OU LES TACHES DANS LE SOLEIL
VAUDEVILLE EN UN ACTE
PRIX : 1 FR. 25 CENT.
PAR LAFORTELLE, BRAZIZE, MERLE
À PARIS, Chez Mlle. HUET-MASSON, Libraire, rue Saint-Honoré, n° 204, maison du Bureau de Tabac rue de la Civette, Place du Palais-Royal, au 2ème
Représenté pour la première fois sur le théâtre des Variétés, le 7 août 1816.
Texte établi par Paul FIEVRE, juillet 2026
© Théâtre classique - Version du texte du 31/07/2026 à 18:47:09.
« Le monstre dans la lune à son tour lui parut,
C'était une souris cachée entre les verres. »
(LA FONTAINE)
PERSONNAGES
DÉSASTRES, Barbier, Médecin, Chirurgien, Astronome. Monsieur Potier.
COLAS, Vigneron. Monsieur Brunet.
VA-DE-BON-COEUR, Fourrier dans un Régiment de Cuirassiers. Monsieur Lefèvre.
LA MÈRE GERVAIS, Fermière. Madame Vautrin.
LUCETTE, sa fille. Madame Lhérondelle.
UNE PAYSANNE. Madamoiselle Maria.
.
La scène se passe aux environs de PAris, dans un petit village
LA FIN DU MONDE, ?U ...
Le Théâtre représente une Place publique de Village, la maison de Désastres est d'un côté, avec son enseigne de Barbier ; la maison de la mère Gervais est de l'autre.
SCÈNE PREMIÈRE.
La mère Gervais, Colas, Villageois, Villageoises ; ils sont occupés à lire des Almanachs.
Ensemble.
COLAS, lisant.
AIR de Gargantua.
« L'dix-huit juillet mil huit cent seize,
La fin du monde arrivera ;
L'temps s'ra chaud comme un' fournaise,
Dans les airs l'oiseau rôtira ;
| 5 | L'silenc' règn'ra sur tout' la terre ; |
On entendra gronder l'tonnerre ;
Les vivants périront,
Et les morts reviendront.
Qu'chacun profit du temps qui reste. »
| 10 | C'est aujourd'hui (bis) l' jour funeste. |
CHOEUR.
Ah ! Mon dieu, qu'ça fait peur,
De voir la fin du monde !
Si tout meurt à la ronde,
J'en mourrons de frayeur.
LA MÈRE GERVAIS.
| 25 | Ah ! Plutôt qu'd'avoir peur |
De voir la fin du monde,
Riez, chantez un' ronde,
Et nargu' d'la frayeur.
LA MÈRE GERVAIS.
Laissez-moi donc tranquille, avec vos prédictions de malheur ; est-ce qu'il y a du bon sens de croire que le soleil va s'éteindre comme une chandelle.
COLAS.
Des six, oui, des six almanachs que j'avons lus, il y en a un qui dit que le soleil tombera sur nous, et les autres que ce sera le dix-huit sans faute.
LA MÈRE GERVAIS.
Bah ! Bah ! Tout ça c'est des bêtises, je ne croyons pas plus à la fin du monde qu'à rien du tout.
UNE PAYSANNE.
Eh ben, vous êtes bien heureuse, vous, mère Gervais, de ne pas y croire ; moi, j'y croyons, et j'allons tout droit trouver Monsieur Désastres, ancien perruquier de Monsieur de la Lande ; il n'y a que lui qui puisse nous tirer d'embarras.
CHOEUR.
AIR : Quel désespoir !
Quel désespoir !
| 30 | D'voir à la ronde |
La fin du monde !
Quel désespoir !
Bientôt j'n'allons donc plus nous voir.
LA PAYSANNE, pleurant.
Mourir n'est qu'un' vétille ;
Mais convenez, hélas !
| 35 | Conv'nez que mourir fille, |
Vlà c'qu'on n'digère pas.
CHOEUR.
Quel désespoir ! etc.
Ils sortent.
SCÈNE ??.
La mère Gervais, Colas.
LA MÈRE GERVAIS.
Êtes-vous fou, Colas, d'aller épouvanter ces jeunes filles avec vos bêtises ?
COLAS.
Bêtises tant que vous voudrez ; mais j'y croyons, à ces bêtises-là ; et l'almanach de Liège ne m'a jamais trompé.
