LA PUCELLE D'ORLÉANS

TRAGÉDIE

M. DC. XXXXII.

AVEC PRIVILÈGE DU ROI

À PARIS, Chez ANTHOINE DE SOMMAV1LLE, en la Galerie des Merciers, à l'Écu de France, chez AUGUSTIN COURBÉ, en la même Galerie, à la Palme. Au Palais.


Texte établi par Paul FIEVRE mai 2020

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/05/2020 à 09:52:09.


PERSONNAGES

L'ANGE.

JEANNE D'ARC, dite la Pucelle d'Orléans.

LE DUC DE SOMMERSET.

LE COMTE DE VARVIC.

JEAN DE TALBOT, Baron de Salopie.

CANCHON.

MIDE.

DESTIVET.

LA COMTESSE DE VARVIC.

DALINDE, sa confidente.

[ARONTE, Gentilhomme du Comte de Varwick.]

GARDES.

SOLDATS.

PEUPLE.

La Scène est dans la cour du Château de Rouen


ACTE I

SCÈNE I.
L'Ange, La Pucelle.

Le Ciel s'ouvre par un grand éclair, et l'Ange paraît.

L'ANGE.

Sainte fille du Ciel, Pucelle incomparable,

De ton Prince affligé le secours adorable,

Quitte pour un moment la charge de tes fers,

Et sors par ma faveur de tes cachots ouverts,

5   Viens apprendre de moi ma dernière assistance

Et de ton sort heureux la plus belle ordonnance

Dans les tristes horreurs de cette épaisse nuit

Vois ce long trait de feu qui vers moi te conduit,

Marche, marche et béni l'éclair que je t'envoie

10   Pour tracer à tes pieds une agréable voie.

LA PUCELLE.

Quels nouveaux sentiments d'un céleste bonheur

M'ouvrent l'âme et les sens à la voix du Seigneur ?

Ha j'entends et je vois son divin interprète

Qui me va déclarer sa volonté secrète.

L'ANGE.

15   Écoute seulement, et ne t'étonne pas ;

Par les ordres du Ciel, au milieu des combats.

J'ai soutenu ta force et conduit ton épée

Contre les oppresseurs de la France usurpée,

En prison, sur ta vie et contre ton repos

20   Le conseil des méchants a fait de vains complots,

J'ai mis ton innocence au dessus de leur rage,

Et je me trouve au bout de mon illustre ouvrage :

Mais il me reste encore au point où je te vois

À te fortifier toi-même contre toi,

25   Dieu voulant de ton sort te rendre la maîtresse

Ordonne à ma vertu d'appuyer ta faiblesse,

Et de porter ton coeur à de hauts mouvements

Au delà de ta force et de tes sentiments.

Ce fut pour obéir à la toute puissance

30   Que ma main t'éleva d'une basse naissance,

Appliquant ton courage à ces nobles emplois

Ou ton bras généreux par tant de grands exploits

De Charles ruiné rétablit les affaires,

Et le fit remonter au trône de ses pères :

35   File et simple bergère, on te vit d'un grand coeur

Faire craindre partout ce Monarque vainqueur,

Et traîner après toi l'honneur et la victoire

Dépouillant de lauriers tout le champ de la gloire

Par des faits inouïs merveilleux en leur cours

40   Qu'on ne croira jamais et qu'on lira toujours.

Tu n'as plus maintenant de monarque à défendre,

De bataille à gagner, ni de ville à reprendre,

Et tout ce qui te reste en ce dernier effort

C'est de paraître ferme et voir venir la mort.

45   Elle vient, elle accourt, et par cette journée

Ta prison se termine et ta vie est bornée.

LA PUCELLE.

Que Dieu fasse de moi tout ce qu'il en résout,

J'adore ses décrets, et je suis prête à tout.

L'ANGE.

Fille heureuse et sans prix, qui malgré tant d'obstacles

50   As fait du Dieu vivant les célèbres miracles,

J'apporte de tes maux l'entière guérison

Et pour t'ouvrir le Ciel je t'ouvre la prison.

En cet endroit fatal tu seras condamnée,

Et dans ce même endroit tu feras couronnée,

55   Contre toi l'injustice élèvera son bras,

Elle t'outragera, mais tu la confondras

Soutiendra ta pensée et conduira ta voix.

Et ta sainte innocence avant que l'on l'opprime.

Même en son tribunal fera trembler le crime :

60   Tu n'appréhenderas supplice, ni tourment

Si tu connais la main qui rompt dans un moment.

En dépit des méchants, tes prisons criminelles,

Puisqu'elle peut sur eux ce qu'elle a fait sur elles ;

Oui, tu leur jetteras la honte sur le front

65   Et tu les jugeras quand ils te jugeront.

Songeant à leur fureur ne craint point ta faiblesse,

Car si dans le besoin l'éloquence te laisse,

Là mon heureux secours éprouvé tant de fois

Où si dans mes faveurs tu manques de refuges

70   Et que t'abandonnant au pouvoir de tes juges.

Mon secours au dehors te quitte désormais,

Souffre l'ordre d'en haut, ne murmure jamais,

Puisqu'elle vient du Ciel laisse choir la tempête,

Ton âme ira d'un vol et plus noble et plus prompt,

75   Elle en sera plus grande et ses forces croîtront.

En ce coup généreux d'esprit et de courage

On verra triompher et ton sexe et ton âge,

La mort t'apparaîtra sous le masque trompeur

Dont elle se déguise afin de faire peur,

80   Tu l'envisageras sans que ton coeur frémisse,

C'est la même à la guerre, et la même au supplice,

Et celle que tu vis au milieu des combats

Dans ce martyre saint ne dégénère pas.

Et toute généreuse ira jusqu'à la fin.

85   Nos lâches ennemis que tu combles d'envie

Attendent que ta mort fasse honte à ta vie,

Mais ta noble vertu souffrira son destin,

Et toute généreuse ira jusqu'à la fin.

Donc pour te disposer, puisque Dieu le commande

90   À ce dernier combat dont la palme est si grande,

Et si fort importante à quiconque est vainqueur,

Par tes yeux à ta peine accoutume ton coeur

En voilà dans les airs une image tracée,

Occupe là-dessus tes yeux et ta pensée,

Ici paraîtra en perspective une femme dans un feu allumé, et une foule de peuple à l'entour d'elle.

95   Et lisant dans ce vague où ton sort est écrit,

Renforce ta vigueur, ranime ton esprit,

Vois le brillant tableau du funeste supplice

Qu'à ta sainte vertu prépare l'injustice,

Il te faudra franchir ces brasiers que voilà

100   Et pour aller au Ciel tu passeras par là ;

Vois la foule d'un peuple autour d'une innocente

Qui dans l'ardeur des feux demeure si constante,

Tache de limiter jusqu'à son moindre trait,

Et que l'original soit digne du portrait.

LA PUCELLE.

105   Flammes, je veux souffrir votre ardeur violente,

Ha qu'en me consommant vous me rendrez brillante,

Mon âme fera voir contre vos traits puissants

Ma résolution plus forte que mes sens.

L'ANGE.

Va, poursuis, je te laiSSe, ô fille trop heureuse,

110   Par dessus tout le sexe, et forte, et courageuse,

Je remets ta conduite à ta seule vertu,

Et reprends le sentier que j'ai tantôt battu,

Regarde en m'en allant où la gloire séjourne,

Tu t'en iras bientôt par où je m'en retourne,

115   Afin d'y recevoir une félicité

Rayonnante d'honneur et d'immortalité.

SCÈNE II.
Un Garde, La Pucelle.

UN GARDE entrant et demeurant étonné.

D'où vient ce grand éclat ?

LA PUCELLE.

Ô belle et sainte voie

Qui mène au clair séjour de l'éternelle joie,

Que je m'élèverais d'un vol doux, et plaisant,

120   Et que le corps à l'âme est un fardeau pesant.

Je suis prête à te suivre, ô bienheureux génie,

Sacré consolateur de ma peine infinie,

Illumine mon coeur par le zèle aveuglé,

Et que ma passion n'ait rien que de réglé,

125   Donne moi de la force en ces vives atteintes

Et soutiens mes désirs aussi bien que mes craintes,

Achève promptement ces dangereux combats

Puisque mon bien dépend de hâter mon trépas.

LE GARDE.

Quelle grande clarté. Mais dieu quelle ombre obscure !

Tout s'évanouit.

130   La sorcière peut bien causer cette aventure,

Et se voulant soustraire à la garde de tous

Faire ce jour pour elle, et cette nuit pour nous

Ha ! Je la tiens.

SCÈNE III.

LE COMTE DE VARVIC.

Quoi ? Qu'est-ce ?

LE GARDE.

Elle était échappée,

Et c'est heureusement que je l'ai rattrapée,

135   La force de son art avait eu le pouvoir

Que sans se faire ouïr et sans se faire voir

Quoi que bien éveillé chacun fit garde aux portes,

Seule elle avait rompu ses chaînes les plus fortes.

LE COMTE.

Laisse moi seul ici, retire toi plus loin,

140   Je te rappellerai s'il en est de besoin

LE GARDE.

Je vous dois obéir en serviteur fidèle,

Mais ses charmes sont forts, ayez bien l'oeil frêle.

SCÈNE IV.
Le Comte de Varvic, La Pucelle.

LE COMTE.

Vous verrai-je toujours au point où je vous vois ?

Faudra-t-il que toujours vous doutiez de ma foi,

145   Et que la passion dont mon coeur vous respecte

Vous soit tout à la fois inutile et suspecte ?

Pourquoi vous engager à tant de vains efforts

Si vous avez dessein de vous mettre dehors ?

On peut rompre aisément vos pratiques secrètes,

150   Et trop de gens ont l'oeil sur tout ce que vous faites.

Sortez-vous du château pour forcer la prison ?

La liberté vous plaît et non pas sans raison,

Pour vous la faire avoir j'y puis plus que personne,

Si vous la désirez, hé que je vous la donne,

155   Éprouvez s'il vous plaît en cette occasion

L'effet de mon crédit et de ma passion.

LA PUCELLE.

Comte, ces grands exploits où tant de gloire brille

Quoi que miens ne sont pas l'ouvrage d'une fille

Et cette liberté que tu m'offres ici,

160   Des hommes ne peut pas être l'ouvrage aussi.

Celui-là qui m'éprouve avecque l'esclavage

Autant de fois qu'il veut m'en tire et me soulage,

Il applique un remède aux maux que j'ai soufferts,

Et quand j'en ai besoin c'est lui qui rompt mes fers.

165   Mon ange bienheureux m'a lui-même amenée

Pour m'apprendre qu'ici je serai condamnée,

Ici dans ce lieu même, et dans ce même jour,

Et toi-même, ouï toi qui me parles d'amour,

Et qui passionné m'offres de vains refuges,

170   Toi-même encore un coup seras un de mes juges,

Assez tendre il est vrai pour me vouloir du bien,

Pour déplorer l'état d'un sort comme le mien,

Et pour n'approuver pas ma mort illégitime,

Mais trop lâche en effet pour résister au crime.

LE COMTE.

175   Que vous me faites tort et que vous m'outragez,

Ne jugez pas de moi comme vous en jugez,

Acceptez le secours que vous voyez paraître,

Étant de ce Château le Seigneur et le maitre,.

Seul pour votre salut je pourrai plus que tous,

180   Faites un peu pour moi, je serai tout pour vous.

Au reste mon amour vous est assez connue,

Vous avez vu cent fois mon âme toute nue,

Et cent fois en feignant de vous interroger

Je ne vous ai parlé que pour me soulager,

185   En vous faisant un don de mon âme asservie

J'ai remis en vos mains mes trésors et ma vie.

Mais pour vous témoigner que j'ai tout fait exprès

N'ai-je pas fait entrer dedans vos intérêts

Ce généreux Talbot, ce courage invincible

190   Qui pour votre salut tenterait l'impossible ?

N'ai-je pas retardé l'arrêt de votre mort

Pour trouver un moyen de vous conduire au port ?

Ha ! Je brûle pour vous d'une amour toute extrême,

Et l'on n'aima jamais de l'air dont je vous aime.

LA PUCELLE.

195   Tu m'aimes je le sais, si ton intention

Est de me témoigner qu'elle est ta passion,

Ne m'en assure point en des termes frivoles,

Je la vois dans ton coeur mieux que dans tes paroles,

C'est à dire je vois plutôt ce mouvement

200   En son impureté qu'en son déguisement

Tu m'aimes je le fais, ton âme se consume,

Mais d'un feu qui fait honte à celle qui l'allume,

Puisqu'il souffre un espoir lâchement combattu

Et que je vois qu'il dure auprès de ma vertu.

