LES ILLUSTRES ENNEMIS

COMÉDIE

M. DC. LVII. AVEC PRIVILEGE DU ROY.

par Monsieur Thomas Corneille

Imprimé à ROUEN, par L. MAURRY, Pour AUGUSTIN COURBE Marchand Libraire, à PARIS, au Palais, dans la petite Salle des Merciers, à la Palme.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/03/2017 à 19:21:17.


À MADAME LA COMTESSE DE FIESQUE.

MADAME,

L'approbation dont il vous a plu vous montrer si libérale envers ce poème, m'est trop glorieuse pour la tenir plus longtemps secrète, et j'ose rendre public le remerciement que je vous en dois, afin d'apprendre au public que vous me l'avez donnée. Ainsi je satisfais tout ensemble mon devoir et ma vanité, et je souhaiterais pouvoir faire connaître à toute la terre combien je vous suis redevable, afin que toute la terre connut combien vous m'avez estimé. Cet effet de l'amour propre ne vous surprendra pas, vous savez trop qu'il est naturel à tous ceux qui se mêlent d'écrire, je tâche à me purger du reste de leurs défauts, mais je ne saurais me défendre de celui-ci, ni m'empêcher de vous dire que j'ai toujours dans l'esprit les douces idées de l'heureuse représentation de cet ouvrage qui fut faite il y a quelque temps en votre présence, que je revois à tous moments cette obligeante attention que vous lui prêtâtes, et que je prends plaisir sans cesse à me souvenir des applaudissements dont vous daignâtes l'honorer, et des témoignages avantageux que vous lui rendîtes. Après cela, MADAME, je ne puis que je n'aie quelque bonne opinion de moi-même ; y résister opiniâtrement, ce serait vous accuser d'injustice, et c'est ce que toute la France n'oserait faire, puis qu'il est certain que votre suffrage y sert de règle à celui des plus honnêtes gens de la Cour, que c'est trouver le bel art de leur plaire que de vous avoir plu, et que l'envie n'ayant osé jusqu'ici vous disputer le privilège de prononcer souverainement sur les plus belles choses, la moindre répugnance à s'attacher au jugement que vous en faites, passe auprès d'eux pour une marque infaillible d'une connaissance mal éclairée.

Celui que vous avez rendu depuis peu en ma faveur, a sans doute été au de-là de mes plus flatteuses espérances ; et toutefois, MADAME, il faut que j'avoue qu'il ne suffit point à cette insatiable soif de gloire où vous m'avez enhardi. Ce n'est pas que je n'envoie ces ILLUSTRES ENNEMIS vous faire hommage jusques dans votre cabinet, qu'afin qu'ils reçoivent de vous à la lecture, ce qu'ils en ont déjà reçu durant le récit. Je n'ose douter que je n'obtienne aisément cette demande, puisque c'est vous demander seulement que vous soyez toujours vous-même. Je dois savoir que le faux éclat de la représentation n'a point encore eu le pouvoir de vous éblouir, et que comme parmi toute sa pompe, les véritables défauts de nos plus brillantes productions n'échappent jamais aux lumières pénétrantes de votre discernement, leurs véritables beautés ne perdent rien auprès de vous pour être dénuées de ce dehors fastueux dont les revêtent nos théâtres. Je ne parle point de tant d'autres belles qualités, qu'il semble que le Ciel se soit plu assembler en votre personne, il me suffit d'en admirer la merveilleuse union, et d'être assuré que l'on imputera plutôt mon silence à mon respect, qu'à la crainte de me faire soupçonner de ces déguisements artificieux, qui pour élever trop haut ceux que l'on entreprend de louer, les font souvent perdre de vue, et qui les cachent si bien sous les apparences trompeuses de quelques vertus empruntées, qu'il est presque impossible de les reconnaître. Ce genre de flatterie, dont la plus vaste ambition se laisse quelquefois chatouiller, n'aura jamais de part aux éloges que vous avez droit de prétendre ; pour rien appréhender de ses industrieux mensonges, vous donnez matière à trop de glorieuses vérités, et il sera toujours plus difficile d'exprimer parfaitement tout ce que vous êtes, que de faire paraître avec adresse ce que les autres ne sont pas. Aussi, MADAME, n'ai-je pas la témérité de m'engager à une entreprise où les plus délicates plumes auraient peine à réussir, elle vous serait trop injurieuse, et je croirais me rendre peu digne de la protection dont je prends la liberté de vous importuner pour ce poème que je vous présente. Vous avez toujours témoigné tant de bonté pour moi, que j'ose me promettre que vous ne la lui refuserez pas, et que vous souffrirez qu'en vous présentant, je prenne l'occasion de vous rendre de très humbles grâces, non seulement pour les faveurs que vous lui avez prodiguées, mais pour celles que vous avez répandues sur ceux de ma façon qui l'ont précédé. Comme les sentiments d'estime que vous en avez laissé paraître en ont fait tout le succès, il y aurait de l'ingratitude à ne pas confesser que je vous en dois toute la gloire, et que l'ambitieuse ardeur de les mériter a plus contribué à donner de nouvelles forces à mon faible génie, que n'auraient fait les soins assidus de l'étude la plus sérieuse. Cette obligation que je vous ai, me paraît trop pressante pour différer davantage l'aveu public que je vous en fais.