LA MÈRE GERVAIS.
L'almanach de Liège parle souvent bien légèrement.
COLAS.
Il vous a pourtant prédit que vous seriez heureuse en maris ; il ne vous a pas trompée : vous en avez déjà enterré trois, qui tous vous ont rendue fort heureuse ; faut espérer que je serai aussi heureux que vous, et pour commencer je vais épouser Mam'selle Lucette.
LA MÈRE GERVAIS.
Oh ! Je te l'ons promise.
COLAS.
Et vous me promettez qu'elle ne pense plus à ce Va-de-bon-coeur.
LA MÈRE GERVAIS.
Dam ! Je n'sais pas si elle y pense encore ; mais je sais que depuis que j'sais que son oncle ne lui a rien laissé en mourant, je n'y pense plus, moi.
COLAS.
Quoi qu'il puisse arriver, j'épousons donc votre fille ?
LA MÈRE GERVAIS.
Tu l'épouses, puisque tu as de l'argent.
COLAS.
Et à condition que le monde ne finira pas avant le mariage.
LA MÈRE GERVAIS.
Ah! Dam, ça va sans dire.
COLAS.
Quand je vois ce que je vois, j'ons ben raison de craindre que le monde finisse bientôt.
AIR : Je ne veux pas qu'on me prenne.
On voit dans plusieurs familles
Des vieillards, à soixante ans,
| 40 | Épouser des jeunes filles |
À peine dans leur printemps ;
Et comme leur innocence
Nous répond de l'avenir,
Avec raison chacun pense
| 45 | Que le monde va finir. |
bis.
LA MÈRE GERVAIS.
Ah ! Ah ! Que t'es crédule, mon pauvre garçon.
COLAS.
Oui, oui, c'est ça, j'suis crédule ; mais je ne suis pas le seul ; en voilà encore un crédule, Monsieur Désastres, que je vous annonce.
SCÈNE III.
Les mêmes, Desastres.
DÉSASTRES.
Qu'est-ce que ça veut dire, qu'est-ce que c'est que ces bêtises-là ? Les hommes ont les bras pendants, pendant que les femmes se taisent ; est-ce que l'ordre de la nature serait interverti ?
COLAS.
C'est que je voudrions savoir de vous : s'il y aura une fin du monde, ou s'il n'y en aura pas.
DÉSASTRES.
Qu'il n'y en ait pas, c'est peut-être trop exiger ; il ne faut pas croire qu'il n'y a pas de raison pour que ça finisse, il ne faut pas s'imaginer non plus que tout de suite, tout de suite la terre nous brûlera la politesse.
AIR : Mon dieu, qu'ta mère est donc sauvage.
Mes amis, prenez patience ;
D'avance vous serez instruits,
Car je suis en correspondance
Avec des savants de Paris.
| 50 | Jamais rien ne les embarrasse, |
Et quand ils lisent dans les cieux,
Ils savent mieux ce qui s'y passe
Que ce qui se passe chez eux.
COLAS.
Bon, ça m'tranquillise; d'après ça, la terre ne s'en ira pas sans qu'on vous le fasse savoir.
DÉSASTRES.
Qu'est-ce que tu dis, qu'est-ce que tu dis, que la terre s'en ira ? Où veux-tu qu'elle aille, imbécile ?
COLAS.
Dam ! Je n'en sais rien, moi ; elle n'aurait qu'à aller en Amérique.
DÉSASTRES.
Allons, allons, je suis d'une bonne pâte, j'accède à tout ; tu la veux en Amérique, j'y consens : voilà la terre en Amérique... Eh bien ! Après ?
COLAS.
Dam ! Après, je ne sais plus.
DÉSASTRES.
Eh bien ! Pourquoi parles-tu des choses que tu ne connais pas ; bentôt tu finiras par te mêler du ciel, des étoiles, des planètes ; c'est au-dessus de toi. Et tu crois qu'on n'a pas pris des mesures...., qu'on laissera aller la terre où elle voudra. Tout est prévu, mon cher Colas, tout est prévu.
COLAS.
Ça me rassure un peu.
DÉSASTRES.
Oh ! Ça te rassure, tu es bien heureux ; je ne suis pas rassuré moi qui suis dans la partie.... Et la lune, dont tu ne parles pas ?