205   Vois, Comte, à quel excès ton procédé m'offense ;

Tu n'as pu me juger de publique sentence

Sous le nom de sorcière, tu n'as pu hautement

Au sentiment commun joindre ton sentiment,

Et tu m'as bien traitée avec plus d'infamie,

210   Et tu m'as bien traitée en mortelle ennemie

Quand ce coupable coeur que tu me veux cacher

M'a jugée en secret capable de pêcher.

Il me semble en effet que ta main me poignarde

Quand je te considère et que je me regarde.

215   - Charles m'a vu brillante au milieu de sa Cour

Où cent jeunes Seigneurs ne songeaient qu'à l'amour,

Sans que le plus hardi de la feule pensée

En voyant ma vertu lait jamais offensée.

J'ai vécu dans le camp parmi cent escadrons,

220   Et là ma pureté n'a point reçu d'affronts ;

Cet illustre Dunois, ce généreux Xaintrailles,  [ 1 Dunois, Jean de (1403-1468) et Xaintrailles, Jean Ponton de (1390-1461) : compagnons d'armes de Jeanne d'Arc.]

La Hire et Baudricourt, vrais foudres des batailles,  [ 2 La Hire : Etienne de Vignolle dit (1390-1443) et Baudricourt, Robert de (13??-1454) Compagnon d'armes de Jeanne d'Arc.]

Et tant d'autres encor que tant de gloire fait,

Seuls en leurs pavillons dans de la nuit

225   À la guerre où l'on voit la licence effrontée,

N'ont point eu de penser qui ne m'ait respectée,

Ils m'ont toujours chérie et de l'âme et du coeur,

Et mon honnêteté leur a toujours fait peur.

Je me glorifierais d'un visage incapable

230   De faire des méchants, si tu n'étais coupable,

Mais de ce que j'impute à ma feinte beauté

J'en dois remercier leur générosité

Qui n'a pu faire outrage à la chaste innocence

D'une fille où le ciel avait mis leur défense,

235   C'est à ta lâcheté d'en violer les lois,

Et ton crime vraiment est digne d'un Anglais ;

Quelque affront si cruel que ton amour me fasse,

Je n'en devais jamais attendre plus de grâce,

Et je puis voir sans honte et sans étonnement

240   Qu'un de mes ennemis m'aime imparfaitement.

LE COMTE.

Ô le reproche indigne ! Ô la fière constance !

Ô de tant de respect l'ingrate récompense !

Hé quoi vous obliger est-ce vous faire tort ?

Ce n'est qu'en vous servant que paraît mon transport,

245   Vous ne voyez ce feu qui vous met en colère

Qu'au travers du plaisir que je tache à vous faire

Voulant comme je veux vous tirer de prison,

Si je n'ai point de tort, vous n'avez pas raison,

Aimer votre beauté c'est s'éloigner du crime,

250   Et la servir lui rendre un devoir légitime.

LA PUCELLE.

Quoi tu prétends couvrir sous tant de feints discours

Un coeur qui veut pécher et qui pêche toujours ?

Tu fais trop à quel point ta passion m'offense

Et je ne parle à toi qu'après ta conscience.

255   Ton amour il est vrai montre quelque amitié,

Tu me vois malheureuse, et je te fais pitié,

Ce feu quoi que méchant n'a pas tant de fumée

Qu'il ne t'éclaire à voir que je suis opprimée,

Et tu le publierais si tu n'avais point peur

260   Qu'une belle action fit tort à ta grandeur

Aussi comme ton coeur répugne à mon supplice

Du crime de ma mort plus scrupuleux complice,

Possible méritant un moindre châtiment

Le regret de ma mort fera tout fon tourment,

265   Possible un droit plus fort que l'injustice humaine

De ton propre péché fera ta propre peine.

Va meurs donc en repos comme d'autres mortels

Et non pas en fureur comme les criminels.

LE COMTE.

À ce funeste coup je vous vois préparée

270   Comme si votre affaire était désespérée,

Mais je vous jure bien que depuis votre arrêt

On n'a rien pratiqué contre votre intérêt.

LA PUCELLE.

Rien ? Sans que je m'amuse à te le faire entendre

Le Duc, et Destivet s'en vont bien te l'apprendre.

SCÈNE V.
LE Duc de Sommerset, Destivet, Le Comte de Varvic, La Pucelle, Le Garde.

LE DUC DE SOMMERSET.

275   Comte, quel est son art apprenez m'en le nom,

Soutenez vous encor le parti du démon ?

LE COMTE.

Qu'est-ce ? Et qu'a telle fait ?

LE DUC.

Charmer les yeux d'un garde,

Éblouir, aveugler de peur qu'on la regarde,

Disposer à son gré du jour et de la nuit,

280   Forcer une prison, rompre des fers sans bruit,

Ne prouve pas assez l'exécrable commerce

Qu'avecque tout l'enfer cette sorcière exerce ?

LE COMTE.

Est-ce donc qu'on l'accuse, et qu'il est de besoin

Qu'en l'accusation je sois un faux témoin ?

LE GARDE.

285   J'ai dit ce que j'ai vu.

LE COMTE.

  Seigneur, le faut-il croire

Ce grand bruit de magie, et la nuit un peu noire

Ont pu troubler ses sens comme arrêter ses pas

Et lui faire rêver tout ce qui n'était pas :

Les esprits un peu forts ne s'arrêteront guère

290   Aux sottes visions de ces âmes vulgaires,

Pour moi je n'ai rien vu, qu'on ne prétende point

Forcer ma conscience à mentir sur ce point,

Et que malicieuse en soi-même elle invente

Mille fantômes noirs contre cette innocente.

LE DUC.

295   Innocente ?

LE COMTE.

  Il paraît en effet qu'elle l'est.

LE DUC.

Vous ne serez pas seul à faire son arrêt.

Garde, conserve bien cet objet de nos haines,

Remenez l'innocente, et la chargez de chaînes  [ 3 Remener : Mener, conduire une personne, un animal au lieu d'où on l'avait amené. [L]]

Jusqu'à tant que l'affaire ait un succès parfait.

LE GARDE.

300   Je n'en saurais répondre après ce qu'elle a fait.

LA PUCELLE.

Va, va je te réponds moi-même de moi-même,

Et ne veux plus tromper ta vigilance extrême,

Comme l'ordre du Ciel a fait ma liberté

Mon propre mouvement fait ma captivité.

305   Le sacré directeur qui prend soin de ma vie

Me dégageant des fers où j'étais asservie

A rompu ma prison pour offrir à mes yeux

La résolution écrite dans les Cieux

Et vous m'y renvoyez de l'endroit où nous hommes

310   Afin de me cacher la volonté des hommes ;

Mais vous n'avancez et rien quoi que vous essayez,

Puisque je la connais devant que vous l'ayez.  [ 4 Devant : Il exprime un rapport d'antériorité dans le temps, auparavant. [L]]

SCÈNE VI.
Le Duc de Sommerset, le Comte de Varvic, Destivet.

LE DUC DE SOMMERSET.

Comte, vous faites trop pour cette misérable.

LE COMTE.

Faire pour l'inocence est une oeuvre louable[.]

LE DUC.

315   Un autre sentiment vous fait-il point agir ?

N'en faites pas le fin, et gardez de rougir,

On dit qu'elle n'est pas l'objet de votre haine,

Et qu'à l'interroger vous prenez trop de peine,

Vous la pressez beaucoup, et nous promettez bien

320   De nous découvrir tout, mais vous n'en faites rien,

Et vous nous en parlez dans une impatience

De la justifier qui tire à conséquence.

Prenez-y garde, Comte, oubliez ce transport

Qui ne vous met pas bien dans l'esprit de Bethfort.

LE COMTE.

325   Mon âme en son devoir demeure confirmée

Encore qu'elle plaigne une sainte opprimée.

LE DUC.

Donnez à cette infâme une autre qualité,

Et retenez un peu votre esprit emporté.

Quand obéirons nous au mandement céleste

330   Qui veut qu'on extermine une fatale peste ?

Attendrons nous qu'elle aille au milieu des Français

Ramener sur nos bras ce dangereux Dunois ?

Orléans, Fargeau, Melun, ses villes reconquises

Nous feraient redouter ses moindres entreprises ;

335   Quoi les champs de Pat[a]y funestes aux Anglais  [ 5 La Bataille de Patay eut lieu le 18 juin 1429 et vit la victoire des Français sur les Anglais. Patay se situe entre Chateaudun et Orléans.]

Boiront-ils notre sang une seconde fois ?

Faut-il à notre honte ajouter cette marque

Qu'elle empêche Paris de voir notre Monarque,

Elle qui devant nous nos efforts étants vains

340   Mena sacrer son Roi dans la Ville de Reims ?

Je veux qu'à ce malheur mon courage s'oppose,

Ne le pas empêcher en être la cause,

De l'État et de nous chassons ce mal bien loin.

Il parle à Destivet.

Vous, brave Chevalier, apportez y du soin,

345   Mais je vais travailler au bien de l'Angleterre,

Allez faire assembler tout le Conseil de guerre,

Suffisamment instruis de ce fait signalé

Celui de nos prélats n'y sera plus mêlé ;

Qu'elle fit devant tous condamnée et punie,

350   Il y faut apporter cette cérémonie

Comme un long témoignage à la postérité

Et de son insolence, et de notre équité.

DESTIVET.

Ravi de ce dessein j'y cours en diligence.

LE DUC.

Comte, vous y devez aussi votre présence,

355   Et l'on attend beaucoup de votre jugement

Pour l'État et pour vous.

LE COMTE.

N'en doutez nullement.

SCÈNE VII.

LE COMTE DE VARVIC, seul.

Quoi tu crois que je l'aime, et tu prétends encore

Que je forme un supplice à celle que j'adore,

Tu veux que je la juge avec tant de rigueur,

360   Tu veux que mon esprit assassine mon coeur ;

Tu fais tout pour sa mort, c'est toute ton envie,.

Et je veux aujourd'hui faire tout pour sa vie.

Oui, mon coeur, ose tout avecque tant d'amour,

Rends lui sa liberté, conserve lui le jour,

365   Hâte-toi tu le peux, l'occasion est chauve.  [ 6 L'occasion est chauve : il est difficile de la bien saisir. [L]]

Que tout puisse périr pourvu que je la sauve.

Mais quand je l'aurai mise entre les bras des siens

Ai-je pour la fléchir de plus heureux moyens ?

Si je n'ai rien gagné l'ayant en ma puissance,

370   Quand elle en sortira j'aurai moins d'espérance

Ce fera seulement par cette invention

Renforcer sa pudeur contre ma passion.

Il rêve un peu.

Un autre sentiment dans ma pensée arrive ;

Qu'elle passe en Guyenne, et là que je la suive.

375   Mais serons nous tous deux moins tourmentés aussi

Des Anglais de Bordeaux que des Anglois d'ici ?

Il rêve un peu

De mille soins divers l'embarras me surmonte.

Holà ! Qu'un de mes gens fasse venir Aronte,

Un bon expédient m'est venu dans l'esprit

380   Qu'il exécutera quand je l'aurai prescrit.

SCÈNE VIII.
Aronte, Le Comte.

ARONTE.

Seigneur, vous puis-je rendre[...]

LE COMTE.

Un service fidèle ;

Le Duc a résolu la mort de la Pucelle,

C'est résoudre la mienne, en cette extrémité

Voici ce que j'ordonne à ta fidélité.

385   Pour l'Ecosse aujourd'hui tu quittes ce rivage,

Et tu prends mon vaisseau pour faire ton voyage,

Fais donc avec adresse approcher ce vaisseau

Tout contre le jardin qui regarde sur l'eau,

Puis viens secrètement à la petite porte,

390   Par un garde affidé je prétends faire en sorte

D'y mener la Pucelle et la faire venir

Comme si ce n'était que pour l'entretenir,

Ce garde pourra bien te prêter assistance

En cas que mon ingrate use de résistance,

395   Mets là dans ce vaisseau puis quand tu la tiendras

Conduis-la sûrement au lieu même où tu vas,

Et là j'irai trouver ce miracle des belles

Quand mon impatience aura de tes nouvelles.

ARONTE.

Je suis prêt à tout faire en toute occasion.

400   Mais si l'on vous convainc de cette évasion ?

LE COMTE.

Je la veux délivrer de ce péril funeste,

Sauvons là seulement nous penserons au reste,

Et puis l'on peut donner cette fuite au hasard

Où plutôt l'imputer aux effets de son art

405   Qui fait quand elle veut et l'ombre et la lumière

Et le peuple m'excuse en l'avouant sorcière.

ARONTE.

Conduisez votre affaire avec dextérité,

Et soyez en repos sur ma fidélité

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

LA COMTESSE DE VARVIC.