Daignez l'agréer pour reconnaissance d'une partie de ce que je tiens de vous ; et puisque je ne suis pas assez considérable pour oser espérer de m'en pouvoir acquitter entièrement par mes services, soyez assez généreuse pour vous contenter de la respectueuse protestation que je fais d'être toute ma vie,

Madame, Votre très humble et très obéissant serviteur,

T. CORNEILLE.


ACTEURS

DON LOPE de Guzman, amant de Jacinte.

ENRIQUE, frère de Don Lope.

ALONSE DE ROXAS, ami de Don Lope et d'Enrique.

DON SANCHE, père de Don Alvar et de Jacinte.

DON ALVAR, amant de Cassandre.

DON RAMIRE, ami de Don Sanche.

DON LOUIS, Prévôt.

CASSANDRE, soeur de Don Lope.

JACINTE, fille de Don Sanche.

BLANCHE, suivante de Jacinte.

FLORE, suivante de Cassandre.

La scène est à Madrid.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Alonse, Enrique.

ALONSE.

Quoi, sans aucun respect, pour un léger outrage

Accabler d'infamie un homme de son âge,

Et démentant par là le sang dont vous sortez,

L'avoir fait maltraiter par des gens apostez !

5   Quel fruit espérez-vous de cette violence ?

ENRIQUE.

Quoi ! J'aurais plus longtemps souffert son insolence,

Et qu'au sang des Guzmans on osât reprocher

Qu'un murmure honteux n'aurait pu les toucher !

Il publie en tous lieux, ce Vieillard téméraire,

10   Que l'artifice seul nous acquiert un beau-frère,

Que l'hymen de Fernand est un hymen contraint,

Qu'il n'épouse ma soeur que parce qu'il nous craint,

Et qu'avec tant de bien il est hors d'apparence

Qu'un tel choix eût enfin borné son espérance.

15   Le Ciel ne souffre point de noeuds mal assortis,

Et s'il pouvait prétendre aux plus riches partis,

Au moins de notre sang la gloire est peu commune,

Et vaut bien aujourd'hui la plus haute fortune.

ALONSE.

Si la chose est ainsi, j'avouerai qu'il eut tort,

20   Mais on vous aura fait peut-être un faux rapport,

Et de vos sens fougueux croire le fier tumulte...

ENRIQUE.

Dans ces occasions le lâche seul consulte,

Reculer sa vengeance, est trahir son honneur,

Et le plus prompt remède est toujours le meilleur.

ALONSE.

25   Mais souvent à leur gré les violents courages,

Pour se croire un peu trop, se forment des outrages,

En vain la raison parle, ils ne l'écoutent plus,

Et vengent des affronts qu'ils n'ont jamais reçus.

Enfin d'un vain discours dont votre honneur s'offense,

30   Au moins Don Lope eut dû partager la vengeance,

Mais au déçu d'un frère...

ENRIQUE.

Ah ! Ne me blâmez point,

Je sais que son honneur à mon honneur est joint,

Mais quel que soit l'affront qu'en reçoit sa famille,

Pour se venger du père, il aime trop la fille,

35   Et quand de cet amour j'aurais lieu de douter,

Quoi qu'il me plaise faire, ai-je à l'en consulter ?

ALONSE.

Vous emporter ainsi dans ce qui l'intéresse,

C'est avec trop d'empire user du droit d'aînesse,

Jacinte est fille unique, et l'éclat de ses biens

40   Pour arrêter un coeur a de puissants liens,

Deviez-vous ruiner sa plus douce espérance ?

ENRIQUE.

Elle est basse, elle est vaine, et c'est dont je m'offense.

ALONSE.

