.

LA CADETTE.

Une plus illustre conquête

Peut seule contenter mes voeux.

L'AÎNÉE.

Air : Avec un air de mystère.

Un Amant pour moi soupire,

180   Dont je dois taire le nom.

LA CADETTE.

Quelqu'un, que je n'ose dire,

De son cour m'a fait le don.

L'AÎNÉE.

Mais à t'en faire un mystère,

Mon amitié souffrirait.

LA CADETTE.

185   Pour une soeur aussi chère,

Puis-je avoir quelque secret ?

L'AÎNÉE.

Air : Tout consiste dans la manière.

Si j'obtiens ce que je désire ,

Vous en sentirez les effets.

LA CADETTE.

Si j'atteins le but où j'aspire,

190   C'est pour combler tous vos souhaits.

L'AÎNÉE.

Oui, disputons cet avantage

Entre nous deux ;

Le bonheur qu'ainsi l'on partage

Se goûte mieux.

LA CADETTE.

Air : Tomber dedans.

195   Quel est ce captif glorieux ,

Qu'Amour met en votre puissance ?

L'AÎNÉE.

Quel est cet amant dont les feux

Enflent si fort votre espérance ?

LA CADETTE.

Devinez.

L'AÎNÉE.

Non, dites-le moi.

LA CADETTE.

200   Ma chère, c'est le fils du Roi.

L'AÎNÉE.

Le fils du Roi !

Le fils du Roi !

LA CADETTE.

Et oui vraiment, le fils du Roi.

L'AÎNÉE.

Air : Mon petit doigt me l'a dit.

La conquête est glorieuse !

LA CADETTE.

205   Ne suis-je pas bien heureuse ?

Il veut me donner sa foi.

C'est votre tour à me dire,

Quel amant suit votre empire.

L'AÎNÉE.

C'est, ma soeur, le fils du Roi.

LA CADETTE.

Air : Dieu des Amants.

210   Le fils du Roi !

Vous raillez, je crois !

L'AÎNÉE.

Non, vraiment ; rien n'est plus véritables.

LA CADETTE.

Je n'en crois rien.

L'AÎNÉE.

Moi, je le crois bien ;

215   Votre avis ne détruit pas le mien.

Vous êtes fort aimable,

J'en conviendrai ; mais,

Malgré tous vos attraits,

Croyez qu'on est capable,

220   Quand on le voudra,

D'effacer ces traits là.

LA CADETTE.

Ce n'est pas vous.

L'AÎNÉE.

Ce sera moi.

LA CADETTE.

Mais il faut être de bonne foi :

Jusqu'à présent votre beauté,

225   En vérité,

N'a point trop éclaté.

L'AÎNÉE.

Petite impertinente !

LA CADETTE.

Eh ! Bien, j'avouerai,

Partout je publierai,

230   Que vous êtes charmante ;

Sûre qu'en ce point,

On ne me croira point.

L'AÎNÉE.

Air : Jupin dès le matin.

Vous me poussez à bout,

Vous cherchez, en tout,

235   À combattre mon goût ;

Votre humeur

Montre tant d'aigreur,

Qu'à nous séparer,

Il faut vous préparer :

240   Un excès de fierté,

De vanité,

Sans rime ni raison,

Vous donne un ton ;

Il semble qu'en ces lieux,

245   Jeunes et vieux

Viennent se brûler aux feux

De vos yeux :

Vous voyez cependant,

Le plus souvent,

250   Qu'on vous laisse à l'écart ;

C'est un hasard,

Quand quelque freluquet

Daigne sourire à votre air coquet.

LA CADETTE.

Air : Plus les amants vivront.

Criez tout à loisir :

255   Un jour à venir,

Je saurai répondre ;

Je vais, pour vous confondre,

Monter au rang

Qui m'attend.

L'AÎNÉE.

260   À ce rang désiré ,

On peut me conduire ;

Je vous y préviendrai.

LA CADETTE.

Vous me faites rire !

L'AÎNÉE.

Cendrillon, que je vois là,

265   En jugera.

SCÈNE IV.
Les Deux Soeurs, Cendrillon.

LA CADETTE.

Suite de l'air.

Qui de nous deux

Te paraît la plus belle ?

L'AÎNÉE.

Qui de nous deux

Inspire plus de feux ?

LA CADETTE.

270   Laissez-moi parler.

L'AÎNÉE.

Taisez-vous, Péronnelle,

À Cendrillon.

Sans dissimuler...

LA CADETTE.

Oui, conviens que c'est elle.

ENSEMBLE.

Ne finirez-vous pas

275   Tout ce tracas ?

Il me fatigue fort ;

Vous ayez tort,

Mais, mais, très grand tort,

D'oser encor

280   Prendre un tel essor.

L'AÎNÉE.

Air : La mort pour les malheureux.

Décide donc entre nous.

CENDRILLON.

Que voulez-vous ?

LA CADETTE.

Je te l'ai déjà dit,

C'est qu'il s'agit...

L'AÎNÉE.

285   De savoir qui des deux

Peut mériter le mieux.

L'hommage d'un Prince amoureux.

LA CADETTE.

Ce Prince est le fils du Roi.

CENDRILLON.