Dalinde, ils n'y sont plus, nous les verrions paraître,

410   Où par quelque trait noir la sorcière peut-être

Le cajole à nos yeux, le tient entre ses bras

Que nous n'en voyons rien, où ne l'entendons pas,

Ne les vois-tu point ?

DALINDE.

Non, mais je sais d'assurance

Qu'ils ont eu dans ce lieu fort longue conférence.

415   Aussi dans le jardin vous avez fait un tour

Qu'il fallait bien plutôt faire dans cette cour.

LA COMTESSE.

Mais y sont-ils venus ?

DALINDE.

N'en doutez point, Madame,

Et croyez que le Comte avec toute fa flamme

Ne laisse pas pourtant d'être bien avisé,

420   Craignant encore un coup de se voir exposé

À souffrir ou reproche, ou censure nouvelle

Il a de bon matin fait rentrer la Pucelle

Et lui-même est rentré de peur que le grand jour

En cette occasion ne trahit son amour.

LA COMTESSE.

425   Il n'est pas messéant que l'ombre son amie

Couvre ma propre injure et sa propre infamie

Ô Ciel qui dois fournir le secours que j'attends,

Faudra-t-il que je souffre encore bien longtemps !

Et verras-tu sans cesse une âme déloyale

430   Manquer impunément à la foi conjugale !

De mon lit innocent les innocents plaisirs

Ne font que rebuter ses infâmes désirs.

Aimer son ennemie au mépris de sa femme,

Mais de quelques douceurs qu'elle flatte son âme,

435   N'en doit-il pas tout craindre en vivant sous les lois,

Elle est toujours Française, et lui toujours Anglais

Les baisers qu'elle donne à sa brutale envie

Sont des partis secrets formés contre sa vie,

Ses caresses, ses ris, ses jeux désordonnés,

440   Et ses plus doux regards sont traits empoisonnés.

Une fille perdue et d'abjecte naissance,

Une simple bergère avoir tant de puissance,

Mais que n'est-elle sage et d'illustre maison

Enfin que n'ai-je tort et que n'a-t'il raison.

445   Oui, je souhaiterais pour l'intérêt du Comte

Qu'elle eut plus de mérite et qu'il eut moins de honte,

J'aiderais volontiers moi-même à me trahir,

En elle il n'aime rien que ce qu'on doit haïr,

Il prise des attraits que l'Enfer lui procure,

450   Et chérit seulement ce qui la défigure.

DALINDE.

Il montre en vous quittant qu'il est ensorcelé

Et que dans son amour le Démon s'est mêlé :

Elle n'a point les traits dont vous êtes pourvue.

LA COMTESSE.

Dalinde, je le pense et c'est ce qui me tue.

455   S'il se pouvait gagner par la seule beauté

Je croirais l'emporter sans trop de vanité,

Avec assez de soin le Ciel fit mon visage,

Mais celle-ci qui met tout l'Enfer en usage

A mille faux appas dont elle le surprend

460   Et m'en ôte possible à l'heure qu'elle en prend.

Même elle me fait peur, j'en sens mon âme émue

Et j'ai peine à le voir quand je fais qu'il l'a vue

Tant j'ai sujet de craindre avec juste raison

Qu'elle n'ait dans ses yeux coulé quelque poison,

465   Je tremble s'il me touche et tout mon sang se gèle,

Je le crois tout en fer quand il vient d'auprès d'elle,

Et je ne pense voir que venins, que serpents,

À longs plis tortueux autour de moi rampants.

Souriras-tu sans cesse, ô femme infortunée !

470   Ha ! Que n'étais-je ici quand on l'a condamnée,

Le Baron de Talbot, et mon ingrat époux

N'auraient pas fait pour elle un châtiment si doux,

J'aurais pressé la mort de cette criminelle,

Soulevé tout le peuple et les soldats contre elle,

475   Fit Bethfort qui gouverne en titre de régent

Aurait donné sous-main d'autres sommes d'argent

Dont signant me servir pour appuyer sa ligue

J'aurais adroitement soutenu mon intrigue.

Lâcheté de mon sexe, à quoi me réduis-tu !

480   Où plutôt incommode et fâcheuse vertu,

Qui ne me permets pas d'aller punir la faute

Et de manger son coeur pour celui qu'elle m'ôte !

DALINDE.

Jusqu'ici votre esprit a paru très discret

A ressentir ce mal et le tenir secret,

485   Ne le divulguez pas, Madame, et prenez garde

Que vous vous emportez et que l'on vous regarde.

SCÈNE II.
Le Baron de Talbot, Canchon, Mide, La Comtesse de Varvic, Dalinde.

CANCHON.

Enfin pour la punir de ses honteux excès

La sorcière nous force à revoir son procès

Et l'effort qu'elle a fait pour se voir dégagée

490   Nous oblige à presser...

LA COMTESSE.

  Comment, cette enragée

A commis en prison quelque forfait nouveau ?

MIDE.

Quand elle n'aurait fait qu'envoyer au tombeau

Tant de coeurs généreux, et tant d'hommes utiles,

Quand elle n'aurait fait que reprendre nos villes

495   Par un art au dessus de tout humain pouvoir

C'est trop peu que la mort pour un acte si noir.

LA COMTESSE.

Mais a-t-elle fait plus ?

CANCHON.

Sans bruit, sans violence

Elle a rompu ses fers.

LA COMTESSE.

Grand Dieu qu'elle insolence !

Et qu'a-t-elle allégué pour couvrir ses desseins ?

CANCHON.

500   Des chimères en l'air, des Anges, et des Saints.

LA COMTESSE.

Ses juges ont grand tort.

CANCHON.

Pour moi, je n'ai pu taire

Qu'au bien de notre État sa mort est nécessaire.

MIDE.

Et moi j'ai toujours dit qu'il était à propos

De la sacrifier pour le commun repos.

LA COMTESSE.

505   Heureux d'en être au point de soutenir encore

Ce digne sentiment que la Patrie honore !

Si l'on apprend l'effort qu'elle a tenté la nuit

Quel trouble je vous prie excitera ce bruit ?

On dit que le pouvoir qu'exerce la Justice

510   Arrête des démons la force et la malice,

Et que dans les cachots ils ne peuvent plus rien,

Mais la Justice même est au dessous du sien.

S'il faut que les Français sachent cet avantage

L'espoir de son retour enflera leur courage,

515   Quand le bruit de sa force entre eux éclatera

L'orgueil ira chez eux, l'effroi nous restera.

LE BARON.

Si la justice humaine est si faible contre elle,

- Il paraît que le Ciel combat pour sa querelle,

Autrement on pourrait la ranger au devoir

520   Et son art enchaîné resterait sans pouvoir.

LA COMTESSE.

Aussi remarquez bien qu'au point où la fortune

A mise entre nos mains cette peste commune,

Elle a comme on a vu tout soudain arrêté

Le cours impétueux de sa prospérité,

525   Et que par sa prison des mouvements contraires

Ont changé tout à coup la face des affaires,

Nos coeurs pour la victoire ont pris un nouveau feu

Et l'orgueil de la France a fléchi tant soit peu

Au lieu qu'auparavant la fortune obstinée

530   Semblait à notre honte être déterminée

Et qu'à cette furie ornement du Sabat

Ce n'était qu'un de vaincre et d'aller au combat,

Témoignage assez clair de sa noire conduite

Qui lui faisait traîner tout l'Enfer à sa suite.

LE BARON.

535   Examinons-là bien sur ce qui s'est passé,

Que notre jugement soit désintéressé,

Voyons cette méchante et cette abominable

À qui le droit ordonne un supplice effroyable,

Mais ne la voyons point comme ses ennemis.

540   - Quoi n'a-telle pas fait tout ce qu'elle a promis ?

Elle a dit que d'en haut elle était envoyée

Afin de rassurer une ville effrayée

- Et triompher dans Reims du Sacre de son Roi,

N'a-t'elle pas mis fin à l'un et l'autre emploi ?

545   Avec combien d'honneur en est elle sortie ?

Qui n'a vu sa valeur ? Qui ne l'a ressentie ?

Elle nous a forcés, a rompu nos desseins

Jusqu'à faire tomber les armes de nos mains,

Le courant de sa gloire a brisé tous obstacles,

550   - Et bref sa seule main a fait ces grands miracles

Dont la postérité des siècles à venir

Sans nous faire un affront ne se peut souvenir.

Mais dès qu'elle entreprend par delà sa promesse

Sa vaillance décline, et sa fortune cesse,

555   On voit diminuer tout ce qu'elle a de grand,

Elle manque Paris, on la blesse, on la prend :

Enfin d'une personne où tant de gloire brille

Et d'un coeur de héros ce n'est plus qu'une fille

Qui ne peut soutenir l'honneur de ses exploits

560   Généreuse pourtant, mais fille toutefois.

Est-ce point que le Ciel qui tient sans violence

Les intérêts humains en égale balance,

Pour maintenir cet ordre au jugement de tous

A mis Charles debout aussi bien comme nous,

565   Et qu'il veut à présent dans l'état où nous sommes

Laisser faire le reste à la force des hommes ?

- Certes quoi qu'il en soit, c'est toujours un grand bien

De tenir la Pucelle où paraît leur soutien,

Ne faisons pas mourir cette illustre personne,

570   Usons mieux d'un trésor que la guerre nous donne,

Et tant que nous pourrons, gardons nous d'engager

La colère du Ciel au point de la venger.

LA COMTESSE.

Dans cette cause-ci tout le monde soupçonne

Que vous ne penchez pas au bien de la Couronne.

LE BARON.

575   Le Comte votre époux n'est pas mauvais Anglais,

Et notre sentiment est le sien toutefois.

LA COMTESSE.

Ne le prenez pas là, c'est une sage ruse

Dont fort adroitement nous savons bien qu'il use

Afin de découvrir par cette invention

580   Le secret important de chaque intention.

Mais à ce que j'apprends vous voulez donc l'absoudre ?

LE BARON.

C'est un point qu'à loisir il me faudra résoudre.

Mais je veux qu'en tout cas la seule vérité

Règle mon jugement selon l'integrité.

CANCHON.

585   Je veux régler le mien pour l'État non pour elle.

MIDE.

Moi je serai bon juge étant sujet fidèle.

LA COMTESSE.

Souffrez que je vous mène en mon appartement,

Le Duc de Sommerset y vient dans un moment,

Là soutenez ensemble en hommes forts et sages

590   Des résolutions dignes de vos courages.

SCÈNE III.

LE COMTE DE VARVIC, seul.

Achève, achève, Amour, ton ouvrage avancé,

Et le sais réussir comme il a commencé.

J'ai vu passer ma Reine avecque son escorte

Dans le petit jardin et jusques à la porte :

595   Or comme l'on me sert avec beaucoup de soin,

Je ne dois pas douter qu'elle ne soit bien loin.

Beau caprice du Dieu qui me charme et me blesse !

Tout mon repos dépend de quitter ma maîtresse,

Si je la possédais, je n'en jouirais pas,

600   Et la bien éloigner c'est la mettre en mes bras.

Je mourrai de plaisir si jamais cette belle

Reconnaît dignement ce que j'ai sais pour elle,

Elle n'oubliera point un service si grand

Sachant bien que ce coup que ma main entreprend

605   Empêche que sur elle un triste arrêt n'éclate,

Et puisqu'elle est parfaite elle n'est pas ingrate,

Joint qu'elle a tant d'esprit qu'elle connaîtra bien

Qu'il faut que l'on soulage un feu comme le mien

Qui gourmandé peut être avecque violence

610   Irait jusqu'à la force et jusqu'à l'insolence.

Mais elle aura pitié d'un amour si constant,

Je l'aimerai si bien, je la presserai tant

Qu'elle m'accordera le bonheur où j'aspire :

Ainsi j'aurai ce bien comme je le désire,

615   Puisque tout le secret et l'assaisonnement

Des plaisirs amoureux est le consentement.

SCÈNE IV.
Le Comte, Un Garde.

LE COMTE.

Hé bien, Garde ?

LE GARDE.

Seigneur, d'une adresse assez prompte

Je l'ai mise à la porte où l'attendait Aronte :

Mais lorsque de sa bouche elle a le tout appris,

620   Sautant à mon épée elle nous a surpris,

Aronte a pris la suite, et cette porte ouverte

Assez heureusement a diverti ma perte.

LE COMTE.

Ha traîtres !

Elle entre.

LE GARDE.

La voici, parlez lui si vous plaît,

Elle vous peut conter la chose comme elle est.

SCÈNE V.
La Pucelle, Le Comte.

LA PUCELLE, l'épée à la main.

625   Lâches, qui servez la fortune et le crime,

Mon honneur glorieux n'est pas une victime

Que l'on puisse immoler que par un coup sanglant

À la brutalité de ce Maître insolent.