Si le nom de Guzman marque un illustre sang,

Don Sanche est estimé, Don Sanche a quelque rang,

45   Et sans se faire tort, sans trahir sa famille,

Don Lope aux yeux de tous peut épouser sa fille.

ENRIQUE.

Quoi, les Lares déjà, les Mendoces confus,

De ce Vieillard avare ont souffert des refus,

Et Don Lope cédant à l'ardeur qui le dompte,

50   Osera s'exposer à cette même honte ?

Non, j'imagine encor un moyen plus certain

D'empêcher un amour aussi lâche que vain.

Un de ceux dont l'audace a servi ma colère

S'ira dire à Don Sanche employé par mon frère,

55   Afin que par lui seul se croyant affronté,

Il détruise un espoir trop longtemps écouté.

ALONSE.

Mais il aime sa fille ?

ENRIQUE.

Oui, je sais qu'il l'adore,

Mais je l'ai déjà dit, et vous le dis encore,

À quoi que cet amour pût enfin l'obliger

60   Ce sera le servir que de l'en dégager.

Un refus en serait l'indigne récompense.

ALONSE.

Pesez mieux un dessein d'une telle importance,

Car comment s'assurer sur ces lâches esprits

Qui mettent et leur vie et leur honneur à prix ?

65   Leur commerce honteux, quoi que vous veuillez croire,

Déjà d'un noir reproche a souillé votre gloire,

Et vos emportements qu'on leur oit approuver,

Me font craindre pour vous ce qui peut arriver.

ENRIQUE.

Et moi, quoi qu'on murmure et quoi qu'il en puisse être,

70   Seul de mes actions je veux être le maître,

Mais puisque leur appui vous semble hasardeux,

Faites ici pour moi ce que j'obtiendrais d'eux.

Don Sanche vous estime, il vous croit, et j'espère...

ALONSE.

Que me proposez-vous ? Moi, trahir votre frère ?

ENRIQUE.

75   Ce murmure insolent au mépris des Guzmans

De ce Vieillard pour lui fait voir les sentiments,

Et quoi que son amour ait pu lui faire croire,

Le rendre sans espoir, c'est assurer sa gloire.

Enfin vous le pouvez, c'est par vous que j'attends

80   L'infaillible succès de ce que je prétends,

Et si votre amitié s'obstine à s'en défendre,

D'autres que vous peut-être oseront l'entreprendre.

ALONSE.

Non, j'ai pu balancer, mais puisque je connais

Qu'à Don Lope par là je signale ma foi,

85   Pour abuser Don Sanche employer l'artifice,

N'est pas, à mon avis, une grande injustice.

C'est ici qu'il demeure, et je vais de ce pas

Lui tendre un piège adroit qu'il n'évitera pas,

Adieu, laissez-moi seul, je vois sa porte ouverte.

ENRIQUE.

90   Allez, ne perdons point l'occasion offerte,

Rendez suspect mon frère, et s'il en est besoin

Faites-moi de l'outrage et complice et témoin.

ALONSE, seul.

Oui, lâche et faux ami, j'accuserai ton frère,

Mais plus pour le servir, que pour te satisfaire,

95   Et tu verras bientôt par quel heureux détour

Sur tes propres conseils j'appuierai son amour.

Feignant de t'applaudir, j'empêcherai peut-être...

Mais je vois Blanche.

SCÈNE II.
Alonse, Blanche.

ALONSE.

Et bien, Blanche, que fait ton maître ?

BLANCHE.

Vous l'eussiez rencontré quelques moments plutôt,

100   Tout à l'heure...

ALONSE.

  Il suffit, je le verrai tantôt.

SCÈNE III.
Jacinte, Blanche.

JACINTE.

Qui parlait avec vous, Blanche ?

BLANCHE.

Pour quelque affaire

Alonse de Roxas demandait votre père.

JACINTE.

Je ne m'étonne point qu'en cette occasion

Ses amis prennent part à sa confusion,

105   Alonse, dont chacun estime le courage,

Venait s'offrir sans doute à venger son outrage,

Et contre un ennemi dont le coeur est si bas...

BLANCHE.

Madame, vous pleurez ?

JACINTE.

Qui ne pleurerait pas ?

Souffre à mon déplaisir dans d'inutiles larmes

110   La funeste douceur de chercher quelques charmes,

Et qu'au défaut du sang qu'exigent nos malheurs,

À mes tristes ennuis mes yeux donnent des pleurs.

Mais si je pleure, hélas ! C'est le désavantage

Que reçoit en naissant notre sexe en partage.

