LA RÉCEPTION DE MONSEIGNEUR LE VICOMTE D'ARGENSON

PAR TOUTES LES NATIONS DU PAYS DE CANADA À SON ENTRÉE AU GOUVERNEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.

À Québec au Collège de la Compagnie de Jésus le 28 de Juillet de l'année 1658.

1658


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 14/06/2019 à 10:54:10.


Noms et personnages des acteurs.

LE GÉNIE UNIVERSEL DE LA NOUVELLE-FRANCE, Pierre du Quet.

LE GÉNIE DES FORÊTS, interprète des étrangers René Chartier.

PREMIER FRANÇAIS, Ignace de Repentigny.

DEUXIÈME FRANÇAIS, Jean-François Buissot.

TROISIÈME FRANÇAIS, Charles Sevestre.

QUATRIÈME FRANÇAIS, Denys Masse.

LE SAUVAGE HURON, Charles Denys.

L'ALGONQUIN, Jean-François Bourdon.

ÉTRANGER DU SUD, Guillaume Brassart.

ÉTRANGER DU NORD, Paul Denys.

CAPTIF ÉCHAPPÉ HURON, Jean-Baptiste Morin.

CAPTIF ÉCHAPPÉ ALGONQUIN, Jean Poupot.


Le Génie universel de la Nouvelle-France présente à Monseigneur le Gouverneur toutes les nations du Canada.

RÉCEPTION DE MGR LE VICOMTE DARGENSON.

LE GÉNIE UNIVERSEL DE LA NOUVELLE FRANCE.

Pierre du Quet.

Monseigneur le bruit et la renommée de vos Grandeurs, de vos vertus, et de vos mérites, avait déjà passé les mers et retenti jusques ici, aux oreilles des Français, avant qu'ils eussent l'honneur de vous voir en ces contrées : Mais le bruit de vos canons tirés à votre arrivée, s'étant fait entendre par toutes ces terres, en a amassé toutes les nations, lesquelles venant de fort loin, et par des chemins très fâcheux, on ne doit pas s'étonner, Monseigneur, si j'ai différé si longtemps à vous les présenter en qualité de génie universel de ce nouveau monde.

Vous voyez dans ceux-ci l'élite de notre petite Académie Française, ceux-là vous représentent la nation Algonquine et la Huronne, qui ne font plus qu'un peuple avec les Français par l'entremise de la foi, qu'ils ont embrassée. Le Génie de ces forêts vous portera la parole des députés des autres nations étrangères qui n'ont encore eu aucun commerce avec l'Europe ; enfin quelques pauvres esclaves viendront aussi à leur tour vous rendre leurs hommages quand ils auront un peu surmonté la honte et la crainte, qui les tiennent encore cachés dans l'obscurité de ce bois.

QUATRE FRANÇAIS FONT LEUR COMPLIMENT À MONSEIGNEUR LE GOUVERNEUR.

PREMIER FRANÇAIS.

Denis Masse.

Après mille morts évitées

Enfin, malgré le mauvais sort,

Vous venez, Monseigneur, par un heureux transport

Pour favoriser ces contrées.

5   Que de voeux nous avons offert !

Que souvent nos moites paupières,

Avec l'ardeur de nos prières,

Ont combattu contre l'enfer !

Enfer, qui contre nous luttant avec Neptune

10   Voulait, en vous perdant, ruiner notre fortune.

SECOND FRANÇAIS.

Charles Sevestre.

Pourrais-je expliquer, Monseigneur,

Ce que votre illustre présence

Excite dedans moi d'amour, de confiance,

Qui lui vont captivant mon coeur ?

15   Ce que ma langue vous peut dire,

Monseigneur, est, que si je vis

C'est votre honneur que je poursuis,

Pour vous après Dieu je respire,

Ma mort sera témoin de ma fidélité,

20   Et vous servant, le point de ma félicité.

Pierre de Voyer d'Argenson

Gouverneur de la Nouvelle-France.

TROISIÈME FRANÇAIS.

Jean-François Buissot.

Que votre marche glorieuse

A déjà causé de bonheur,

25   La terre en est ravie, et, dit-on, par honneur

Qu'elle en sera plus plantureuse :

Du moins l'Iroquois enragé,

Bouffi du vent de ses prouesses,

Ne prendra plus tant de hardiesse,

30   Voyant le pays tout changé,

Et vos braves guerriers au milieu des hasards

Marcheront triomphants dessous vos étendards.

QUATRIÈME FRANÇAIS.

Ignace de Repentigny

Monseigneur, je sens, dans mon âme,

A l'aspect de vos léopards,

35   (Qui vomissent le feu contre nos montagnards)

Jaillir une céleste flamme.