Tiens, ramasse ton fer, je l'aime et suis ravie

630   Qu'il me sauve un trésor qui vaut mieux que ma vie

Vraiment, Comte, je vois tes esprits empêchés,

Après de grands desseins et qui sont fort cachés

Quand je n'aurais pas eu cette divine grâce :

De lire dans leurs coeurs ce que le tien y trace,

635   Je pouvais reconnaître assez facilement

Dans tout leur procédé ton lâche sentiment.

Pour m'amener à toi des cachots on me tire

M'assurant que ta bouche a beaucoup à me dire,

Et quand je suis sortie on ne te peut trouver,

640   Tes lâches confidents s'offrent à me sauver,

Et ceux qui sont agir ces secrètes pratiques

Sont ceux qui m'ont vanté tes flammes impudiques

Si je pénètre après dans ton intention,

Si je connais après qu'elle est ta passion,

645   Et de quel mouvement ta pensée est régie,

Crois que je le devine et que c'est par Magie.

LE COMTE.

Hé bien, cruelle fille , il est vrai mon dessein

Était de vous sauver par un coup de ma main

J'ai voulu vous ôter la mort et l'infamie,

650   Vous serez vous toujours si mortelle ennemie

Que pour votre salut on n'ose pas agir,

Où qu'en le confessant il en faille rougir ?

Il est ici besoin d'user de diligence,

Si vous tardez, un peu, tout est sans espérance,

655   Retournez sur vos pas, entrez dans ce vaisseau

Et mettez votre vie à la merci de l'eau,

Sauvez vous pour la France en ce danger extrême,

Mais plutôt que pour tout sauvez vous pour vous-même.

LA PUCELLE.

Dis plutôt pour toi-même et sans tant m'éprouver

660   Dis moi que je me perde afin de te sauver,

Dis moi que je défère à ta brutale envie,

Elle sait tout le soin que tu prends de ma vie,

Pour moi son intérêt la faisait travailler

Et tu sauvais le bien que tu voulais piller.

665   Et je m'assure bien que ton âme effrontée

Au plus haut de l'espoir insolemment montée

Dans son idée affreuse a déjà triomphé

Sur le honteux débris d'un honneur étouffé.

LE COMTE.

Vous dire que pour vous mon feu n'est pas extrême,

670   Que je ne vous sers pas parce que je vous aime .

Serait vous soutenir un mensonge trop grand

Car l'un et l'autre enfin n'est que trop apparent

Mais que ma passion fut si défectueuse,

Que vous la crussiez forte et non respectueuse,

675   En cela vos soupçons la pourraient outrager

Plus que votre bonté ne la peut soulager.

Je sais qu'en vous servant je travaille à me plaire,

Et ce but de plaisir qui me doit satisfaire

À votre jugement c'est un monstre d'enfer,

680   Mais regardez ce monstre avant que l'étouffer,

Vous verrez que le bien que mon coeur se propose

N'est que de vous voir libre et d'en être la cause

En effet quel plaisir de vous faire éviter

Le courant du malheur qui vous veut emporter.

LA PUCELLE.

685   Je cognais ton adresse, âme au vice occupée,

Et dans l'impureté tout à fait détrempée,

N'ayant pas achevé ce complot odieux

Tu veux me rassurer pour me surprendre mieux,

Mais les intentions tant de fois reprochées

690   Et des tiens et de toi ne me sont point cachées,

De celles des premiers le succès s'en va fait,

La tienne seulement n'aura point son effet,

Tous fors toi gagneront à ma triste aventure,

Car Dueu veut que je meure et que je meure pure,

695   Et quand leur cruauté disposera de moi

Il me suscitera des forces contre toi

Et ne permettra pas que le cours de ta rage

Emporte ma pudeur à son triste naufrage,

Ma résolution serait ferme en ce point

700   Oui quand même le Ciel ne la soutiendrait point,

L'âme qu'il n'a donnée est une âme héroïque

Qui toute généreuse et s'accroît et se pique

Par les difficultés dont elle vient à bout

Et ma chasteté seule est plus forte que tout.

705   Je voIS les tiens et toi disputer ma personne,

Et pour te faire voir combien ma cause est bonne

J'appelle à mon Conseil en cette occasion

Ta générosité loin de ta passion ;

Quand j'aurai pris le soin de conserver ma vie

710   Il faudra dans un temps qu'elle me soit ravie,

Car me faisant mourir, à toute extrémité

Ils ne font que presser une nécessité

Et sauvant mon honneur je conserve une chose

Qui triomphe du temps et dont rien ne dispose :

715   Ne vaut-il donc pas mieux être de leur côté

S'ils me laissent un bien à toute éternité

Que de m'assujettir au dessein de te plaire

Pour en posséder un qui ne durera guère

Encore traversé de honte et de remords

720   Qui vive me rendraient plus morte que les morts

Que diraient les Français si tu m'avais vaincue

Eux qui n'ont triomphé que parce qu'ils m'ont vue ?

Quelle honte serait ce à cent respectueux

Qui tremblaient devant moi si tu faisais plus qu'eux ?

725   Ce qui n'est que fureur serait-il pas justice

Et ne serais-je pas digne de mon supplice ?

Mais si ton fol amour est si tendre pour moi

Qu'il ne puisse pas voir l'état où je me vois,

Ôte à mes ennemis l'effet de leur envie,

730   Laisse-moi mon honneur, dérobe leur ma vie,

Sans croire que l'effort de ta brutalité

Usurpe jamais rien sur mon honnêteté,

Et couvre ma vertu d'une honte infinie

Me rendant malheureuse et justement punie.

LE COMTE.

735   Quoi voulez-vous vous perdre, et ne ferez vous rien

Pour vous intéresser dans votre propre bien ?

LA PUCELLE.

Non, méchant, c'en est fait, tout de ce pas ordonne

Qu'on me remette aux fers et qu'on me remprisonne

Devant que Sommerset et le peuple arrivés.

LE COMTE.

740   Mais quoi, tout est perdu, si vous ne vous sauvez,

N'allez pas vous remettre en des mains si barbares

Et daignez pardonner à des beautés si rares.

LA PUCELLE.

Fais ce que je te dis, où je leur apprendrai

L'effet de leurs soupçons, méchant, je te perdrai.

LE COMTE.

745   Puisque par elle-même elle-même est trahie

Garde, remenez-la, qu'elle soit obéie,

Tout ce que je puis faire et confus et troublé

C'est de la protéger au conseil assemblé.

ACTE III

SCÈNE I.
Le Duc de Sommerset, Le Comte de Varvic.

LE COMTE.

On sait notre justice et nous devons ce semble

750   En conserver l'estime au fait qui nous assemble.

LE DUC.

Oui, nous devons montrer que notre jugement

Pour le bien de l'État la sait rendre hardiment.

LE COMTE.

Nous la rendrons pour nous avec un soin extrême.

LE DUC.

Quand on fait pour l'État c'est faire pour soi-même.

LE COMTE.

755   On croit faire pour soi comme en être l'appui

Qu'il arrive souvent qu'on se perd avec lui.

LE DUC.

En ne retardant pas nous lui rendons service.

LE COMTE.

La Justice pressée est souvent injustice.

LE DUC.

Mais la précipiter est un coup généreux,

760   Quand la trop retarder est un coup dangereux.

LE COMTE.

Quelquefois en pressant le succès d'une affaire

On se forme un vrai mal d'un mal imaginaire.

LE DUC.

Appelez vous ainsi les effets du danger

Où ce Démon d'Enfer tâche à nous engager.

LE COMTE.

765   Je dis que sans raison parfois on s'épouvante.

LE DUC.

La frayeur d'un État est toujours importante.

LE COMTE.

Mais quand par injustice on l'en tire souvent,

La vengeance qui fut l'y remet plus avant.

LE DUC.

Bien bien, Comte, j'ai tort, cette fille est sans tache.

770   Mais ces coeurs généreux et qui n'ont rien de lâche

Il entrent par divers endroits, et prennent leur place.

Qui dans le Tribunal vont avec nous s'asseoir

N'ignorent pas sa faute, et savent leur devoir.

Tous vos beaux sentiments pour cette criminelle

Ne vous avancent pas et ne sont rien pour elle.

LE COMTE, à part soi.

775   Puisque ma charité produit un vain effort,

Du moins ne faut-il pas qu'elle ne fasse tort.

Elle entre.

Hélas pauvre innocente, où seront tes refuges

Si dans tes ennemis tu rencontres tes Juges ?

Au pitoyable état où nous te réduisons

780   Cherche de la constance et non pas des raisons.

SCÈNE II.
Le Duc de Sommerset, Le Comte de Varvic, Le Baron de Talbot, Destivet, Mide, Canchon, La Pucelle, deux Gardes.

LE DUC.

Qu'on la sasse venir. Avance, misérable,

Dans ton aveuglement n'es-tu pas déplorable

Que le premier arrêt foudroyé contre toi

N'ait su pour le second te donner de l'effroi,

785   Et que ta malheureuse et coupable insolence

Ait jusques dans les fers bravé notre puissance,

Au lieu de l'émouvoir à la compassion ?

Parle, parle, et réponds à l'accusation.

LA PUCELLE.

Je parle, Sommerset, non pas pour te répondre,

790   Je parle seulement afin de te confondre,

Un divin mouvement qui me transporte ici

Ordonne que je parle et qu'on m'écoute aussi.

Je sais que le soleil éclaire la journée

Qu'on verra l'innocente au supplice menée,

795   Mais votre iniquité triomphante qu'elle est

N'a pas encore atteint l'heure de mon arrêt ;

Ce grand Dieu dont la voix passe par mon organe

Veut que je vous accuse et que je vous condamne

De cents forfaits écris en des lettres de sang,

800   Et que votre fureur me condamne à son rang.

Donc tenez pour un temps votre bouche muette

Soyez au Tribunal comme sur la sellette,  [ 7 Sellette : Petit siége de bois sur lequel on faisait asseoir, pour les interroger, ceux qui étaient accusés d'un délit pouvant faire encourir une peine afflictive. [L]]

Et là si vous parlez, ne parlez seulement

Que pour vous avouer convaincus justement.

LE DUC.

805   L'insolente ! Et pourtant je ne sais quoi m'oppresse

De quitter là sa cause où l'Enfer s'intéresse,

Et de lui demander quel est notre forsait.

CANCHON.

Parle et reproche nous ce que nous avons fait.

LA PUCELLE.

Le premier d'entre tous est votre injuste guerre,

810   C'est le crime commun à toute l'Angleterre.

Auriez-vous pu forger mille noirs attentats,

Entrer à main armée au coeur de nos États,

Embraser nos Cités, ravager nos Provinces,

Abattre nos autels, et détrôner nos Princes

815   Pour vous faire régner sur une nation

Où vous n'aviez de droit que votre ambition,

Sans vous abandonner à toute l'insolence

Qui contre la raison arme la violence ?

Et les sanglants effets de tant d'impiétés

820   À qui sont-ils qu'à vous justement imputés ?

LE DUC.

À vous-mêmes, à vous qui voulez méconnaître

Pour votre souverain notre glorieux maître,

Lui dont le grand courage et le ressentiment

De votre félonie exige le serment,

825   Et dont le bras armé reprend une couronne

Qui par le droit du sang passait en sa personne.

Puisqu'il a bien raison de vous donner des lois

Comme étant descendu des filles de vos Rois.

LA PUCELLE.

Prétexte injurieux et digne du tonnerre

830   Contre l'ordre du Ciel et les lois de la terre :

Qui dans les faussetés et assez visiblement

D'un État bien réglé sape le fondement :

C'est à ce sage auteur ce qui respire

D'élever et d'abattre un florissant Empire

835   D'en former à son gré la ruine ou l'appui,

Et ces grands changements n'appartiennent qu'à lui.

Quand Dieu fait les États il inspire lui-même

Ce vieil et premier droit sur qui le diadème

Établit son pouvoir avecque fermeté

840   Et le règle aux humeurs du peuple surmonté,

Si bien qu'elle est plutôt cette loi souveraine

Un décret tout divin qu'une pensée humaine

Et la vouloir enfreindre est une impiété ;

Or de votre forfait telle est la qualité

845   Les Français de tout temps ont eu de fortes âmes

Qui n'ont jamais dessous le joug des femmes,

L'autorité du Ciel a de son propre doigt

Écrit la Loi Salique ou se fonde le droit

Que les hommes tous seuls ont sur une couronne ?

850   Qu'à des hommes tous seuls notre courage donne,

Loi Sainte en son principe et la Reine des lois,

Loi toute vénérable à tous les autres Rois.