COLAS.
C'est vrai, au moins ; je n'avions pas pensé à la lune.
DÉSASTRES.
Eh bien ! La lune a passé une bien mauvaise nuit ; tantôt pâle, tantôt rousse ; plus elle change de Quartier plus elle approche de son terme.
COLAS.
Oh ! Nous payerons ça tôt ou tard.
DÉSASTRES.
C'est possible, car je crains que le mal de la lune n'aille en croissant. Et les comètes, dont vous ne dites rien ?
LA MÈRE GERVAIS.
Mais que diable voulez-vous faire avec vos comètes ?
COLAS.
Qui, il me semble que nous n'avons rien à démêler avec les comètes.
DÉSASTRES.
C'est ça, nous n'avons rien à démêler avec les comètes ?... Et leur queue, donc ?
COLAS.
Ah ! Dam', je n'avions pas pensé à leur queue.
DÉSASTRES.
Allons, tout cela est inutile à présent ; il faut que nous allions au château chercher le grand télescope, et comme cet endroit est le plus élevé du village, nous viendrons ici faire nos observations.
AIR : Vaudeville de Gilles en deuil.
| 55 | Allons chercher mon télescope ; |
Dès que je l'aurai sous la main,
Je saurai tirer l'horoscope
ENSEMBLE.
De la terre et du genre humain.
Si je ne fais voir chose rare,
| 60 | Des étoiles en plein midi ici |
Dites que je suis un ignare.
COLAS.
Allons, Monsieur, voilà qu'est dit.
DÉSASTRES.
Allons chercher, etc...
COLAS ET LA MERE GERVAIS.
Il va chercher son télescope ;
Et dès qu'il l'aura sous sa main :
| 65 | Il saura tirer l'horoscope |
De la terre et du genre humain
Ils sortent tous.
SCÈNE IV.
LUCETTE, sortant de la maison....
Eh bien ! Où vont-ils donc ? Ils courent tous vers le château. Ah ! Mon dieu, mon dieu ! Depuis qu'on parle de la fin du monde, tout est sens dessus dessous dans le village ; voilà-t-il pas de beaux apprêts d'noces que j'ai là, c'est encore de trop s'il faut que j'épouse cet imbécile de Colas ; il le faudra bien, puisque ma mère le veut, et que Va-de-Bon-Coeur ne pense plus à moi.
AIR : Ces dames avaient le projet (d'une Nuit de la Gard.
Ces militaires sont galants ;
Mais par trop de gloire emportée,
Leur têt' ne pens' pas longtemps
| 70 | À la maîtress' qu'ils ont quittée. |
Sont-ils présents, on ne peut pas
Douter d'leur amour, d'leur tendresse ;
Mais quand ils changent de climats
Ils changent aussi de maîtresse.
On entend dans la coulisse chanter un refrain militaire.
Ah ! Mon dieu, qu'est-ce que j'entends ; on dirait la voix de Va-de-Bon-Coeur ; oh ! Si c'était lui.
SCÈNE V.
Lucette, Va-de-bon-coeur.
LUCETTE.
C'est lui ! C'est lui !
VA-DE-BON-COEUR.
Eh ! Morbleu, oui, c'est moi, chère amie ; est-ce que tu croyais que je ne reviendrais plus ?
AIR : Vaudeville de Voltaire chez Ninon.
| 75 | Je t'avais promis un luron |
Qui t'aimerait d'amour sincère ;
J' t'avais promis un bon garçon,
Un brave et joyeux militaire ;
J' te promis un mari dispos,
| 80 | Toujours prêt à t' fair' des caresses ; |
J' t'avais promis d' jolis marmots,
Et j'viens remplir tout's mes promesses.
LUCETTE.
Tu viens à propos pour me voir la femme d'un autre.
VA-DE-BON-COEUR.
Mille cuirasses ! Tu serais mariée !
LUCETTE.
Il s'en faut de bien peu.
VA-DE-BON-COEUR.
Tu me rassures ; il s'en faut de tout ; au reste, me voilà, et je viens t'épouser : mon régiment arrive, il a séjour ici ; nous nous marions demain, nous partons dans trois jours, et je te présente à mes camarades comme Madame Va-de-Bon-Coeur.