Vos lauriers qui ne sèchent pas

Nous sont des marques assurées

Que le nombre de vos trophées

40   Monte au nombre de vos combats.

Enfin nous voyons bien que là-haut on ordonne

Que de tous vos desseins la fin soit la couronne.

SALUT DES NATIONS.

LA NATION HURONNE salue Monseigneur le Gouverneur.

Charles Denys.

Monseigneur, je reconnais aujourd'hui que je suis condamné à des larmes perpétuelles. J'ai pleuré jusques à présent la perte de notre pays, ruiné par notre ennemi commun, la perte du plus beau lac et des plus belles terres du monde, m'en voilà exilé pour jamais ; et à présent je me trouve à votre arrivée comblé de tant de biens, et de tant de faveurs du ciel, en votre illustre personne, que je ne puis m'empêcher d'en pleurer de joie, et votre bonté me fait espérer que la source de ces larmes agréables ne tarira jamais. Ce qui m'oblige, Monseigneur, à vous protester toute l'obéissance et la soumission que vous pouvez attendre des moindres, mais des plus fidèles de vos sujets. Mon frère, l'Algonquin, que je reconnais comme mon ancien, et sur les terres duquel vous commandez, vous expliquera mieux que moi les sentiments communs de nos coeurs.

LA NATION ALGONQUINE salue Monseigneur le Gouverneur.

Jean-François Bourdon.

Monseigneur, vous voyez en moi, un peuple errant et vagabond, qui n'a pu être captivé ici à Québec parmi les Français que par les liens de la foi. Avant ce bonheur je vous puis dire avec vérité, que la misère, sans consolation, m'était comme naturelle : la guerre, les maladies et la famine, étaient les compagnes les plus fidèles que j'eusse avec moi dès le berceau. Maintenant qu'ayant la foi, je vis dans l'espérance d'une vie étemelle, et que je possède aujourd'hui l'honneur de votre bienveillance, et la faveur de votre protection, il est vrai que si j'étais capable de pleurer aussi bien que mon frère le Huron, je verserais, maintenant que je me vois devant vous, un torrent de larmes de joie ; mais il faut que je vous avoue que je ne sais ce que c'est que de pleurer ; j'ai trop de courage et de force d'esprit, pour me laisser aller à cette bassesse. Je laisse aux âmes lâches et aux femmes les larmes de tristesse et de joie. Les témoignages les plus sincètes du respect, et de l'amour que j'aurai pour vous toute ma vie, seront de verser pour votre service non des larmes, mais mon sang jusques à la dernière goutte.

LE GÉNIE UNIVERSEL de la Nouvelle-France présente les Nations Étrangères à Monseigneur le Gouverneur, lesquelles le saluent en leur langue.

Pierre du Quet

Monseigneur, voilà ces étrangers dont je vous ai parlé qui viennent vous faire la révérence.

LE PREMIER, parle en sa langue.

GUILLAUME BRASSART.

Kastatsik etoiiagahronguen chia echionrasaton, gannen iogareni to ke entagastiâ ron aguéra, nonnio aguektonda onnontio karon a kakoiiatindha : onna aguion agat katoûa toguens niguek en hoïon d'anh8atsik achiend8annen onnontio Kaiatsi.

LE GÉNIE DES FORÊTS interprète.

René Chartier.

Monseigneur, ce Sauvage d'une nation inconnue aux peuples Européens, vous dit en son langage, qu'ayant ouï de bien loin, un grand bruit, il a apris de quelques chasseurs que c'étaient les salves dont on honorait l'arrivée du grand Capitaine Onnontio, et que depuis ce temps-là, il a toujours couru à perte d'haleine, pour venir joindre au plutôt ses cris de joie et d'allégresse au bruit des canons.

LE SECOND ÉTRANGER.

Paul Denys.

Nanaùataugue neban, essema manda nenamiegausi aiiin, au sany pserok arenanbak netaro kanrigonk sonkitangSatich missioiy netirigonk kijonssé sanguenakik egouma auï piaeiy ni oiieskanio neketchy mechagarant Onnontio ketaramikangouk missioy arenanbak kekikehibena Onnontio bepa.

LE GÉNIE INTERPRÈTE.

René Chartier.