N'allez pas présumer que nous ayons vos taches,

Nous sommes généreux et vous êtes des lâches,

855   Le joug que vous portez est bien digne de vous

Il faut en faible empire à des courages mous

Et dans cette bassesse ou croupissent vos âmes

Femmes, vous faîtes bien d'obéir à des femmes

Et de remettre ainsi la domination

860   Dans les mains du caprice et de la passion.

Vous en aurez un jour une marque pressante

Sous une femme altière et cruelle et puissante

De qui l'impie orgueil tant qu'elle régnera

Foulera les autels et vous opprimera.

865   Cependant frémissez en écoutant les peines

Qui suivront de bien près vos rages inhumaines,

Le Ciel jusques ici nous a punis par vous

Et votre ambition a servi son courroux,

Mais nos maux vont finir, cette mort déplorée

870   Du grand Duc de Bourgogne est enfin réparée,

Elle ne parle plus contre son meurtrier

Et le sang répandu cesse enfin de crier :

La paix règne entre nous, et nos armes sont prêtes

À vous faire lâcher vos injustes conquêtes,

875   Le Ciel que votre orgueil regarde avec mépris

Veut que dans peu de temps vous sortiez de Paris

Et qu'emportant sur vous une entière victoire

Nous rendions votre honte égale à votre gloire.

LE DUC.

Nous ne serons pas même à Londres sûrement.

LA PUCELLE.

880   Au lieu de m'interrompre écoute seulement

Loin de continuer ces hautes entreprises

Il faut abandonnant nos places reconquises

Que votre ambition se presse dans l'enclos

De ces murs composés d'orages et de flots.

885   Oui, généreux Dunois, attente de l'Histoire,  [ 8 Jean d'Orléans, comte de Dunois (1403-1468), compagnon d'armes de Jean d'Arc.]

Tu n'en es pas encore au comble de ta gloire,

Je te vois d'un courage égal à ton pouvoir

Faire pour la patrie un merveilleux devoir,

Et replanter les lis d'une force hardie

890   Aux champs de la Guyenne et de la Normandie ;

Oui, je te vois, La Hire, ardent le fer en main  [ 9 La Hire, de son nom Etienne de Vignoles (1380-1443), noble gascon qui participas à la reprise d'Orléans.]

Appuyer dignement son glorieux dessein ;

Oui, Brezé, je te vois vaincre tout où tu passes,

Dans le cours d'un soleil tu regagnes vingt places,

895   Et ta juste louange éclate d'un haut son

Qui porte jusqu'au Ciel la gloire de ton nom,

Nom qu'on verra fleurir après quarante lustres

Noble et fameuse tige à cent branches illustres.

Enfin je vous vois tous, invincibles guerriers,

900   Emporter à l'envi des forêts de lauriers,

Je vois Charles remis au trône de ses pères

Et son peuple en repos après tant de misères

Goûter paisiblement le bienheureux effet

De ce que j'ai prédit et de ce que j'ai fait.

LE DUC.

905   Ces présages sont faux et pourtant ils m'étonnent.

CANCHON.

À des excès trop grands fureurs s'abandonnent.

LA PUCELLE.

Je n'ai pas sait encore, et je m'adresse à vous

Qui m'outragez ensemble et qui m'accablez tous,

Qui faites vanité de me voir asservie

910   Et de persécuter une innocente vie :

Vous m'allez condamner et votre injuste loi

N'a point d'yeux pour le Ciel ni d'oreilles pour moi,

Innocente ou coupable, il faut que par maxime

Vous suivez l'intérêt du méchant qui m'opprime,

915   Et la servile peur de déplaire à Bethfort

Est la seule équité qui préside à ma mort.

Bien donc exécutez votre complot funeste,

Pour achever le crime achevez ce qui reste,

Armez votre fureur et votre ambition

920   Sans écouter la voix de la compassion

Qui vous touche possible et qui vous représente

Que c'est contre une fille, et qu'elle est innocente,

Ne vous dispensez point d'un tyrannique effort,

Allez à la fortune et passez par ma mort,

925   Joignez vous tous ensemble, ô troupe généreuse,

Afin d'être plus forts contre une malheureuse,

C'est beaucoup mériter, c'est faire un coup bien grand

Et bien digne après tout d'un peuple conquérant.

Mais de ces procédés ou votre orgueil m'affronte

930   J'en aurai tout l'honneur et vous toute la honte,

Le feu qu'on me prépare et qu'on m'allume ici

Ne me saurait brûler qu'il ne m'éclaire aussi

Et la main des bourreaux utile à ma mémoire

Jetant ma cendre au vent dispersera à ma gloire.

935   Je vois déjà le marbre et la bronze élevés

Où prés de ma vertu vos crimes sont gravés :

Mais parce que le marbre et la bronze durable

N'évitent point du temps la force inévitable

Qui les dissipe enfin malgré leur dureté,

940   Et qu'on va par ailleurs à l'immortalité ;

Quand deux siècles passés rendront ma perte antique

Un célèbre Héros, un Prince magnifique

Un Duc tout généreux, héritier à la fois

Des vertus et du nom de ce vaillant Dunois,

945   Relèvera l'éclat d'une gloire si belle

Et fera travailler à me rendre immortelle

Par un ouvrage grand et seul semblable à soi

Bien digne de lui même et bien digne de moi.

LE DUC.

Espoir faux et trompeur conçu d'un faux mérite

950   Dont le Démon la flatte au moment qu'il la quitte !

DESTIVET.

Un sentiment secret que je n'ose approuver

Me dit que ce malheur pourrait bien arriver.

MIDE.

Son esprit agité s'emporte à des chimères

Dont elle tâche en vain d'adoucir ses misères.

LA PUCELLE.

955   Il en arrivera de vous tout autrement,

Prêtez prêtez l'oreille à votre châtiment.

À Sommerset.

Toi dont le jugement préside à l'injustice,

Tu traîneras ta vie avec un long supplice

Éprouvant tous les jours un désordre nouveau,

960   Et tes enfants mourront sous la main d'un bourreau.

Ce lâche Destivet dont l'âme est si servile

Se verra par les siens chassé de cette ville.

À Mide.

Toi devenu le preux souffriras à ton rang

Et les traits de ton crime iront jusqu'à ton sang.

À Canchon.

965   Et toi précipité par une mort soudaine

Seras un triste exemple à l'injustice humaine.

Vos justes châtiments iront jusques au bout,

En un mot craignez tout, car vous offensez tout :

Vous aurez sur les bras ciel terre, mer, ange, homme,

970   Et les foudres de l'air, et les foudres de Rome,

Un remords éternel, une longue terreur.

Elle rentre d'elle même en prison et laisse tout en frayeur.

Feront de votre vie un spectacle d'horreur,

Et j'aurai pour vengeurs en ma misère extrême

Et votre conscience, et mon Prince, et Dieu même.

SCÈNE III.
Le Comte de Varvic, Le Duc de Sommerset, Le Baron de Talbot, Canchon, Destivet, Mide.

LE COMTE, sortant du Tribunal.

975   J'ai le coeur tout rempli d'une sainte clarté

Qui vient de l'innocence ou bien de la beauté

Qu'on voit dessus son front également reluire.

LE BARON, en sortant aussi.

Sa puissance m'étonne et je ne sais qu'en dire.

LE DUC, descendant du Tribunal.

À son autorité quel pouvoir est égal ?  [ 10 Aucun autre vers ne rime avec le vers 979.]

CANCHON.

980   Je tremble quand je songe au bruit de sa menace.

Il sort.

DESTIVET.

Un glaçon de frayeur dedans mes veines passe,

J'ai voulu soutenir le commun intérêt,

Il sort.

Mais elle m'a paru toute autre qu'elle n'est.

MIDE.

Mon coeur est agité par une crainte extrême

Il sort.

985   Qui sait qu'en cet état je m'ignore moi-même.

LE DUC, après avoir un peu rêvé.

Le charme est achevé, je reviens d'un sommeil.

Ha, Comte, fallait-il rompre ainsi le Conseil !

Cette noire vapeur, cette infernale nue

Ne pouvait pas longtemps obscurcir notre vue,

990   Maintenant je la perce et vois tout au travers,

J'ai l'esprit beaucoup libre et les sens bien ouverts.

Mais ces juges charmés se perdent dans la foule,

Ils sont déjà bien loin et le peuple s'écoule.

Il faut nous rassembler, et craignant ces affronts

995   Pour être généreux se faire voir plus prompts.

SCÈNE IV.
La Comtesse de Varvic, Le Duc.

LA COMTESSE DE VARVIC.

Quel trouble est donc le vôtre ?

LE DUC.

Une déroute entière,

Les juges enchantés cèdent à la sorcière.

LE BARON.

L'innocente plutôt contraints ses ennemis.

Il sort.

LE DUC.

Il se faut rassembler dès qu'on sera remis.

Il sort.

SCÈNE V.
La Comtesse de Varvic, Le Comte de Varvic.

LA COMTESSE DE VARVIC.

1000   Vous voilà bien content, et ce visage montre

Le plaisir qui vous touche en pareille rencontre,

Vous en avez sujet, et rompre le Conseil

Pour sauver la Pucelle est un coup sans pareil

Mais c'est une action que je n'aurais pas crue

1005   Si de mon cabinet je ne l'avais bien vues

Encor si votre adresse eût passé plus avant,

Qu'un autre pour le moins se fut levé devant,

L'ayant sait par exemple, on n'eût pas su connaître

Ce qu'il n'est pas besoin que vous fassiez paraître.

LE COMTE.

1010   Madame, aucun de nous ne vous peut rapporter

Quel est ce mouvement qui l'a tout fait quitter,

Si c'est pour la sauver, tout un monde est complice,

De moi, je n'ai dessein que de rendre justice.

LA COMTESSE.

Ha Comte ! Il n'est plus temps de rien dissimuler,

1015   Et votre passion m'oblige de parler,

J'ai souffert jusqu'ici de fâcheuses contraintes

Et mes profonds respects ont étouffé mes plaintes,

Maintenant qu'il s'agit du repos de l'État

Un silence plus long serait un attentat.

LE COMTE.

1020   Le repos de l'État est un prétexte honnête

À couvrir le martel que vous avez en tête.

LA COMTESSE.

Quand seule on m'offensait j'ai seulement pleuré,

Je n'ai pas dit un mot et j'ai tout enduré

Mais je serais coupable et j'en courrais le blâme

1025   Et de mauvaise anglaise et de mauvaise femme

Si lorsqu'à tout l'État votre amour est fatal

Mon devoir n'appliquait un remède à ce mal.

Ha Comte ! Éveillez vous et revenez d'un songe

Où cette passion si lâchement vous plonge,

1030   Rendez, vous à vous-même et ne permettez pas

Que l'Enfer vous attire avec ses noirs appas

Ni qu'une simple fille en triomphe vous mène

Et qu'à votre malheur notre perte s'enchaîne.

LE COMTE.

Mais vous même plutôt conservez si vous plaît

1035   Cette haute sagesse à ce haut point qu'elle est

Et que votre vigueur pour une fois s'exempte

De prendre tant de soin à perdre une innocente :

Quand à moi l'équité m'a réduit à ce point

Il sort.

Que je verrai sa faute, ou n'en jugerai point.

SCÈNE VI.

LA COMTESSE, seule.

1040   Et moi j'ai résolu de perdre une méchante

Dont la force m'outrage alors qu'elle t'enchante.

Allons tout de ce pas obliger les Anglais,

À rentrer au Conseil une seconde fois.

Le Théâtre se referme.

ACTE IV

On ouvre le Théâtre, les juges se trouvent assis, et la Pucelle devant eux.

SCÈNE PREMIÈRE.
La Pucelle, Le Duc, Le Comte, Le Baron, Canchon, Mide, Destivet, Soldats, Peuple.

LA PUCELLE.

Triomphez maintenant, l'Éternel abandonne

1045   À votre iniquité ma vie et ma personne,

Et l'heure est arrivée ou l'injustice peut

Soumettre l'innocence à tout ce qu'elle veut.

Mais sans qu'à mon bon droit ma raison se confie

Comme juges souffrez que je me justifie,

1050   Ce n'est pas que par là j'échappe à mon tourment,

Mais pour vous témoigner que le Ciel justement

S'apprête à vous punir de tout ce qu'on m'impose,

Et je plaide pour lui quand je défends ma cause.

Que je sache mon crime.

LE DUC.

Hé tu sais quel il est.

1055   Te faut-il renvoyer à ta méchante vie

Pour te faire avouer comme c'est notre envie

Que ta noire magie est ce crime odieux

Et qui te rend l'horreur de la terre et des Cieux ?

LA PUCELLE.

Par le premier arrêt où l'on m'a condamnée

1060   Cette accusation s'est déjà terminée,

Elle est peu vraisemblable et l'injustice au moins

La devait appuyer de quelques faux témoins.