Le fils du Roi !

LA CADETTE.

290   Il est épris de moi.

L'AÎNÉE.

Non, c'est de moi ;

C'est de moi, sur ma foi.

LA CADETTE.

Cela suffit :

Je sais ce qu'il m'a dit.

L'AÎNÉE, à Cendrillon.

295   Dis-nous donc

Quelque raison.

Te voilà bien rêveuse !

CENDRILLON, à part.

Sûrement,

C'est mon amant ;

300   Ne suis-je pas bien chanceuse ?

Ceci pour moi tourne mal.

LA CADETTE.

Cette nuit nous étions au bal.

CENDRILLON, à part.

Au Bal ! C'est mon inconstant,

C'est mon perfide amant !

LA CADETTE.

305   Parle-nous donc, si tu veux.

CENDRILLON.

Je n'oserais...

Vous avez toutes deux

Mêmes attraits ;

Qui voudrait faire un choix,

310   Aurait besoin, je crois,

D'y regarder plus d'une fois :

Mais qui sait si quelqu'objet,

Bien moins parfait,

De ce beau Prince-là,

315   N'a pas déjà

Su captiver le cour ?

LES DEUX SOEURS, ensemble.

Non, non, ma soeur :

Moi seule ai cet honneur. ,

LA CADETTE.

Certain objet, à tout le monde inconnu,

320   Au Bai s'est pourtant vu.

D'abord le Prince attaché sans cesse à ses pas...

CENDRILLON.

Hé bien ?

LA CADETTE.

Semblait en faire cas.

CENDRILLON.

Avait-elle des appas ?

LA CADETTE.

Beaucoup.

L'AÎNÉE.

Très peu.

LA CADETTE.

325   Près d'elle, j'en fais l'aveu,

Vous n'auriez pas beau jeu.

L'AÎNÉE.

Le méchant esprit!

LA CADETTE.

Oui, c'est par dépit

Que vous en parlez.

CENDRILLON.

330   Vous vous querellez

Pour un rien.

L'AÎNÉE.

Tais-toi,

Il te sied, ma foi,

D'oser me faire la loi.

CENDRILLON.

À vos débats,

335   Moi, dame, je ne prends aucune part ;

Ne doit on pas

L'une pour l'autre avoir quelque égard ?

LA CADETTE.

Garde tes leçons ;

Adieu, nous verrons.

340   Qui l'emportera.

L'AÎNÉE.

Oui, oui, l'on verra :

Adieu donc, ma soeur ;

Dans votre grandeur,

Soyez de meilleure humeur.

Elles sortent.

SCÈNE V.

CENDRILLON, seule.

Air : Quel amour fut aussi tendre ! De Nina.

345   À me nuire,

Tout conspire ;

Ô sort, quelle est ta rigueur !

Bis.

D'Amour un trait me déchire ;

Bis.

Et c'est encore un malheur !

Bis.

350   Deux rivales se déclarent.

Que deviendra mon ardeur ?

Des maux qui sur moi se préparent,

Le plus sensible à mon cour

Serait d'aimer un trompeur,

355   À me nuire,

Tout conspire ;

Ô sort, quelle est ta rigueur !

Bis.

D'Amour un trait me déchire !

Bis.

Et c'est encore un malheur !

Bis.

SCÈNE VI.
Cendrillon, La Maraine.

CENDRILLON.

Air : Au bord d'un ruisseau je file.

360   Voyez une infortunée.

LA MARAINE.

Quels nouveaux malheurs ;

Font naître vos douleurs f

CENDRILLON.

Ne suis-je donc condamnée ;

Qu'à vivre toujours dans les pleurs ?

365   Vous avez assez vu, Madame,

Quel objet a touché mon âme.

LA MARAINE.

Hé ! Bien.

CENDRILLON.

Ce funeste vainqueur,

Que j'adore au fond de mon cour,

Peut-être n'est qu'un imposteur ;

370   Mes soeurs se disputent l'amant

Qui cause aujourd'hui mon tourment.

LA MARAINE.

Air : Grand Saint-Martin, ou la Sarabande d'Issé.

Vos soeurs ne sont que des ambitieuses :

D'un seul regard

Par hasard

375   Échappé,

Leur esprit s'est frappé.

Sur tous les cours ces Orgueilleuses

Croient avoir

Un pouvoir.

380   Quand leur Beauté surpasserait la vôtre,

II est un art qui manque à l'une et l'autre,

Qui seul peut allumer une constante ardeur ;

Cet art, c'est la douceur.

Air : Du Précepteur d'Amour...

C'est la première des vertus

385   Dont se doit parer une Belle ;

C'est la ceinture dont Vénus

Retient les Amours auprès d'elle.

CENDRILLON.

Air : Reçois dans ton galetas.

À juger par leurs discours,

Mes soeurs ont raison de croire

390   Qu'on les aime.

LA MARAINE.

  Vains détours

De sottes qui s'en font accroire.

D'un Prince qui veut s'amuser,

Un mot a pu les abuser.

CENDRILLON.

Air : Pourvu que Colin, ah ! Voyez-vous.

Mais cependant...

LA MARAINE.

Mais s'il avait

395   Une telle manie, ,

Un jour il se repentirait

D'avoir fait la folie.