LUCETTE.
Oui, mais Colas m'épouse avant toi.
VA-DE-BON-COEUR.
Colas, cet imbécile l'ancien fermier de mon oncle. Oh ! J'ai des comptes à régler avec lui.
LUCETTE.
Je crains bien que tu ne réussisses pas à lui faire rendre ce qu'il te doit.
VA-DE-BON-COEUR.
Il me doit de l'argent, et morbleu !......
LUCETTE.
Eh bien ! C'est avec cet argent-là qu'il va m'épouser ; tu n'a pas le sou, toi ?
VA-DE-BON-COEUR.
Dame, ce n'est pas ma ?aute ; c'est la fin du monde qui en est cause.
AIR du Verre.
Il me restait cinquante francs,
Et j'ai dit à mes camarades :
| 85 | Employons nos derniers instants, |
Buvons rasades sur rasades.
Toujours buvant, toujours mangeant,
Et gaîment chantant une ronde,
J'ai vu la fin de mon argent,
| 90 | Et je n'vois pas la fin du monde. |
LUCETTE.
Tiens, il me vient une idée ; la fin du monde va arriver.
VA-DE-BON-COEUR.
Je n'y crois plus depuis que j'ai vu sur la route trois ou quatre voitures de nourrices.
LUCETTE.
C'est égal, je vais profiter de la circonstance pour employer une ruse que je projette depuis longtemps ; une fois débarrassée de Colas, nous ferons aisément consentir ma mère. Je vois arriver Colas tout effrayé, laisse-moi avec lui, et va t'en trouver ma mère.
VA-DE-BON-COEUR, l'embrassant.
Tiens, v'là qui nous portera bonheur.
Il sort.
SCENE VI.
Lucette, Colas.
COLAS.
Ah ! Mam'selle Lucette, je sommes ben aise de vous rencontrer ; vous savez la grande escatastrophe dont nous sommes menacés ?
LUCETTE, d'un air triste.
Hélas ! Oui.
COLAS.
Savez- vous qu' c'est ben guignonant de mourir comme ça, si jeune. [ 1 Guignonant : Terme populaire. Irritant, impatientant. Cela est guignonant. [L]]
LUCETTE.
Je sentons ben ça comme vous.
COLAS.
Si vot' mère faisait bien, all' nous marierait tout de suite, ça fait qu'la fin du monde arriverait quand elle voudrait.
LUCETTE.
AIR : Vaudeville de Lasthénie.
Lorsque le monde va finir,
Pouvez-vous tenir ce langage ?
COLAS.
Depuis que j'sais que j'dois mourir,
J'vous aimons cent fois davantage.
| 95 | En ayant l'air de m'refuser, |
Mam'zell',je veux vous épouser,
Ne croyez pas que l'on me leurre :
Quand ça n' s'rait qu' pour un quart d 'heure.
LUCETTE.
Eh bien ! Monsieur Colas, puisque vous me paraissez si résolu, si aguerri, je vas vous faire queuq's petits aveux, que j' n'aurions jamais osé vous faire sans la circonstance.
COLAS, étonné.
Que voulez-vous dire ?
LUCETTE.
AIR du Confiteor.
| 100 | Dimanch' dernier, j'ons balancé |
Avec Lucas sur la fougère ;
Puis avec Colin j'ons dansé ;
J'ons valsé même avec Gros-Pierre.
bis.
COLAS, effrayé.
Ah ! Mam'zell' (bis), vous avez fait ça;
| 105 | D'après l'chagrin qu'je r'ssentons là, |
L' mond' peut finir quand il voudra.
LUCETTE.
À présent, Monsieur Colas, que vlà ma conscience en repos, je vous épouserai quand vous voudrez.
COLAS.
Oh ! Je ne sommes plus tant pressé.
AIR : Rions chantons, aimons, buvons.
D'après c'que vous m'avez dit là,
Mon amour vient d'perdre courage ;
N'espérez plus, d'après cela,
| 110 | Qu'avec vous je m'mette en ménage. |
Là-bas, si j'étais votre époux,
On rirait à mon arrivée ;
Dans l'autre monde, voyez-vous,
J'voulons entrer tête levée.
bis.
LUCETTE, à part.
Bon, ma ruse a réussi.