Voyez comme à me perdre une ardeur trop extrême

Prêche mon innocence et fait contre vous même

1065   jamais jusqu'à ce point imprudence n'alla,

On m'appelle sorcière, on en demeure là,

Au lieu de m'accuser on me dit une injure,

Que n'avez-vous des gens qui viennent faire bruit,

Et dire qu'ils m'ont vu au milieu de la nuit

1070   Errante échevelée arracher des racines,

Ramasser des serpents sur de vieilles ruines,

Murmurer toute seule, aller dans les tombeaux,

Faire pâlir d'horreur les célestes flambeaux,

Bref, qu'ils ont vu cent fois ma science employée

1075   À remettre au cachot la nature effrayée :

Dites qu'étant Bergère on m'aperçut un jour

Comme j'empoisonnais les troupeaux d'alentour

Et qu'en guerre j'ai fait par mes pratiques noires

Que mes enchantements ont passé pour victoires.

1080   Pour me les confronter que n'avez-vous ici

Ce fameux Jean de Meung et ses pareilles aussi,

Dont votre tyrannie a jugé que les charmes

Pourraient à ma ruine être d'utiles armes :

Peut-être ils vous diraient quel était mon Démon,

1085   Quel était son pouvoir, et quel était son nom.

Mais, ô malice aveugle, ou certes impuissante ?

On n'a point aposté cette troupe méchante,

Où l'on n'a pas eu droit en cette extrémité

De la faire parler contre la vérité.

LE DUC.

1090   Voyez qu'elle est savante en cet art détestable,

Par sa propre défense elle se rend coupable.

Mais qui pourrait douter de ton pouvoir fatal ?

Et qui ne connaît pas dans ton pays natal

Ce prodige fameux, ce grand arbre des Fées

1095   Ou restent de ton art les infâmes trophées ?

LA PUCELLE.

Quoi c'est là tout le but de l'accusation ?

Et pour le fondement de mon oppression

Vous en êtes réduits à forger ces chimères

Et vous me condamnez sur des contes de mères ?

1100   Ces Fées ont causé mes illustres exploits

Et par des jeux d'enfants j'ai vaincu les Anglais ?

Adroite invention : prétexte magnifique !

Et belle couverture à la rage publique !

LE DUC.

Parle sans te railler et dis combien de faits

1105   Ou même du penser on n'atteignit jamais

Parmi les plus puissants et les plus grands courages

Ont été toutefois tes vulgaires ouvrages ?

Quand je pense où s'est vu Charles et son État

Avant que ce prodige au monde fit éclat,

1110   Et que je vois la gloire et de l'un et de l'autre

Depuis que sa puissance a supplanté la nôtre :

Je ne sais qui me tient que de ma propre main

Je ne venge sur elle un trouble si soudain

Au point où la fortune affligeait ce Monarque

1115   Bourges de son Empire était la seule marque,

La France allait céder de l'un à l'autre bout,

Il ne possédait rien car nous possédions tout,

Et nos armes faisaient sur les rives du Loire :

Avancer à grands pas notre naissante gloire.

1120   Mais dès que cette rage a pour lui combattu,

On voit reprendre coeur à sa faible vertu,

On le voit rétablir ses forces consommées

Et remettre sur pied de nouvelles armées,

Et les villes enfin ont cette lâcheté

1125   De reprendre le joug qu'elles avaient quitté,

Sa force qui de soi n'osait tant se promettre

Nous jette à bas du Trône afin de l'y remettre,

Enfin il saut tout rendre après avoir tout pris :

Et nous en voir au point de défendre Paris.

1130   Réponds, fille enragée, et qu'en notre présence

Ta bouche soit d'accord avec ta conscience,

À moins que le Démon t'aidât à nous braver

Le siège d'Orléans se pouvait-il lever ?

Le Sacre de ton Roi qui te rendit si vaine

1135   N'alla-t'il pas plus loin que la puissance humaine ?

As tu pu toute seule, et par ton seul abord

Jeter dans notre camp la frayeur et la mort ?

Et ce cerf enchanté qui sur la plaine verte

Dans les champs de Patay commença notre perte

1140   Quand à notre dommage on te vit triompher,

Nous pouvait-il venir d'ailleurs que de l'Enfer ?

LA PUCELLE.

Puisque vos sentiments si mauvais interprètes

Imputent à l'Enfer les choses que j'ai faites,

Pour preuves de magie alléguant mes exploits,

1145   Souvenez-vous aussi de ce brave Dunois,

Ce généreux sorcier commandait les armées,

Son exemple et sa voix les rendaient animées,

Il vous portait la mort et la honte et l'effroi,

Faites lui son procès tout de même qu'à moi

1150   Sans que par mon trépas sa gloire se retarde

Son charme ira plus loin si vous n'y prenez garde

Et tout ce que j'ai fait si glorieusement.

De tout ce qu'il doit faire est l'ombre seulement.

Après tout, quel dessein vous oblige à reprendre

1155   Une accusation que j'ai bien su défendre ?

Et quand j'aurais failli, la prison en tout cas

Par mon premier arrêt me punit elle pas ?

DESTIVET.

Oui, mais tu l'as rompu, et l'on doit d'autres peines

Au captif qui travaille à sortir de ses chaînes.

LA PUCELLE.

1160   Le désir d'être libre est naturel à tous

Parce que la franchise a des appas bien doux,

Ne me condamnez point en pareille aventure,

Où faites le procès à toute la nature,

Si vous me punissez pour sortir de prison

1165   Vous punissez aussi les lois et la raison,

Il est vrai que je sers de preuve pitoyable

Comme vos cruautés n'ont rien d'inviolable.

Mais quel crime ai-je fait en cette occasion ?

Ai-je contribué pour mon évasion ?

1170   Mes fers se sont brisés dans l'ombre et le silence,

Mais est-ce par ma faute ? Ai-je fait violence ?

Ai-je forcé la porte ? Ai-je sauté le mur ?

D'une céleste main c'est l'ouvrage tout pur ;

Faites revenir l'Ange où mon appui se fonde

1175   Et sur son propre fait que lui-même il réponde.

CANCHON.

Ô blasphème ! Impudente, oses-tu si souvent

Nous alléguer encore et nous mettre en avant

Des révélations dont cette troupe sage

Avec tant de raison t'a défendu l'usage ?

LA PUCELLE.

1180   Elles viennent du Ciel, suis-je libre en ce point,

Et puis-je les avoir, ou ne les avoir point ?

Puis-je clore la bouche au moment qu'il me l'ouvre,

Et taire les secrets qu'il veut que je découvre ?

Quand par un ordre exprès de la Divinité

1185   Je fus trouver mon Prince en sa nécessité,

Qu'entre ses courtisans je l'allai reconnaître

Pour lui dire à quel point sa grandeur devait être,

Ce sut par une grâce à qui j'ai dû céder

Et que j'obtins du Ciel sans la lui demander ;

1190   Ainsi continuant d'être oisive et muette

Quelle rébellion mon âme eût-elle faite ?

MIDE.

Faut-il pour la convaincre user de tant d'efforts ?

Son crime éclate assez dessus son propre corps,

Ces restes d'un habit dont son sexe elle offense,

1195   Et qu'elle garde encor contre notre défense,

Sont de justes témoins qui parlent devant nous.

LA PUCELLE.

Ai-je obtenu jamais d'autres habits de vous ?

Mais jusques à la mort je veux bien qu'on remarque

Dessus mon vêtement une si digne marque

1200   De cette illustre force et de ce grand pouvoir

Que sur tant de grands coeurs le Ciel m'a fait avoir.

Si comme une Judith il m'avait envoyée,

J'aurais à ce besoin mon adresse employée

Avec tous ces appas dont le sexe est prisé

1205   Et pour un bon sujet j'en aurais abusé :

Il n'est rien de charmant, rien de doux au visage,

Où j'aurais essayé de le mettre en usage

Pour faire aller au but mon généreux dessein,

Et mes yeux bien menés auraient conduit ma main,

1210   Bref, j'aurais épuisé cette molle industrie

Et de la mignardise et de l'afféterie.

Or, n'étant point venue afin de vous tenter,

Mais bien pour vous combattre et pour vous surmonter,

Et remettre des miens par une juste audace

1215   La générosité sur sa première trace,

Il m'a fallu changer suivant un bon conseil

Des marques de faiblesse en un fier appareil,

Ainsi me déguisant j'ai voulu que la feinte

D'un aspect emprunté commençât votre crainte,

1220   Et d'un sexe contraire à cette noble ardeur

J'ai quitté l'apparence et non pas la pudeur.

MIDE.

Quoi ce prétexte faux, et dont tu t'es servie

Couvre l'impureté de ta méchante vie ?

LA PUCELLE.

Perdez, mon innocence et ne l'épargnez point,

1225   Mais ne m'outragez pas jusques au dernier point

Que d'offenser ma vie en la nommant impure

Puisque vous n'en avez prévue ni conjecture :

Le jugement des miens vous peut être suspect,

Mais pour une Princesse ayez quelque respect,

1230   Cette illustre beauté, noble sang de Béthune,

Chez qui j'ai soulagé mes tristes infortunes,

De tout ce que je suis vit des signes certains

Avant que son époux m'eut remise en vos mains ?

Que n'a-t'elle point fait afin de s'en instruire ?

1235   Elle même en ce lieu pourrait mieux vous déduire

Par qu'elle adroite épreuve elle n'a point tenté

Mon esprit , ma constance, et ma pudicité,

Son témoignage seul vous apprendrait peut-être

Ce que je tâche en vain de vous faire connaître,

1240   Puisqu'à mon grand malheur vous faites vanité

De n'être pas ici pour voir la vérité.

CANCHON.

La raison la plus forte est toujours la dernière ;

Étant notre ennemie et notre prisonnière

Nous est-il pas permis de te donner la mort ?

1245   Parle.

LA PUCELLE.

  Oui certes, oui, j'en demeure d'accord,

Mon innocence ici n'a rien à vous répondre,

En cela seulement vous la pouvez confondre ;

Je puis de votre main recevoir le trépas

Dans votre tribunal comme dans les combats

1250   Pourvu que la fureur hautement vous anime

Et votre haine ouverte amoindrit votre crime :

Oui, oui, l'épée au poing venez tous contre moi

Qui ne vous donne plus de matières d'effroi,

De plus de mille coups vengés autant d'injures,

1255   Et remettez le fer dans toutes mes blessures,

Ce sera cruauté qu'un mouvement si prompt,

Mais au moins on dira, des ennemis la font ;

Une ombre d'équité couvre cette furie,

En usant autrement, regardez je vous prie,

1260   À quel injuste effort vous vous engageriez,

Je suis votre ennemie et vous me jugeriez :

Je ne relève point de la loi de vos Princes,

Et si j'étais coupable en toutes nos provinces

Je trouverais chez vous une protection,

1265   C'est le droit qui s'observe en toute nation.

Mais quoi, pour m'immoler à la secrète rage

Dont ce cruel Bethfort injustement m'outrage,

Votre raison esclave est sourde à l'équité,

Et vous n'écoutez rien que votre lâcheté.

LE DUC.

1270   En vain par la pitié tu tâches à nous prendre,

On t'a fait trop de grâce en te laissant défendre,

Et nous ne devions pas nous assembler exprès.

Gardes, remenez-là, qu'on la veille de près.

Elle sort.

SCÈNE II.
Le Duc de Sommerset, Le Comte de Varvic.
Le Baron de Talbot, Soldats, Peuple.

LE DUC DE SOMMERSET.

Ici, braves Anglais, c'est à votre courage

1275   À calmer de l'État le plus pressant orage,

Aucun empêchement ne vous détourne plus,

L'art de cette méchante est demeuré perclus,

Et ce dernier Conseil si différent de l'autre

Montre que son pouvoir est esclave du nôtre,

1280   Chaque esprit à la fin rallume sa clarté,

Et notre jugement reprend sa liberté.

LE BARON.

Ainsi tous nos avis seront hors de contrainte.

LE DUC.

Il est temps que ce monstre ait sa dernière atteinte,

Qu'on venge par sa mort tant d'hommes valeureux,

1285   Et que le sang impur lave le généreux.

À vous bien regarder j'ai peine de connaître

Quels sont vos sentiments et quels ils peuvent être ;

Mais je trouve pour moi sans haine et sans transport

Que cette malheureuse est bien digne de mort.

LE BARON.

1290   Il serait plus séant de rétablir sa gloire

Tâchant de remporter quelque insigne victoire

Que d'en être réduits à cet étrange point

De punir une fille ou le crime n'est point,

Quel est ce procédé ? Qui jamais ouït dire

1295   Qu'une fille en sa mort venge tout un Empire ?

Et qu'il faille un bourreau pour essuyer l'affront

Qu'une si franche guerre a mis sur notre front ?

Pouvons nous le souffrir sans croître notre honte,

Et mériter par là que la France nous dompte ?