CENDRILLON.

Bon ! Si d'un autre il est l'époux,

Qu'il s'en repente ou non, voyez-vous,

400   Je n'en serais, ne vous déplaise,

Guère plus à mon aise.

LA MARAINE.

Air : Avec moi vous faites comparaison.

Mais comment donc l'Amour en peu de temps ;

A fait chez vous des progrès surprenants !

On entend derrière le Théâtre un bruit de tambour.

CENDRILLON.

Air : Je m'sentais là-dedans.

Qu'est-ce donc que j'entends ?

LA MARAINE.

405   Je vous en rendrai compte ;

Demeurez un instant >

Je reviens sur le champ.

CENDRILLON.

D'un amoureux penchant,

Ma Bonne me fait honte ;

410   Et veux que je surmonte

Ce qui me fait plaisir

Encore à ressentir.

SCÈNE VII.

CENDRILLON, seule.

Air : de M. La Ruette. N° 6.

Amour, dont je ressens la flamme,

Épargne un faible cour qui se livre à tes coups ;

415   Les traits dont tu blesses mon âme

Font-ils l'effet de ton courroux ?

Fais briller à mes yeux un rayon d'espérance,

Ou rend-moi mon indifférence ;

Mon sort me paraîtra plus doux.

SCÈNE VIII.
Cendrillon, Les deux soeurs, Un Officier du roi, accompagné d'un tambour.

L'AÎNÉE.

Air : L'Allemande Suisse.

420   Est-il bien vrai ?

L'OFFICIER.

Oui, sans délai,

Il faut, Mesdames, que chacune vienne.

LA CADETTE.

Et savez-vous

Ce que de nous

425   Le Roi demande aujourd'hui ?

L'OFFICIER.

Oui.

Le Prince Azor

Fait à la fin un effort ;

Lui qui d'Amour a toujours fui la chaîne,

430   Il veut avoir,

Une épouse dès ce soir,

Parmi les Belles du canton.

LES SOEURS.

Bon.

L'AÎNÉE.

Déjà je vois,

435   Je prévois

Où ce choix

Peut tomber.

LA CADETTE.

Vous pourriez bien vous tromper,

Ma Reine.

L'AÎNÉE.

440   Je ne suis pas,

En ce cas,

Seule ici,

Qui pourrait en avoir le démenti.

LA CADETTE.

Si.

L'AÎNÉE.

445   À cet Hymen glorieux,

Vous pouvez bien toutes les deux

Prétendre ;

Certaine épreuve on fera,

Qui sur ce point décidera.

LES SOEURS.

450   Ah !

LA CADETTE.

Quelle est cette épreuve-là ?

L'OFFICIER.

Vous ne pouvez en ce moment l'apprendre ;

Adieu. Ce soir on saura

Pour qui fera

455   Ce prix-là.

LES DEUX SOEURS.

  Ah !

L'AÎNÉE.

Air : Faut-il qu'une fi faible plante.

À l'insu de ma soeur cadette,

Monsieur, dites-moi franchement

Si, dans l'hymen qui se projette,

On parle de moi.

L'OFFICIER.

Non, vraiment.

L'AÎNÉE.

460   Vous badinez ?

L'OFFICIER, à part.

  Sur ma parole,

La pauvre Demoiselle est folle.

LA CADETTE.

Même air.

Sans en rien dire à mon aînée,

Avouez moi, mon cher Monsieur,

Que le Prince ; en cette journée,

465   Va s'expliquer en ma faveur ?

L'OFFICIER.

Nenni.

LA CADETTE.

Vous n'êtes pas sincère.

L'OFFICIER.

Oh ! parbleu, les deux-font la paire.

Air : Ces Filles sont si sottes.

Eh ! Quel est ce joli minois,

Qui nous écoute en tapinois ?  [ 1 Tapinois : qui ne se dit que dans le burlesque. Il est venu en tapinois ; c'est à dire secrètement, sourdement et sans faire de bruit. [F] Voir Molière, Les Pécieuses ridicules et Somaize même titre.]

L'AÎNÉE.

470   C'est une pauvre fille.

LA CADETTE.

Qui nous visite quelquefois.

L'OFFICIER.

Elle est, ma foi, gentille !

Bis.

CENDRILLON, à part.

Air : On n'aime point dans nos forêts.

Eh quoi ! Mes soeurs, en ce moment,

Rougissent de me reconnaître !

L'OFFICIER.

475   Approchez donc, la belle enfant ;

On ne risque rien de paraître,

Quand on posséde tant d'appas.

L'AÎNÉE, à Cendrillon.

Voulez-vous bien aller là-bas ?

Air : Du manchon.

À l'officier.

Pour peu que le cour vous en dise,

480   Soyez avec nous moins discret :

Comme à nos soins elle est commise,

Votre hymen serait bientôt fait.

L'OFFICIER.

J'accepterais des offres si flatteuses,

Si vous étiez moins curieuses ;

485   Mais là-dessus,

Tous vos efforts sont superflus ;

Attendez à ce soir,

Pour tout savoir,

Attendez à ce soir.

Il sort.

SCÈNE IX.
L'aînée, La Cadette, Cendrillon.