SCÈNE VII.
Les mêmes, Désastres, La mère Gervais, Villageois.
On apporte le télescope.
CHOEUR.
AIR : Rantanplan, tirelire.
| 115 | J'verrons l'soleil à l'instant, |
En plein, plan, rantanplan,
Tirelire en plan ;
Jarnigoi, quel évènement !
DÉSASTRES.
Dans le ciel je vais lire.
TOUS.
| 120 | Dans le ciel il va lire. |
DÉSASTRES.
Rantanplan, tirelire,
Mettez-vous tous sur un ran,
En plein, plan, rantanplan tirelire en plan,
Et du sort qui vous attend,
| 125 | Je vais tous vous instruire. |
TOUS.
Il va tous nous instruire.
DÉSASTRES.
Rantanplan, tirelire.
Consultons le firmament,
En plein, plan, rantanplan, tirelire en plan,
| 130 | Pour savoir, en ce moment, |
S'il faut pleurer ou rire.
TOUS.
Oui, dit's-nous, en ce moment,
S'il faut pleurer ou rire.
DÉSASTRES.
Ah ça, mes amis, ceci n'est pas une plaisanterie ; vous savez ou vous ne savez pas, vous n'êtes pas obligés de le savoir ; vous savez, dis-je, qu'il y a des taches dans le soleil. Nous autres savants nous craignons, depuis trois cents ans, une grande catastrophe dans cet astre ; nous avons remarqué qu'un grand tiers du soleil était avarié : au surplus, je vais donner un coup d 'oeil dans le grand livre du ciel.
AIR : Vent brûlant d'Arabie.
Pour lire dans les astres,
| 135 | Je n'ai pas mon pareil ; |
J'ai craint, foi de Désastres,
Pour un tiers du soleil.
À l'espoir je me livre,
Son sort est décidé ;
| 140 | Je vois dans le grand-livre |
Son tiers consolidé.
bis.
COLAS.
Ah ! Ça, je vois que nous pouvons être tranquilles sur le compte du soleil ; vous croyez qu'il ne nous fera pas de farces ?
DÉSASTRES.
Je ne le crois pas ; cependant, je ne puis émettre mon opinion astronomique que lorsque je saurai comment le zodiaque se comportera dans cette affaire, parce que vous sentez bien...
COLAS ET TOUT LE MONDE.
Ah ! Nous sentons bien !...
DÉSASTRES.
Oh ! Mes amis, je vous en prie, ne m'interrompez pas ; il me serait impossible de lier deux idées ensemble. Nous disons donc que si les Gémeaux viennent à se disputer pour Vénus, le Capricorne s'en mêlera.
COLAS.
Il s'embrouille.
DÉSASTRES.
Alors le système de Ticho-Brahé se trouve renversé, et nous retombons tout naturellement dans celui de Copernic.
COLAS.
Comment dites-vous cela ?
DÉSASTRES.
Copernic.
COLAS.
Ah ! Ma foi, bernique, je n'y entendons plus rien.
DÉSASTRES.
Allons donner un dernier coup d 'oeil.
Il regarde dans le télescope.
Oh ! Oh ! Voilà que ça se gâte furieusement.
Tous les villageois l'entourent.
TOUS.
Quoi donc ? Quoi donc ?
DÉSASTRES.
Oh ! Mes amis ! Je ne veux rien aventurer ; regardez-y vous-mêmes... Jean-Louis, viens ici ; regarde-moi un peu dans ce télescope ; qu'est-ce que tu vois ?
JEAN-LOUIS, regardant.
Dame, je ne vois rien.
DÉSASTRES.
Eh bien ! C'est précisément ça ; va à ta place. Avance ici, Colas... Regarde moi bien... Ne vois-tu pas un grand' animal ?
COLAS.
Oui, oui, je vois une bête... comme je vous vois... Elle a des griffes et des moustaches, et une queue... Ah ! Queu queue !
DÉSASTRES.