1300   C'est notre prisonnière, et je lui dois le bien

Dont elle m'honora lorsque je fus le sien

Après qu'elle m'eut pris au fort d'une batailles

Et quoi que l'injustice à sa perte travaille,

Son plus grand châtiment doit être la prison.

LE COMTE.

1305   Oui, nous ne pouvons plus avec juste raison,

Et c'est faire un outrage à la même innocence.

UN SOLDAT.

Ha traîtres !

UN DU PEUPLE.

Ha méchants !

UN AUTRE SOLDAT.

Ils sont d'intelligence.

LE COMTE.

Quoi, Seigneur, souffrez vous qu'un acte pareil

Ce peuple et ces soldats prennent part au Conseil ?

1310   Et voulez vous livrer d'un pouvoir tyrannique

Nos libres sentiments à la force publique ?

LE DUC.

Votre indiscrétion qui n'éclate qu'en vain

A causé le désordre et non pas mon dessein,

Apaisez le tumulte et la fureur émue

1315   En rendant à ce peuple une sûreté due,

Enfin délivrez-les d'un mal si dangereux,

Et vous ne serez pas en danger avec eux.

LE COMTE.

Ha, Baron, c'en est fait, l'injustice puissante

Accable malgré nous cette pauvre innocente.

CANCHON.

1320   Un supplice vulgaire est encore trop peu,

Et son crime doit être expié par le feu.

DESTIVET.

Il faut selon mon sens la brûler toute vive.

MIDE.

Jeter sa cendre au vent et quoi qu'il en arrive,

En éteignant le feu qui punit ce Démon

1325   Éteindre s'il se peut sa mémoire et son nom.

LE DUC.

Voilà comme les uns jugent mieux que les autres

Tels sont nos sentiments, persistez dans les vôtres,

Le sort de la Justice en cette occasion

Emporte votre brigue et votre passion,

À Canchon.

1330   Vous, brave et digne Anglais, faites d'un soin fidèle

Entendre son arrêt à cette criminelle,

Et que bien promptement il soit exécuté.

Il rentre.

J'accomplirai votre ordre avec fidélité.

SCÈNE III.
Le Duc, Le Comte, Le Baron, La Comtesse, Dalinde.

LA COMTESSE, en désordre.

Attendez, Chevalier.

DALINDE.

Hé pensez où vous êtes,

1335   Madame, et si vous plaît voyez ce que vous faites.

LA COMTESSE.

Avant que de m'ouïr ne vous séparez point,

Je vous viens supplier de m'accorder un point

Par mes cris, par mes pleurs, par vos pieds que j'embrasse.

LE DUC.

Hé quoi ?

LA COMTESSE.

De la Pucelle accordez-moi la grâce.

LE DUC.

1340   D'où vous est arrivé ce changement soudain ?

Mais elle est condamnée et vous priez en vain.

LA COMTESSE.

Qu'avez vous fait méchants, un crime abominable,

Elle est toute innocente, et moi toute coupable,

Ouvrez, ouvrez mon coeur vous y verrez sa mort

1345   Écrite dans ma rage et dedans mon transport,

Ma damnable fureur en est seule complice,

Et le peuple à frémi contre cette malice

Ses effroyables cris en l'air se sont perdus

Et vous-mêmes, cruels, les avez entendus.

LE COMTE.

1350   Dalinde, hé depuis quand est-t-elle si troublée ?

DALINDE.

Rêvant à la fenêtre, au bruit de l'assemblée

Elle a changé soudain, s'est mise à deux genoux,

A dit d'étranges mots qui nous étonnaient tous,

Et suivant le transport dont elle était émue

1355   Elle s'est relevée, et puis est accourue.

LE DUC.

Ces cris dont vous parlez le peuple les a faits

Pour montrer qu'il voulait qu'on punit ses forfaits.

LA COMTESSE.

Hé ne voyez-vous pas tout ce peuple en tristesse

Qui les larmes aux yeux m'environne, mep resse,

1360   Et me conjure encor de vous redemander

La grâce qu'à mes pleurs vous devez accorder ?

Et parmi les soldats oyez combien résonnent,

Les acclamations qu'à cette fille ils donnent.

LE DUC.

Comte, ce trait sans doute est de votre façon

1365   Pour effrayer le peuple.

LE COMTE.

  Injurieux soupçon !

Il n'en est rien, Seigneur, mais cette frénésie

Est la punition d'une autre fantaisie

Qui la faisaient agir déraisonnablement

Et contre mon repos et presque incessamment.

LA COMTESSE.

1370   De combien de remords me sens-je tourmentée

Depuis que ma fureur est à ce point montée !

Mais ce peuple revient, il va fondre sur moi,

Ha changement hideux qui me transit d'effroi !

Ce ne sont plus qu'autant d'infernales furies

1375   Qui me vont replonger dans mes forcèneries,

Je n'en puis échapper, je les vois, je les sens,

Et la rage à ce coup s'empare de mes sens,

Ô fille toute sainte, et pourtant outragée ?

Si vous me pardonnez j'en serai dégagée,

1380   Laissez moins d'étendue à vos ressentiments,

Lisez dans mon esprit, et contez les tourments,

Voyez mille bourreaux contre une conscience

Qui connaît sa malice et sait votre innocence.

Elle pâme.

Mais vous ne parlez point. Ha je meurs de douleur.

LE DUC.

1385   Sa manie est étrange, et ce dernier malheur,

Sorcière dangereuse, est un de tes ouvrages.

Il sort.

Mais une prompte mort va calmer ces orages.

SCÈNE IV.
Le Comte, le Baron.

LE COMTE.

Elle est comme assoupie, et l'on peut aisément

La faire transporter dans un appartement.

LE BARON.

1390   Je ne vous quitte point en ce fâcheux rencontre.

LE COMTE.

Non laissez moi tout seul.

Il s'en va.

LE BARON.

Ciel ! Ton pouvoir se montre,

Fais voir la vérité d'un mystère si grand,

Mais ne la venge pas en nous la découvrant.

SCÈNE V.

DALINDE emportant sa maîtresse.

Que l'on tombe aisément dans une frénésie

1395   Et par la conscience, et par la jalousie.

Le Théâtre se referme.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
La Pucelle, Canchon, Mide, Le Peuple.

LA PUCELLE.

Stances de la Pucelle allant au supplice.

Aimable tyrannie ! Heureuse cruauté !

Qui m'envoyez du trouble où j'ai longtemps été

Dans le calme éternel d'une paix si profonde,

Votre arrêt m'est plus doux qu'il ne m'est rigoureux,

1400   Et sur lui mon repos se fonde

Puisqu'en ce moment bienheureux

Je m'en vais de prison pour m'en aller du monde.

     

Encore que mon coeur n'ait point été vaincu

Et que la patience ou j'ai toujours vécu

1405   Ait quasi témoigné que j'aimais ma misère,

Je puis bien ressentir avecque volupté

La grâce qui m'en va distraire,

Et si j'aime la liberté

Le trépas qui me vient ne me saurait déplaire.

     

1410   Suivant l'ordre prescrit à mon illustre emploi

Je devais et venger et couronner mon Roi

Et rendre à son État sa splendeur ancienne,

J'ai vengé de mon Roi le malheur et l'affront,

Sa gloire doit tout à la mienne,

1415   Sa couronne lui tient au front,

Il est temps que mon âme aille quérir la sienne.

     

Déjà le Ciel ouvert m'en monstre plus de cent

Qui toutes à la fois sur mon chef innocent

Afin de l'honorer sont prêtes à défendre,

1420   Mon zèle ambitieux les veut toutes porter,

Et s'il n'a pas droit d'y prétendre

Il commence à les mériter

Par cette vive ardeur dont il tâche à les prendre.

     

J'oi déjà pétiller le brasier dévorant,

1425   Mais en le regardant, d'un oeil indifférent

J'en vois la vérité comme j'en vis l'image,

C'est ce qui me console, et par là je connais

Que mon bon Ange me soulage,

Et je sens à l'entour de moi

1430   La force qui remplit ma force et mon courage.

     

Témoin de l'innocence et de l'iniquité

Qui rendras à chacun ce qu'il a mérité

De la punition et de la récompense

Prends mon âme en ta garde et la conduis au port

1435   Après sa dernière souffrance,

Et fais que mon injuste mort

Soit le dernier malheur qui regarde la France.

     

CANCHON.

Ses inutiles voeux retardent son trépas

Et le plaisir du peuple en retardant ses pas.

1440   Marche, marche au supplice, et d'un profond silence

Prouve ta modestie avec ta patience.

LA PUCELLE.

Je ne veux pas apprendre en mon dernier moment

De votre tyrannie à souffrir constamment,

Mais, barbares, je veux et c'est ma seule envie

1445   Faire aller ma parole aussi loin que ma vie :

Je ne cesserai point de parler contre vous,

Oyez le testament que je sais devant tous.

Je donne au feu mon corps, je rends au Ciel mon âme

Dans une pureté sans reproche et sans blâme,

1450   Je laisse à tous les miens qui partagent mon sang

L'exemple de moi-même et l'espoir d'un haut-rang

Au peuple de la France et l'olive et la palme,

Des lauriers toujours verts, un repos toujours calme,

À vous mille cyprès l'un sur l'autre entassés,

1455   Un repentir affreux de vos crimes passés,

Un parti contre vous de Ciel et de fortune,

Une ruine entière, une terreur commune,

Elle sort et tout le monde la suit.

MIDE.

Sa hardiesse est grande au trépas qu'elle attend,

Et quoi que ridicule elle étonne pourtant.

SCÈNE II.

LE COMTE DE VARVIC, seul.

1460   Où va ce peuple fou ? Quelle rage l'anime

À courir de la sorte au triomphe du crime ?

Qui s'imaginerait , qui pourrait concevoir

L'innocence punie être si belle à voir ?

Cette cour est déserte en sa vaste étendue,

1465   Ce qui la remplissait se dérobe à ma vue,

Et ce peuple écoulé qui mène un si grand bruit

Au spectacle attaché le devance, ou le fuit.

Quoi dans le désespoir dont j'ai l'âme oppressée

N'en sais-je pas autant de ma triste pensée ?

1470   Les autres pour la voir en cette extrémité

Suivent un mouvement de curiosité,

Ou de compassion, ou de rage, et de haine,

Et mon coeur fuit les pas de l'amour qui l'y traîne,

Il me quitte, il y court, et demeurant auprès

1475   Accompagne à la mort ses innocents attraits,

Il souffre aussi bien qu'elle, et je vois ce me semble.

Qu'au funeste bûcher on les attache ensemble.

Ha la douleur m'étouffe, et je meurs de pitié !

Ici mon désespoir s'accroît de la moitié,

1480   Hélas en quel état m'apparaît cette belle !

Un grand cercle de feu pétille à l'entour d'elle,

Sa belle âme s'envole et se va perdre en l'air

Avec ce même feu qui la fait envoler.

Amant désespéré, malheureux à toi-même,

1485   Tu l'as abandonnée en son besoin extrême,

L'insolence à tes yeux a commis ce forfait

Et l'ayant enduré ta lâcheté l'a fait.

Mais quoi pour empêcher notre commun supplice

N'ai-je pas employé la force et l'artifice ?

1490   Pour elle je n'ai pu sécher sa cruauté,

Je n'ai pu la sauver qu'avec sa volonté

Et sa haute pudeur sort enracinée

Contre son propre bien s'est toujours obstinée.

Toutefois son salut se pouvait espérer

1495   Si je l'eusse entrepris sans me considérer,

Et sans mêler un peu lorsque je l'ai servie

L'intérêt de ma flamme au dessein de sa vie,

Pouvais-je à sa vertu faire mettre armes bas,

Et puisque je l'aimais la connaissais-je pas ?

1500   Hélas elle vivrait, et quand bien l'espérance

Aurait été ravie à ma persévérance,

Ne la possédant pas il resterait ce point

Que j'aurais le bonheur de ne la perdre point.

Doux sentiments du coeur, dont la voix infidèle

1505   M'a dit secrètement que j'aimais cette belle

Du véritable amour qu'ont les vrais serviteurs,

Vous en avez, menti comme des imposteurs :

Je trouve en débrouillant votre artifice extrême

Que j'avais seulement de l'amour pour moi-même.

1510   Et recherchant mon bien qu'elle tenait en soi

Je n'ai rien fait pour elle et j'ai tout fait pour moi :

Encore si pour moi ma flamme eut été vraie

Je me fusse épargné cette cruelle plaie

Qui saignera toujours dans le fond de mon coeur,

1515   Oui j'aurais eu pitié de ma propre langueur,

Et sauvant sa beauté contre la force ouverte

Je me serais sauvé du regret de sa perte.