Monseigneur, dit cet autre, d'une Nation encore plus éloignée, nous étants rencontrés tous deux heureusement dans le même dessein à la faveur d'un grand bruit, qui retentissait dedans l'air comme une espèce de tonnerre tout extraordinaire, nous avons coupé en courant, par des chemins inconnus, au travers de diverses nations, lesquelles nous ont appris une nouvelle bien agréable qu'un homme incomparable était arrivé en ce pays, pour y commander, et dans le dessein de rendre les hommes, qui habitent ces forets, aussi grands dans le ciel, que lui-même est grand sur la terre, nous venons pour savoir au vrai ce qui en est, pour voir de nos yeux ce grand personnage et prendre part au bonheur qu'il nous vient procurer.

LE GÉNIE UNIVERSEL, présente à Monseigneur le Gouverneur quelques captifs échappés des Iroquois qui en leur langue implorent sa miséricorde.

Pierre du Quet.

Monseigneur, voici enfin de pauvres captifs échappés tout fraîchement des mains des Iroquois ; ils se présentent à vous portant encore les marques de leur captivité ; c'est assez que vous les voyiez pour être touché de compassion sur leur misère, et les en délivrer. Ils se trouvent ici heureusement en ce rencontre pour leur consolation, et pour prendre part à la joie commune, autant que la douleur extrême de leur coeur le peut permettre.

LE PREMIER CAPTIF HURON.

Jean-Baptiste Morin.

Gastaronde de ka igué onnontio agatetsirahty ondask8aenk otinnonchiondy, sakahkoùa onnontio ti onïerha, oniatont de skiataoiian Aseiachenk asken, et sagon souh8ent soutaoiia d'a8entenhaon on kiessatannan tisa saiakon nongecharontakk8a aon sakeatontak nonïatontak8y katie askennon ohek8achiendaen d'a8endio.

LE GÉNIE INTERPRÈTE.

Réné Chartier.

Ah ! Monseigneur, dit ce pauvre Huron captif et chrétien, hélas ! Monseigneur, vous voyez en ma personne l'état déplorable d'un très grand nombre de mes frères, qui gémissent sous l'oppression de l'Iroquois ; Ah ! Qu'il vous plaise rompre nos liens par la force de vos armes, ces liens conviennent bien mieux à nos ennemis qu'à nous, qui avons maintenant droit à la liberté des enfants de Dieu ; s'il vous plaît nous accorder cette grâce, nous vous donnons parole, que nous ferons tous nos efforts pour les rendre eux mêmes enfin vos captifs, et les assujettir pour jamais à votre grandeur.

LE SECOND CAPTIF DE LA NATION DES NEZ-PERCÉS.

Jean Poupot.

Ouskahkamig nidalaki olichinapek missonte nitaloûligouk poualak, aliniouïx, malauminek, akilistinioiiek, nadaùe chionek, kimakaligoux : aiagoùamissi onnontio kakita moat alichinapé nioûe poutagon aiagoamissir niganontchimon aspemink gatya nititelindan.

LE GÉNIE INTERPRÈTE.

René Chartier.

Celui-ci, Monseigneur, vous adresse sa parole au nom des nations supérieures appelées les Nez-Percés, les cheveux relevés et les Outaoiiac, auxquels les Iroquois font aussi une très cruelle guerre, voici le sens de ses paroles.

Onnontio, hélas ! Depuis que nous souffrons les rigueurs de la cruauté des Iroquois, nous nous regardons tous comme des victimes destinées au feu et aux flammes, qui ont déjà dévoré une grande partie de nos compatriotes ; mais nous nous promettons aujourd'hui ce bien, et cet avantage de votre venue, ô grand Onnontio, que tous ces feux de cruauté, qui nous environnent, seront entièrement éteints, ou plutôt se changeront désormais en des feux de joie. Si le ciel nous fait une fois cette faveur, par vos mérites et par l'heureux succès de vos armes, nos richesses immenses des castors descendront jusques à vous tous les ans, et ensuite votre zèle et votre charité envers tant de pauvres abandonnés, nous procureront réciproquement des personnes, qui nous ouvrent ici, parmi nous, les trésors des richesses éternelles.

LE GÉNIE UNIVERSEL.

Pierre du Quet.

Monseigneur, voilà les pensées et les sentiments de ces pauvres barbares que je vous ai présenté ; maintenant pour vous déclarer le reste du fond de leurs coeurs, je mets à vos pieds de leut part, leurs couronnes, les armes et les liens de leur captivité ; leurs arcs et leurs flèches auprès de vos léopards invincibles, leur seront dorénavant tout à fait inutiles ; et leurs liens ne peuvent être employés plus honorablement, qu'à joindre ensemble vos lauriers, et les attacher inséparablement à vos généreux desseins. Enfin, Monseigneur, ils font hommages de leurs couronnes à la vôtre ne prétendant relever jamais d'autre après Dieu que de votre Grandeur.

 


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