Allons, allons, mes amis, je n'ai plus qu'un conseil à vous donner ; la catastrophe va arriver bientôt, peut-être dans une heure, peut-être dans deux, peut-être dans une minute... Que ceux qui veulent faire leur testament aillent chez le notaire... Rentrez vos foins, fermez vos granges ; que ceux qui ne sont pas de la commune prennent des passeports, et que tous ceux qui sont en état de porter les armes se réunissent, fassent des patrouilles, et n'oublient pas de crier qui vive ! De quart d 'heure en quart d 'heure ; que chacun acquitte ses petites dettes ; par exemple, vous, Jean-Louis, vous me devez une fluxion de poitrine ; vous me devez encore autre chose.
JEAN-LOUIS.
Oui, je vous dois une goutte.
DÉSASTRES.
En me payant la fluxion de poitrine, vous me payerez la goutte ; toi, Colas, tu me dois trois mois de barbe.
COLAS.
Ils n'expirent que demain.
DÉSASTRES.
Ne vas-tu pas te faire tirer l'oreille pour un jour de barbe... Demain, nous serons peut-être tous rasés.... Allons, allons.
CHOEUR.
AIR en carillon.
Dans nos maisons
Rentrons
Vite, vite, vite,
| 145 | Et resserrons, |
Et nos vins, et nos moissons.
UN PAYSAN.
Moi, de c'pas ci,
Cours embrasser ma Brigitte.
LA PAYSANNE.
Moi, mon ami,
| 150 | J' voulons mourir avec lui. |
CHOEUR.
Dans nos maisons, etc.
Tout le monde sort, excepté Désastres.
SCÈNE VIII.
DÉSASTRES, seul.
Allons, voilà le moment arrivé, il faut la danser : il y a longtemps que je me doutais de cet événement ; il y a quinze jours que j'ai vu que la conjonction de la lune et du soleil ne se passait pas dans les règles astronomiques ; tout ça roulait, roulait, du septentrion au midi, et déclinait vers ce que nous appelons la queue du dragon. Je me tue de dire à ceux qui assurent qu'il n'y a pas de danger : Mais remarquez donc que voilà plusieurs printemps d'escamotés, plusieurs étés d'arriérés ; qu'autrefois nous mangions les petits pois quinze jours plutôt. Eh bien ! Personne ne m'écoutait ; on disait partout : Monsieur Désastres est un imbécile, Monsieur Désastres est un alarmiste ; il n'y avait que Monsieur de la Lande qui eût confiance en moi. Quand je le rasais, il me disait toujours : Désastres, il est temps que ça finisse. Il avait raison ; car je vois bien que cette fois-ci il faut faire son paquet. Eh bien ! Bene sit, on le fera ; cependant, si je pouvais voir le coup d 'oeil, je ne serais pas fâché. Je vais passer ma robe de chambre et mon bonnet de nuit, et au premier signal, je me mets à ma croisée, et je regarde défiler le monde ; ça doit faire un coup d 'oeil pittoresque.
SCÈNE ??.
Désastres, Colas.
COLAS, effrayé.
Monsieur Désastres ! Monsieur Désastres ! Eh bien ! J'ai fait tout ce que vous m'avez dit ; je viens de mettre ordre à mes affaires ; tous mes foins sont serrés, mes grains sont au grenier, mon vin est en cave, et j'ai le double de mon testament dans ma poche.
DÉSASTRES.
Et ton bien ?
COLAS.
Mon bien, je l'ai passé sur la tête de ma soeur, au dernier vivant.
DÉSASTRES.
Je me serais chargé de tout cela si tu avais voulu.
COLAS.
Cependant une chose m'inquiète.
DÉSASTRES.
Eh ! Quoi donc ?
COLAS.
C'est une espèce de dépôt que feu Monsieur Dorval, l'oncle de Va-de-Bon-Coeur, m'a laissé en mourant.
DÉSASTRES.
Eh bien ! Mon ami, il faut le rendre.
COLAS.
J'entends bien ; mais c'est que si je le rends, je ne l'aurai plus.
DÉSASTRES.
Ah ! Parbleu, j'entends bien que si tu le rends, tu ne l'auras plus ; alors je te conseille de le garder.
COLAS.
Qui ; mais si je le garde et que la fin du monde arrive, comme vous me l'avez prédit, ça va me faire un fameux poids sur la conscience.
DÉSASTRES.
Oh ! Pour un poids sur la conscience, il n'y a pas de doute... Combien dois-tu ?
COLAS.
Cent pistoles.
DÉSASTRES.