C'est donc moi qui la tue et le Ciel a permis

Que je sois le plus grand de tous ses ennemis,

1520   Pas un de la sauver ne se vit plus capable,

Et pas un de sa mort ne se voit plus coupable.

Ha ! Reviens, mon amour, non plus comme devant

Avecque le flambeau d'un espoir décevant,

Mais armé de serpents, de terreurs, et de rages

1525   Qui de mon désespoir signalent les ouvrages,

Dans mon sein criminel verse un poison maudit,

Et deviens mon bourreau comme elle m'a prédit.

SCÈNE III.
Le Comte, Le Comtesse, Dalinde.

LE COMTE.

Voici de ma douleur l'autre cause vivante,

L'une par son trépas m'afflige et me tourmente,

1530   L'autre par sa folie excite ma pitié,

Et je sens que mon coeur se partage à moitié,

Dès l'instant que je songe à celle que l'on m'ôte

Je pense à mon amour, où plutôt à ma faute,

Et pour celle que j'ai, mon oeil ne la peut voir

1535   Qu'aussitôt son malheur n'accuse mon devoir.

DALINDE.

Pourquoi contre vous même user de violence

En voulant échapper à notre vigilance ?

LA COMTESSE.

Enfin vous m'offensez, dans ces occasions

Je prends tous vos devoirs pour des rebellions.

1540   Après ce grand travail qui n'est pas ordinaire

Je trouve que le frais m'est un peu nécessaire.

Et puis il est bien juste à ne vous point mentir

Que pour verser des pleurs, et pour me repentir

D'une méchanceté qui va jusqu'à l'extrême,

1545   Ce soit au même endroit, et dans la place même

Où j'ai fait assembler ce damnable Conseil.

LE COMTE.

Dalinde, en quel état l'a mise son réveil ?

DALINDE.

Son esprit est rassis, son action posée,

Mais pourtant sa fureur n'est pas toute apaisée.

LA COMTESSE.

1550   Peut-être connaissant qu'elle n'a point de tort

Ils n'auront pas signé sa sentence de mort,

Qu'en jugez-vous, Dalinde ? Il est plutôt à croire

Que pensant m'obliger ils en auront fait gloire.

DALINDE.

Madame, je ne sais.

LA COMTESSE.

Comment vous ne savez ?

1555   Bien, bien, je vous paierai comme vous me servez ;

Je vous ai commandé de leur dire sur l'heure

Qu'il faut bien empêcher que la Pucelle meure,

Jusqu'à tant que Bethfort, tous leurs avis reçus,

Renvoie encore un coup ses ordres là-dessus.

LE COMTE.

1560   La voilà qui s'échappe.

LA COMTESSE.

  Ils ignorent peut-être

Le billet important que m'écrit notre Maître

Qui ne défend rien tant que de l'exécuter,

Allez tout de ce pas vous-même le porter,

Et les avertissez que s'ils sont résistance

1565   Mille Français armés, viendront à sa défense,

Ils ne sont pas si loin que pour les bien punir

Je ne trouve moyen de les faire venir.

DALINDE.

Que le trouble est puissant ou son esprit succombe !

À la bien observer, j'ai peur qu'elle retombe.

1570   Mais j'entends un grand bruit.

LE COMTE.

  Quel désordre nouveau,

Et d'où vient ce tumulte aux portes du château ?

C'est possible un effet de l'humeur populaire

Qui voit notre injustice et qui ne s'en peut taire,

Où qui pour l'empêcher fait tout ce qu'elle peut.

SCÈNE IV.
Le Duc.
Le Comte, La Comtesse, Dalinde, Canchon, Destivet entre deux gardes.

LE DUC.

1575   Entrez, et dites-moi quel trouble vous émeut.

CANCHON.

Traînez-le ce méchant, ce perfide, ce traître.

LA COMTESSE.

. . . . . . . . . . . . . . .   [ 11 Le vers 1577 est illisible.]

CANCHON.

Seigneur, bien à propos je vous ai rencontré,

Et certes si plus tard vous tous fussiez montré,

1580   De ce peuple agité la rumeur insolente

Eut à son châtiment dérobé la méchante.

Mais puisque c'en est fait, vous plait-il d'écouter

L'accident survenu que je vous vais conter ?

Au point que la Justice allumait une flamme

1585   Qui devait consommer cette sorcière infâme,

Ce lâche a désiré d'être près du bûcher

Mais le peuple serré l'empêchant d'approcher,

Les yeux baignés de pleurs, d'une voix gémissante

Il s'est mis à crier qu'elle était innocente

1590   Et qu'il la suppliait de croire son transport

Véritable témoin du regret de sa mort.

Ces mots entrecoupés de sanglots et de plaintes,

Sur les esprits du peuple ont fait quelques atteintes,

Qui les portaient déjà par cette impression

1595   Au delà du murmure et de l'émotion

Si je n'eusse envoyé des gardes pour le prendre

Et comme criminel entre vos mains le rendre.

LE DUC.

Hé comment, malheureux, avoir si bien servi,

Et jusques à la fin n'avoir pas poursuivi ?

1600   Hé quoi vous étiez juge, et vous êtes complice.

DESTIVET.

Dussai-je être puni d'un rigoureux supplice,

Il faut que je l'exalte, et l'innocence au moins

Mérite bien d'avoir ses Juges pour témoins,

Mais je crains que l'aveu d'une chose si claire

1605   Pour n'être infructueux n'ait du plutôt se faire.

LE COMTE, à part soi.

Ô d'un esprit touché digne ressentiment !

Si le juge en est là que peut dire l'amant ?

LA COMTESSE.

Dalinde, il est besoin que j'aille tout à l'heure

Pour lui crier merci par avant qu'elle meure.

DALINDE.

1610   Où courez-vous, Madame, écoutez si vous plaît

Que le Baron vous die en quel état elle est.

SCÈNE V.
La Comtesse, Le Baron, Le Duc, Le Comte, Destivet, etc.

LE BARON DE TALBOT.

Vis-je croire à mes yeux et croire mes oreilles ?

LA COMTESSE.

Hé bien qu'avez-vous vu ?

LE BARON.

Madame, des merveilles,

La mort de la Pucelle est un vivant tableau

1615   De ce que les vertus ont de grand et de beau.

Sa gloire à si haut point ne s'était jamais vue,

Elle marche à la mort sans paraître émue,

Sa constance et sa peine agissant par moitié

Jetent dans tous les coeurs, la force et la pitié,

1620   Et voyant sa fierté dans le mal qui la presse

Je m'enfle de courage, et pleure de tendresse.

Pensez-vous que de crainte elle ait tourné les yeux

Elle voit son bûcher, où regarde les Cieux,

Ni son front ne pâlit, ni son teint ne s'efface,

1625   Un dédain généreux en augmente la grâce.

Comme on l'allait brûler un chacun s'est troublé,

Tout le monde a frémi, tout le monde a tremblé,

Seule elle a tenu bon dans les forces extrêmes,

Bref, à bien observer comme ils pleuraient eux-mêmes

1630   Et de quelle façon elle se commandait,

On eût dit qu'ils souffraient et quelle regardait.

À la fin le feu prend, tout le bûcher s'allume,

Et ce corps si parfait se perd et se consume.

Mais, ô prodige étrange ! Au milieu du brasier

1635   On a trouvé son coeur encore tout entier,

Le peuple a fait un cri, même en notre présence,

Contre votre injustice, et pour son innocence,

Et beaucoup dans la presse ont dit en murmurant

Que cela marquait bien quelque chose de grand.

LE DUC.

1640   Les Démons n'ont quitté qu'avec beaucoup de peine

Ce coeur où leur malice éclatait comme Reine.

Qui de tous ses malheurs partit victorieux,

Pour mettre dans son jour une extrême injustice

A survécu lui-même à son propre supplice,

1645   Et le Ciel est injuste et pour elle et pour nous

Si ce crime effroyable échappe à son courroux.

DESTIVET.

Dans le vrai sentiment ce coup me fortifie,

Nous l'avons condamnée, et Dieu la justifie.

Méchants, à tout le moins que n'avez-vous souffert

1650   Qu'à ses beaux yeux mourants mon coeur serait ouvert,

Vous n'empêcherez pas mon âme languissante

De publier partout qu'elle est morte innocente.

LE DUC.

Qu'on chasse, pour n'accroître un désordre commun,

Ce perfide ennuyeux, et ce lâche importun,

1655   Qu'il sorte de la ville, et sans aide et sans suite,

Et que son désespoir luy serve de conduite.

DESTIVET, et s'en allant.

Étonne-toi, barbare, et demeure interdit

Puisqu'il m'est arrivé ce qu'elle m'a prédit.

SCÈNE VI.

UN SOLDAT.

Juste Ciel, qu'ai je vu ! Mon coeur est tout de glace.

LE DUC.

1660   Qu'est-ce, parle.

SOLDAT.

  Seigneur, au milieu de la place

Mide s'est vu sapé d'un mal prompt et vilain,

Son visage et son corps ont blanchi tout soudain,

Tout le monde étonné fuit son abord funeste

Comme si cet abord communiquait la peste,

1665   Et la secrète horreur qu'il porte dessus soi

Fait que chacun des siens le quitte avec effroi.

Et comment de ma peine adoucir la rigueur

Puis qu'elle a pris racine au profond de mon coeur ?

Ma propre conscience à soi-même est cruelle

1670   Par cent monstres secrets qu'elle produit contre elle,

Je vois mon sein battu de plus de mille coups,

Que je vois de serpents.

DALINDE.

Hé revenez, à vous ?

LA COMTESSE.

Quelle horreur m'environne ! Ha je me sens contrainte

Elle s'en va.

De courir à la mort pour venger cette sainte.

LE COMTE.

1675   Dalinde, menez-là dans son appartement,

Et ne la quittez point, j'y suis dans un moment.

SCÈNE VII.

CANCHON, mourant subitement.

Ha ! Je suis traversé par un trait invisible

Et qui donne à mon coeur une atteinte sensibles ;

Je ne puis résister à ce dernier effort,

1680   Et je meurs.

LE DUC.

  Ô prodige ! En effet il est mort.

LE COMTE.

Justes, et prompts effets d'une juste menace ?

Enfin craignez pour vous, craignez pour votre race.

LE DUC.

Comte, je me repens, et je commence à voir

. . . . . . . . . . . . .  [ 12 Le vers 1684 est illisible.]

SCÈNE VIII.

LE BARON.

1685   Grand Dieu, satisfais toi par la seule terreur,

Et t[iens] le sceptre Anglais bien loin de ta fureur.

LE COMTE.

Puisse le Ciel content des tourments de mon âme

Éteindre pour jamais le courroux qui l'enflamme.

 


Extrait du Privilège du Roi

Par Grâce et Privilège du Roi, donné à Paris le 8 jour d'Avril 1642. Signé, Par le Roi en son Conseil, LE BRUN, il est permis à Augustin Courbé Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer une pièce de Théâtre, intitulée la Pucelle d'Orléans, durant cinq ans : Et défenses font faites à tous autres d'en vendre d'autre impression que de celle qu'aura fait faire ledit Courbé, ou ses ayants cause, à peine de trois mille livres d'amende, et de tous ses dépens, dommages et intérêts, ainsi qu'il est plus au long porté par le dit privilège.

Et ledit Courbé a associé audit Privilège Antoine de Sommaville, aussi Marchand Libraire à Paris, suivant l'accord fait entre eux.

Achevé d'imprimer le quinzième jour de Mai 1642.

Notes

[1] Dunois, Jean de (1403-1468) et Xaintrailles, Jean Ponton de (1390-1461) : compagnons d'armes de Jeanne d'Arc.

[2] La Hire : Etienne de Vignolle dit (1390-1443) et Baudricourt, Robert de (13??-1454) Compagnon d'armes de Jeanne d'Arc.

[3] Remener : Mener, conduire une personne, un animal au lieu d'où on l'avait amené. [L]

[4] Devant : Il exprime un rapport d'antériorité dans le temps, auparavant. [L]

[5] La Bataille de Patay eut lieu le 18 juin 1429 et vit la victoire des Français sur les Anglais. Patay se situe entre Chateaudun et Orléans.

[6] L'occasion est chauve : il est difficile de la bien saisir. [L]

[7] Sellette : Petit siége de bois sur lequel on faisait asseoir, pour les interroger, ceux qui étaient accusés d'un délit pouvant faire encourir une peine afflictive. [L]

[8] Jean d'Orléans, comte de Dunois (1403-1468), compagnon d'armes de Jean d'Arc.

[9] La Hire, de son nom Etienne de Vignoles (1380-1443), noble gascon qui participas à la reprise d'Orléans.

[10] Aucun autre vers ne rime avec le vers 979.

[11] Le vers 1577 est illisible.

[12] Le vers 1684 est illisible.

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