L'AÎNÉE.

Air : Mariez, mariez-moi.

490   Enfin voici le moment,

Où mon triomphe s'apprête ;

La main d'un Prince charmant

Va devenir ma conquête ;

Préparons, préparons, préparons tout,

495   Pour briller à cette fête ;

Préparons, préparons, préparons tout,

Pour l'affermir dans son goût.

LA CADETTE.

Air : Pour t'avoir, le grivois te guette.

Par le secours de la toilette,

Rendons ma beauté si parfaite,

500   Qu'Azor puisse en mes yeux

Retrouver encor de nouveaux feux.

Dieux ! S'il répond à ma tendresse,

Quelle fera mon allégresse !

Cendrillon, dépêchons ; tôt, tôt,

505   Apportez ce qu'il faut,

Je veux partir bientôt.

L'AÎNÉE.

Air : T'as pied dans le margouillis.

Oh ! Faites comme il vous plaira ;

Sa seule affaire

Est de me plaire ;

510   Oh ! Faites comme il vous plaira ;

Je retiens Cendrillon pour cela.

Air : Comme un Coucou.

Qu'on apporte ici ma toilette.

LA CADETTE.

Qu'on apporte la mienne aussi.

L'AÎNÉE.

Je céderais à ma cadette !

LA CADETTE.

515   Oh ! L'âge ne fait rien ici.

CENDRILLON.

Air : À l'envers.

Par qui faut-il que je commence ?

LA CADETTE.

C'est par moi.

L'AÎNÉE.

Oh ! Vous voulez prendre l'avance,

Je le vois.

520   Mais quittez ce fol espoir.

LA CADETTE.

Il faut voir.

On apporte deux toilettes toutes dressées.

L'AÎNÉE.

Air : On prend femme, c'est l'usage. Noté dans L'Heureux déguisement.

Allons vite qu'on m'arrange.

Bis.

LA CADETTE.

Je vous trouve fort étrange.

Bis.

Cendrillon, venez m'aider,

525   Laissez-la s'accommoder.

L'AÎNÉE.

Vous parlez bien à votre aise :

Attendez, ne vous déplaise,

Qu'elle ait posé mes rubans :

Cendrillon n'a pas le temps.

Bis.

LA CADETTE.

530   Ah ! Si vous êtes la maîtresse,

Il est juste qu'on se presse.

L'AÎNÉE.

C'est vous qui faites la Princesse ;

Tout vous choque, tout vous blesse.

ENSEMBLE.

Quatre fois.

Madame fait la Princesse,

535   Madame fait la maîtresse.

CENDRILLON.

Trois fois.

Si vous parlez toutes les deux,

Comment répondre à vos voeux.

L'AÎNÉE.

Raisonneuse !

Bis.

LA CADETTE.

Paresseuse !

Bis.

L'AÎNÉE.

540   Faut-il, quand on dit un mot,

Que vous soyez de l'écot ?  [ 2 Être de tous écots : se mêler de toutes choses. [L]]

CENDRILLON.

Me gronderez-vous sans cesse,

Quoique je n'aie aucun tort ?

L'AÎNÉE.

Encore ?

LA CADETTE.

545   Aurez-vous bientôt fini ?

Songez-vous que l'heure presse ?

Bis.

L'AÎNÉE.

Si je le sais ? Vraiment oui ;

Eh ! vraiment oui.

Mais quel démon vous transporte,

550   De la presser de la sorte ?

Pour finir plus promptement,

Elle m'assomme la tête,

La maladroite, la bête !

Elle m'assomme la tête :

À Cendrillon.

555   Allez donc plus doucement,

Bis.

Plus doucement.

CENDRILLON.

Je ne puis mieux faire,

Mieux faire.

L'AÎNÉE, la repoussant.

Ôte-toi de là.

LA CADETTE, la repoussant aussi.

560   Ôte-toi de là.

Va-t-en, va-t-en, va-t-en ma chère,

De tes soins on se passera ;

Ôte-toi de là, ma chère ;

Et pour ma soeur garde ce soin,

565   Je n'en ai plus aucun besoin.

Bis.

La Maraine entre ; les deux soeurs sortent en lui faisant une grande révérence et en chantant.

Suivons l'Amour, c'est lui qui nous mène.

SCÈNE X.
Cendrillon, La Maraine.

LA MARAINE.

Air : Où s'en vont ces gais bergers.

Où vont-elles si gaiement ?

CENDRILLON.

Ce n'est point un mystère ;

Vous savez l'événement,

570   À mon amour contraire.

Azor les mande au Palais.

Quelle triste nouvelle !

Pourra-t-il, en voyant tant d'attraits,

Ne pas m'être infidèle ?

LA MARAINE.

Air : Je suis un bon soldat.

575   L'espoir qui les conduit,

Les séduit ;

Soyez moins alarmée ;

Vous verrez leurs projets

Sans effets

580   SanS aller en fumée.

Air : Pour voir un peu comment ça f'ra.

Ce sont autant de pas perdus ;

Elles sont bien loin de leur compte ;

J'en sais plus qu'elles là-dessus,

Elles n'en auront que la honte. .

585   L'épreuve qu'on doit exiger,

Va les confondre et vous venger.