Eh bien ! Tu auras un poids de mille livres sur la conscience. Ah ! Ça, tu as fait les affaires, je vais faire les miennes ; la faim commence à se faire sentir.
COLAS.
C'est donc bientôt.
Le temps s'obscurcit.
DÉSASTRES.
Non, je parle de mon appétit. Il n'y a pas de mal de se lester un peu dans ses derniers moments.
Il sort.
SCÈNE X.
COLAS, seul.
Le temps se couvre.
Et moi, je n'ai plus ce courage là. Ah ! Ça, ces cent pistoles, les rendrai-je t'y, ou ne les rendrai-je t'y pas ?
SCÈNE XI.
Colas, Va-de-bon-coeur.
VA-DE-BON-COEUR, arrive en chantant.
AIR : Nous n'avons qu'un temps à vivre.
Nous n'avons qu'un temps à vivre,
À partir me voilà prêt :
| 155 | L'homme sage, avant d'être ivre, |
Doit sortir du cabaret.
L'homm' de loi meurt sur un grimoire,
Le joueur ponte en se r'tirant, [ 2 ponte : Au jeu d'hombre, l'as rouge quand on joue en coeur ou en carreau. [L]]
L'ivrogn' ne s'en va qu'après boire ;
| 160 | Pour moi j'm'en vais en chantant. |
Nous n'avons qu'un temps, etc.
COLAS.
Qu'est-ce qui chante donc ? Ah ! C'est Va-de-Bon-Coeur. Est-ce qu'il vient de l'autre monde quand nous y allons ?
VA-DE-BON-COEUR.
Qui va là ?
COLAS.
C'est moi.
VA-DE-BON-COEUR.
Qui toi ?
COLAS.
Colas.
VA-DE-BON-COEUR, à part.
Ah ! C'est ce coquin de Colas.
COLAS.
Que venez vous faire dans nos derniers moments ?
VA-DE-BON-COEUR.
Je viens pour te sommer...
COLAS.
Comment ?
VA-DE-BON-COEUR.
Toi ou celui qui est dépositaire de mon patrimoine.
AIR : Corneille nous fait ses adieux.
En dépôt, mon oncle a remis
À l'un des bourgeois de c'village,
Tout mon bien, quand nos ennemis
| 165 | Au loin exerçaient mon courage |
Ma part doit êtr' là quand je r'viens,
Je n'prétends pas à cell' des autres :
Mais vous d'vez nous garder nos biens
Lorsque nous défendons les vôtres.
COLAS.
C'est juste. Quand on doit.... On doit ; aussi qu'on fasse voir un titre, et mes comptes...
VA-DE-BON-COEUR.
Ah ! Coquin ; c'est là-haut que tu les rendras tes comptes.
COLAS, à part.
Le militaire y croit, il faut que j'y croie.
VA-DE-BON-COEUR.
Il tremble, je le tiens.
COLAS, à part.
Faut faire une bonne fin.
Haut.
Monsieur Va-de-Bon-Coeur, j'ai là cent pistoles.
VA-DE-BON-COEUR.
Tu as cent pistoles qui sont à moi ?
COLAS.
Je n'ai pas dit cela.
VA-DE-BON-COEUR.
Mais qui ne sont pas à toi.
COLAS.
Je n'ai pas dit ça non plus.
VA-DE-BON-COEUR.
Va, dans une heure, à toi ou à d'autres, ce sera la même chose.
COLAS.
Hélas ! Je le savons ben.
Ici on entend le tonnerre dans le lointain ; on voit les éclairs par intervalles ; le ciel s'obscurcit.
VA-DE-BON-COEUR, à part.
Voilà un orage qui vient fort à propos.
Haut.
Tiens, voilà que ça commence.
COLAS.
Monsieur Va-de-Bon-Coeur, v'là les cent pistoles.
VA-DE-BON-COEUR.
Donne donc.
COLAS, à part, et s'arrêtant.
Mais si la catastrophe n'arrivait pas.
VA-DE-BON-COEUR.
Les nuages approchent.
AIR du Vaudeville des Boxeurs.
| 170 | Tu vas voir tomber la grêle. |
COLAS.
J' la sens déjà...
VA-DE-BON-COEUR.
Vois l'éclair
Qui brill' d'une clarté nouvelle.
COLAS.
Mais vraiment c'est assez clair.