CENDRILLON.

Air : Vous voulez me faire chante[r].

De quelle épreuve parle-t-on ?

LA MARAINE.

Je ne puis vous le dire .

Suffit qu'en cette occasions

590   Rien ne saurait vous nuire ;

Vous en aurez tout l'agrément,

C'est moi qui vous l'assure.

Allez au Palais seulement,

Et tentez l'aventure,

Air : Préparons-nous pour la fête nouvelle.

595   II faut aller disputer la victoire :

Ce jour est celui de la gloire ;

La Fortune et l'Amour veulent vous couronner.

CENDRILLON.

À cet espoir flatteur dois-je m'abandonner ?

LA MARAINE.

Air : Alarmez vous.

Partez vous dis-je, allez en assurance

CENDRILLON.

600   Très volontiers. Mais...

LA MARAINE.

Quoi ?

CENDRILLON.

Ma bonne.

LA MARAINE.

  Eh bien ?

CENDRILLON.

Air : Non, je ne ferai pas.

Peut me montrer avec plus de décence,

Ne faut-il pas ?...

LA MARAINE.

Non, non, il ne faut rien.

CENDRILLON.

Air : Non ; je ne ferai pas.

Eh ! Quoi ! Vous prétendez que parmi tant de Belles,

Dont l'art relève encor les grâces naturelles,

605   Dans l'état où je suis j'irai me présenter !

Azor m'oserait-il seulement regarder ?

LA MARAINE.

Air : Les petits riens.

Votre beauté,

Cet heureux don de la Nature,

Votre beauté,

610   Vous dédommage avec usure.

N'altérez point par l'imposture

Cette aimable simplicité ;

La plus élégante parure,

C'est la beauté.

CENDRILLON.

Air : Ne v'là-t-il pas que j'aime ?

615   Je souscris à vos volontés :

Guidez mon ignorance ;

Je dois répondre à vos bontés

Par mon obéissance.

Elles sortent.

Le théâtre change, et représente l'appartement du Prince.

SCÈNE XI.

AZOR, seul.

Ô toi qui me punis de mon indifférence,

620   Amour, Amour, j'implore ta clémence ;

Mon cour en ce moment abjure son erreur.

Ah ! Si mon repentir désarme ta rigueur,

Fais-moi connaître ce que j'aime ;

Fais encor plus pour mon bonheur,

625   Fais que j'en sois aimé de même.

SCÈNE XII.
Azor, Pierrot.

PIERROT.

Air : Vous me l'avez dit, souvenez-vous en.

Vous qui faisiez l'esprit fort ;

Vous sentez donc votre tort ;

Vous parliez différemment ;

Je vous l'ai prédit, souvenez-vous en,

630   Je vous ai prédit qu'Amour

Vous jouerait un mauvais tour.

AZOR.

Air : Je ne sais pas écrire.

Mon ordre a-t-il été suivi ?

PIERROT.

Seigneur, vous ferez obéi ;

On vient de me l'apprendre.

635   Quel sabbat nous aurons ici !

Toutes nos Dames à l'envi

Ont promis de s'y rendre.

AZOR, vivement.

Air : Je ne verrai plus ce que j'aime.

Je rêverai donc ma Déesse :

Un Dieu propice à ma tendresse,

640   À mes désirs pressants va la rendre aujourd'hui...

PIERROT.

Air : Ici sont venus en personne.

Par ma foi, vous aurez beau faire ;

Cet objet qui vous a su plaire

Ne vous sera jamais rendu.

AZOR.

Pourquoi donc ?

PIERROT.

C'est quelque chimère,

645   Une ombre, un être imaginaire ;

Hier, quand elle a disparu,

On a cherché tant qu'on a pu,

Elle s'est trouvée... introuvable ;

Pour moi je crois que c'est le Diable

650   Qui sous ce minois simple et doux,

S'est voulu divertir de vous.

Air : De l'horoscope accompli.

Laissez-donc là cette chaussure ;

À quoi peut être vous servir ?

Croyez vous y voir la figure

655   Du tendron qui vous fait souffrir ?

AZOR, tenant le mule.

Vois, Pierrot, quelle gentillesse !

PIERROT.

Je vois plutôt votre faiblesse.

AZOR.

Le joli pied ! Ah ! Qu'il me plaît !

PIERROT.

Oui, mais tient-il ce qu'il promet ?

Air : Boire à son tour.

660   Par cet échantillon,

Vous jugez d'une Belle ;

Vous perdez la raison ;

Pardonnez à mon zèle ;

Mais, en honneur,

665   C'est une erreur ;

Souvent le pied le plus mignon

Sert à porter, une laid'ron,

Une laid'ron.

AZOR.

Air : Que ne suis-je la jonquille ! ou l'Amant frivole.

Je me fuis fait à moi-même

670   Les reproches les plus forts ;

Du destin la loi suprême,

Triomphe de mes efforts.

Loin de blâmer ma tendresse,

Sers plutôt, sers, mon ardeur ;

675   Et respecte une faiblesse,

Où j'attache mon bonheur.

PIERROT.

Air : Lassi, lasson, la son bredondaine.

J'y ferai diligence,

Comptez, comptez sur ma vigilance :

J'y ferai diligence.

On entend un bruit confus de plusieurs femmes derrière le Théâtre.

SCÈNE XIII.
Plusieurs Femmes derrière le Théâtre, Un Suisse défendant la porte, Azor, Pierrot.

PIERROT.

680   Mais qu'est-ce que j'entends ?

LE SUISSE, repoussant les femmes.

Doucement, doucement, doucement.

PIERROT.

Ah ! Quel charivari,

Nous allons voir ici !

Un régiment de Belles,

685   En beaux atours, en modes nouvelles,

Malgré les Sentinelles,

Entrent dans le moment.

LE SUISSE.

Doucement, doucement, doucement.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Air : Ah ! Madame Anroux.

C'est l'ordre du Roi ;

690   Monsieur, laissez-moi,

Passer, je vous prie.

C'est l'ordre du Roi ;

Je vous en supplie,

Monsieur, laissez-moi.

LE SUISSE.

695   Si vous n'y prenir garde,

Bis.

Moi, de mon hallebarde,

Je donne un coup à toi.

LE CHOEUR DES FEMMES.

C'est l'ordre du Roi;

Monsieur laissez-moi. ;

LE SUISSE.

700   Personne n'y passe.

LE CHOEUR.

C'est l'ordre du Roi.

LE SUISSE.

Je ferai main basse,

Jarni, par mon foi.

Toutes les femmes entrent.

SCÈNE XIV.
La Choeur des femmes, Azor, Pierrot.

PIERROT.

Air : Lassi, Lasson, la sonbredondaine.

Voici nos aspirantes ;

705   Voyez, voyez ; qu'elles sont charmantes !

Voici nos Aspirantes ;

Défendez bien, Seigneur,

Votre cour,

Votre cour.

Air : Sexe charmant dont le partage.

710   Aimez-vous la blonde ou la brune ?

Ici l'on a de quoi choisir...

Ne les faites donc pas languir.

À part.

Pourquoi faut-il n'en prendre qu'une ?

J'en vois beaucoup qui dès ce soir,

715   Accepteraient bien le mouchoir.

LA SOEUR AÎNÉE, à Azor.

Air : Je donnerais les revenus.

Je viens, Seigneur...

LA CADETTE.

Avec grande impatience....

L'AÎNÉE.

Jouir d'un honneur....

LA CADETTE.

J'ai couru, Seigneur...

L'AÎNÉE.

720   Pour moi bien flatteur.

LA CADETTE.

Sitôt votre ordre venu...

L'AÎNÉE.

L'aurais-je jamais cru ?

LA CADETTE.

J'ai fait diligence.

L'AÎNÉE.

Ce jour précieux...

LA CADETTE.

725   Moment trop heureux !

L'AÎNÉE.

Comble tous mes voeux.

LA CADETTE.

Quel doux espoir...

L'AÎNÉE.

Pour moi quelle gloire...

LA CADETTE.

J'ose concevoir !

L'AÎNÉE.

730   D'être en votre mémoire !

LA CADETTE.

Tant de Belles à la cour...

L'AÎNÉE.

Aussi ma reconnaissance...

LA CADETTE.

Peuvent briguer votre amour...

L'AÎNÉE.

Vous assure du retour.

LA CADETTE.

735   Que je n'osais me flatter...

L'AÎNÉE.

Excusez mon imprudence.

LA CADETTE.

D'avoir su le mériter.

L'AÎNÉE.

Le zèle a su m'emporter.

AZOR, à Pierrot.

Air : Morgué, la femme qui m'aura.

Je n'entends rien à ce jargon.

PIERROT.

740   Ni moi non plus, je vous répond ;

Ce sont deux soeurs qui, cette nuit,

Au bal ont fait du bruit ;

Qui, d'abord qu'on les regardait,

Croyait que l'on leur en contait ;

745   Qui toujours minaudant ;

Toujours vous minaudant ;

Semblaient vous dire ; allons, Seigneur,

Humanisez donc votre cour.

Bis.

AZOR, aux soeurs.

Air : Paris est en grand deuil.

Un tel empressement

750   Me flatte infiniment...

À Pierrot.

Tâche de m'en défaire.

PIERROT, aux Soeurs.

Le Prince, en vérité...

Se trouve... très flatté...

À part.

Je ne sais comment faire.

Air : La Carmagnole.

Au Prince.

755   Nous ne sommes pas

Hors d'embarras ;

Toutes vont venir,

Et vous tenir

Même langage ;

760   Nous ne sommes pas,

Hors d'embarras ;

Toutes vont bientôt vous tomber sur les bras.

Air : Du Précepteur d'amour.

Il faut pour vous débarrasser

De cette foule ridicule,

765   Il faut, vous dis-je, commencer

À faire l'essai de la mule.

SCÈNE XV.
Les Acteurs Précédents, Cendrillon, Sa Maraine.

LA MARAINE.

Air : La voici, tôt décampons.

Entrez donc.

CENDRILLON.

Non, j'ai trop peur ;

Je sens palpiter mon coeur.

LA MARAINE.

Qui peut vous causer un tel effroi ?

CENDRILLON.

770   C'est que l'on va se moquer de moi.

LA MARAINE.