VA-DE-BON-COEUR.
| 175 | Et la foudre qui s'en mêle. |
COLAS.
All' sort, je crois, de l'enfer,
Pour nous
Punir tous.
Le ciel frappe, frappe,
| 180 | Tape, |
Pour nous
Punir tous ;
Le ciel frappe les grands coups.
On entend la trompette.
SCÈNE ???.
Les mêmes, La mère Gervais, Villageois, Villageoises, entrant successivement.
VA-DE-BON-COEUR.
AIR : Un petit homme avec sa hache ; ou : Vaudeville de la Garde nationale.
Entends-tu la trompette qui sonne ?
Des signaux ce bruit est le premier ;
| 195 | Amendes-toi, tout te l'ordonne : |
Voilà le jugement dernier !
On entend la trompette.
CHOEUR.
Entends-tu la trompette qui sonne ?
Des signaux ce bruit est le premier ;
Amendons-nous, tout nous l'ordonne :
| 200 | Voilà le jugement dernier ! |
VA-DE-BON-COEUR.
Que chacun, sans plus attendre,
Rende ici tout ce qu'il prit.
COLAS, à genoux.
V'là vot' argent, j'vas vous l'rendre ;
Je ne rendrai pas l'esprit.
Il rend l'argent.
La trompette sonne, et le tonnerre tombe. Tout le monde se jette à genoux.
CHOEUR, VA-DE-BON-COEUR.
| 205 | Entends-tu la trompette qui sonne, etc. |
VA-DE-BON-COEUR.
Lucette est à moi. Mère Gervais ; v'là cent pistoles pour nous mettre en ménage.
Le temps s'éclaircit.
LA MÈRE GERVAIS.
Ah ! Un moment, je l'ai promise à Colas.
COLAS, se relevant.
J' n'en voulons plus, une fille qui...
VA-DE-BON-COEUR.
Qu'appelles-tu une fille qui ?
SCÈNE XIII ET DERNIÈRE.
Colas, Va-de-bon-coeur, Lucette, Mère Gervais, Désastres, Villageois, Villageoises.
DÉSASTRES, à sa croisée.
Mes amis, mes bons amis, grande nouvelle, je viens de recevoir des lettres de Paris ; il n'y aura pas de fin du monde.
TOUS.
Le monde ne finira pas !
DÉSASTRES.
Je suis bien aise de vous apprendre quelque chose qui puisse vous faire plaisir.
COLAS.
Venez donc nous conter ça. Ah ! Tant mieux.
DÉSASTRES, arrivant en scène.
Nous avons obtenu un délai ; ça n'est pas sans peine.
COLAS.
Un délai.
DÉSASTRES.
Un délai de cent sept ans. Ainsi vous avez le temps de faire du ratafia, et de le boire encore très bon.
COLAS.
Ah ! Ça, qu'est-ce que vous êtes donc venu nous chanter avec votre lunette, qu'il y avait un animal dans le soleil ?
DÉSASTRES.
Tu as vu un animal comme moi. Eh bien ! Mon ami, l'animal dans le soleil n'a pas de rapport avec la fin du monde... Cependant il est possible que nous ayons erré. Apporte le télescope... Je veux voir si les verres sont en bon état.
Colas apporte le télescope.
Donne.
COLAS.
Un moment.
DÉSASTRES.
Ah ! Ça, faut-il nous fâcher ?
Il va pour arracher le télescope des mains de Colas ; le télescope s'ouvre en deux, il en sort un chat ; tout le monde rit.
UN CUISINIER, emportant le chat.
A-t-on jamais vu mettre un chat dans un télescope ?
DÉSASTRES, avec humeur.
Parbleu ! Voyez le grand mal, vous les mettez bien dans vos casseroles. Certainement que le chat est encore plus bête que moi d'aller se cacher dans un télescope. Ce n'est pas là la place d'un chat... Il devait être sur les toits ou dans une gouttière.
COLAS.
Tout d'même, Monsieur Désastres, avec vot' télescope, vous vous êtes mis dedans.
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Notes
[1] Guignonant : Terme populaire. Irritant, impatientant. Cela est guignonant. [L]
[2] ponte : Au jeu d'hombre, l'as rouge quand on joue en coeur ou en carreau. [L]