Point tant de discours,

Avancez toujours.

CENDRILLON.

Guidez donc mes pas ;

Ne me quittez pas.

LA MARAINE.

775   Ah ! Que de façon !

CENDRILLON.

Ma Bonne, venez donc.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Air : Oh, oh, tourelouribo !

Quelle Nymphe se présente !

Oh, oh, tourelouribo !

Voyez donc qu'elle est charmante !

780   Oh, oh, tourelouribo !

En honneur, elle m'enchante.

Oh, oh ,oh, tourelouribo !

L'AÎNÉE, à Cendrillon.

Air : Tarare ponpon.

Que venez-vous chercher, petite téméraire ?

Osez-vous vous montrer avec ces haillons-là ?

LA CADETTE, à Cendrillon.

785   Sors, ou crains ma colère.

LA MARAINE.

Non, elle restera.

AZOR, à Pierrot.

Pierrot, fais-les donc taire.

PIERROT.

Paix-là !

AZOR, à Cendrillon.

Air : Des Proverbes.

Venez, venez.

À part.

Que d'appas ! Qu'elle est belle !

À Cendrillon.

790   Venez, venez ; bannissez la frayeur.

À part.

Quel feu nouveau vient m'enflammer pour elle !

Quel nouveau trait perce mon cour !

LA MARAINE, à Azor.

Air : Dans un Couvent bienheureux.

À notre témérité

Daignerez-vous faire grâce ?

795   Et n'est-ce point trop d'audace ?

AZOR.

Ah ! J'en suis trop enchanté.

Si quelqu'objet peut s'attendre,

À m'enchaîner sous ses lois ;

Vous seule y pouvez prétendre,

800   Vous seule fixez mon choix.

PIERROT, à Azor.

Air : Belle Brune.

Et la mule ?

Et la mule ?

Seigneur,

Un peu moins d'ardeur,

805   Qui trop avance, recule ;

Et la mule ?

Bis.

À Cendrillon et aux autres.

Air : Le Corbillon.

Ce n'est pas assez pour lui plaire,

D'avoir beaux yeux, belle bouche, beaux bras ;

Jambe fine et taille légère,

810   Sont des beautés qui ne le flattent pas.

Il faut pour gagner son amitié,

Un joli petit,

Montrant la mule.

Un petit joli,

Un joli gentil petit pied.

AZOR.

Air : Non, je ne crois pas.

815   Non, je ne saurais

Risquer à perdre tant d'attraits ;

Non, non, non, je ne saurais

Remettre au sort de si chers intérêts.

Je ne veux devoir qu'à l'Amour,

820   Le prix que j'attends en ce jour.

Ce Dieu lui-même,

Dans l'objet que j'aime,

M'assure un bien suprême.

Non, je ne saurais

825   Risquer à perdre tant d'attraits ;

Non, non, non, je ne saurais

Remettre au sort de si chers intérêts.

À Cendrillon.

Air : D'Églé. Que je vous aime !

Oui, je vous aime ;

Mais quel fera le prix de cette ardeur extrême ?

830   Vous pouvez d'un seul mot dissiper mes ennuis.

CENDRILLON.

Seigneur...

AZOR.

Vous balancez... parlez...

CENDRILLON.

Non, je ne puis.

AZOR.

Que je vous aime !

CENDRILLON.

Eh ! Bien, oui, je vous aime.

PIERROT.

Air : Tout est dit.

Voilà, ma foi, ce qui s'appelle,

835   Mener l'Amour tambour battant ;

Sans en faire à deux fois, la Belle,

D'un plein faut, court au dénouement ;

Mais laissons-les s'assurer de leurs flammes,

En pareil cas, un témoin toujours nuit ;

840   Adieu, Mesdames,

Tout est dit.

L'AÎNÉE.

Air : Comment donc as-tu réussi ?

Cette petite Cendrillon !

LA CADETTE.

Cette petite Cendrillon !

LA MARAINE.

De deux soeurs est-ce là le ton ?

845   Apprenez l'une et l'autre

À respecter son rang et son nom ;

Ils valent bien le vôtre.

Air : Bouchez, Naïades.

Mais vous l'avez trop outragée ;

Il est temps qu'elle soit vengée,

850   Demeurez encor un instant,

Je vais vous la faire connaître.

Pour le sort le plus éclatant,

Sachez que les Dieux l'ont fait naître.

Air : J'ai, sans y penser.

Si le Prince Azor,

855   Voyait encor

Son inconnue ?...

Dans ce jeune objet,

S'il la retrouvait trait pour trait ?...

Un charme secret

860   La dérobait à votre vue ;

Mais à votre amour,

Je la rends en ce jour.

AZOR.

Air : C'est chez vous.

Quoi ! C'est vous

Qui m'inspiriez les transports les plus doux ?

865   Quoi ! C'est vous ?...

LA MARAINE.

Air : Vraiment ma Commère, oui.

Reconnaissez-vous ceci ?

Montrant l'autre mule.

PIERROT.

Vraiment, ma Commère, oui :

Tenez, voilà la pareille.

Quelle est donc cette merveille !

870   Je me perds dans tout ceci.

CHOEUR de M. La Ruette.

AZOR, CENDRILLON, LA MARAINE.

Aux plus tendres ardeurs,

Livrons, livrons nos cours

Livrons, livrons nos cours

Livrez, livrez vos cours

875   L'amour nous engage,

L'amour vous engage,

L'Hymen va nous unir,

L'Hymen va vous unir,

Quel plaisir ! Quel plaisir J

880   Toujours plus amoureux,

Serrons, serrons, les noeuds,

Serrez, serrez, les noeuds,

Qui vont nous rendre heureux !

Qui vont vous rendre heureux !

LES DEUX SOEURS.

885   Aux plus noires fureurs ;

Livrons, livrons nos cours ;

La honte, la rage,

Est notre partage ;

Ah ! C'est trop en souffrir !

890   Fuyons, fuyons ces lieux,

Et délivrons nos yeux,

D'un spectacle odieux.

CENDRILLON.

RÉCITATIF, par MONSIEUR LA RUETTE. N°1

Des rigueurs d'un cruel destin

Aurai-je toujours à ma plaindre ?

895   Des rigueurs d'un cruel destin,

Aurai-je toujours à me plaindre ?

Un faible espoir me luit ne vain,

Je n'en ai pas moins tout à craindre.

N°2

J'ai joui cette nuit du spectacle enchanteur,

900   Qu'étale aux yeux le cour la plus brillante.

Un prince à mes genoux exprimait son ardeur.

Il ne me reste hélas ! De toute ma grandeur

Qu'un souvenir qui me tourmente.

LA MARAINE.

N°3.

Ah ! Dans quel état je vous vois !

905   Ne cherchez point d'excuse.

Je devine aisément pourquoi

Vous n'avez point suivi ma loi.

Il est vrai ; j'en suis confuse.

Oh ! Vraiment je le crois, je le crois,

910   Mais pourquoi, mais pourquoi

Ce manque de foi, ce manque de foi ?

Fillette toujours raisonne,

Et n'écoute personne,

Quand on s'oppose à son penchant.

CENDRILLON.

915   Non, non ; c'est que, ma Bonne,

C'est que, ma Bonne,

Je n'ai pas pu faire autrement,

Je n'ai pas pu faire autrement.

LA MARAINE.

N°3.

Il fallait n'en croire que moi,

920   Il fallait mieux suivre ma loi.

CENDRILLON.

Il est vrai : mais ma folie

Est bien punie : un moment...

LA MARAINE. N°3.

Un moment fait effet ; on s'y plaît,

On s'en fait un amusement.

CENDRILLON.

925   Pardon, ma Bonne, Pardon, ma Bonne,

Je n'ai pas pu faire autrement.

Oui, oui. Pardon, ma bonne,

Je n'ai pas pu faire autrement,

Pardon, ma Bonne, Pardon, ma Bonne

930   Je n'ai pas pu faire autrement.

Air : par Mr de la Ruette. n°4

Je le sais bien,

J'ai tout perdu.

En moins de rien

tout a disparu :

935   Que le sort me traite,

S'il veut, sans pitié,

Non, non, je ne regrette

Que votre amitié,

Non, non, je ne regrette

940   Que votre amitié.

Air : par Mr de la Ruette. n°5

Les yeux vers moi tournés sans cesse,

Tendrement il me regardait,

Il me regardait ;

De ses regards la douceur et l'ivresse,

945   Et l'ivresse,

M'inspiraient ce qu'il ressentait,

M'inspiraient ce qu'il ressentait,

À mes côtés est une place,

Il s'en saisit ; Il s'enhardit,

950   Je m'attendrit, Je m'attendris,

Je veux le fuit, et je ne puis,

Je ne veux finir, et ne puis,

Je veux fuir et ne puis,

Je veux le fuit, et je ne puis.

955   Déjà mon trouble augmentait son audace,

Quand minuit sonna, Et tout finit là :

Déjà mon trouble augmentait son audace,

Quand minuit sonna,

Et tout finit là, tout finit là, tout finit là.

Air : par Mr de la Ruette. n°6

960   Amour, dont je ressens la flamme,

Épargne un faible cour qui se livre à tes coups,

Épargne un faible cour qui se livre à tes coups,

Les traits dont tu blesses mon âme

Sont-ils l'effet de ton courroux,

965   Sont-ils l'effet de ton courroux ?

Fais briller à mes yeux un rayon d'espérance,

Ou rends moi mon indifférence,

Mon sort me paraître plus doux.

 


APPROBATION.

J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Lieutenant Général de Police, Cendrillon, Opéra Comique, et je crois qu'on peut en permettre la représentation et l'impression. À Paris, ce 9 février 1759.

CRÉBILLON.

Le Privilège et l'Enregistrement se trouvent au tome I du nouveau Théâtre de la Foire, ou Nouveau recueil des pièces représentées sur le théâtre de l'Opéra-comique depuis son établissement jusqu'à présent.

Notes

[1] Tapinois : qui ne se dit que dans le burlesque. Il est venu en tapinois ; c'est à dire secrètement, sourdement et sans faire de bruit. [F] Voir Molière, Les Pécieuses ridicules et Somaize même titre.

[2] Être de tous écots : se mêler de toutes choses. [L]

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