115   Il semble qu'en effet la nature en courroux,

Mère par tout ailleurs, est marâtre pour nous,

Les plus riches présents que nous obtenions d'elle,

Sont de faibles appuis sur qui l'honneur chancelle,

On flatte nos beautés, nous croyons ce qu'on dit,

120   Et notre front alors n'est pas seul qui rougit,

Nous en voyons la preuve, et tous les jours infâme

Un père par sa fille, un mari par sa femme.

Défaut honteux pour nous, pour eux injurieux !

L'honneur de tous les biens est le plus précieux,

125   Et par un vieil abus difficile à comprendre,

Nous le pouvons ôter, et ne saurions le rendre.

BLANCHE.

Tout le monde vous plaint, et blâme hautement

D'un ennemi caché le vil ressentiment,

On en parle par tout ; mais je vois qu'on ignore,

130   Par ces gens apostez, quel bras vous déshonore,

On en cherche l'auteur, sans le pouvoir trouver.

JACINTE.

Et c'est moi-même à quoi je ne fais que rêver ;

Mais quoi que sur ce point mon esprit se figure,

Il dément aussitôt sa propre conjecture ;

135   Non qu'il ne soit trop vrai que mon père en ces lieux,

S'il n'a des ennemis, a beaucoup d'envieux.

Ce grand amas de biens qui regarde sa fille

Dont un oncle en mourant enrichit sa famille...

Hélas ! Ce souvenir réveille mes douleurs,

140   Au sort de Don Alvar donnons ici des pleurs.

Aux Indes vers cet oncle allant faire voyage,

Ce frère infortuné périt par un naufrage,

Et ces riches trésors à lui seul destinez

Soudain à mon espoir furent abandonnez.

145   Incommodes faveurs d'une fortune ingrate

Qui m'est le plus contraire alors qu'elle me flatte,

Et m'élevant trop haut s'oppose au plus beau feu

Dont la vertu jamais autorisa l'aveu !

Tu sais, Blanche, tu sais si Don Lope en fut digne.

BLANCHE.

150   Ainsi que son amour son respect est insigne,

Et certes vous devez d'autant plus l'estimer,

Qu'avant tant de fortune il daigna vous aimer,

Que votre vertu seule est ce qui sut lui plaire.

JACINTE.

Hélas, cette raison l'est-elle pour un père

155   Qui de ces nouveaux biens goûtant l'indigne appas,

Ne voit presque pour moi que des partis trop bas ?

Ainsi d'un noble sang quel que soit l'avantage,

Lui proposant Don Lope on lui ferait outrage.

D'un amour si secret ne t'étonne donc plus,

160   Il tâche à s'épargner la honte d'un refus,

Et son feu que soutient un rayon d'espérance,

Attendant tout du temps se contraint au silence,

Mais cessons d'y penser ; aussi bien aujourd'hui

Mon coeur, ce triste coeur n'est plus digne de lui,

165   Pour m'aimer dans la honte il aime trop la gloire,

Et l'affront... Mais que vois-je ! Ô Dieux ! Le puis-je croire ?

SCÈNE IV.
Don Lope, Jacinte, Blanche.

JACINTE.

Quoi Don Lope, est-ce vous dont l'abord indiscret,

D'un amour si caché vient rompre le secret ?

Entrer ainsi chez moi sans crainte de mon père !

170   Sont-ce là ces serments d'aimer et de se taire ?

Sont-ce là ces respects ? Est-ce là cette foi ?

Enfin Don Lope, enfin est-ce vous que je vois ?

DON LOPE.

Oui, Madame, et chez vous si j'ose ainsi paraître,

Ne me soupçonnez point d'être parjure ou traître.

175   Toujours ce grand mérite est l'objet de mes feux,

Toujours mêmes respects accompagnent mes voeux,

Et s'il m'était permis lors que j'ai tout à craindre...

JACINTE.

Parlez, parlez, Don Lope, et sans plus vous contraindre,

Aussi bien ces respects sont pour moi superflus,

180   Et qui n'a plus d'honneur ne les mérite plus.

DON LOPE.

Je vous entends, Madame, et le sort qui m'accable

Cherche dans vos malheurs à me rendre coupable,

Un vif ressentiment vous fait déjà penser,

Que qui sait votre honte aurait dû l'effacer,

185   Et ce n'est pas pour plaire à votre âme affligée

Que m'offrir à vos yeux sans vous avoir vengée.

Mais sur un bruit confus qui m'apprend vos ennuis,

Jugez ce que j'ai pu, jugez ce que je puis,

Car enfin si ce bruit, si ce confus murmure

190   M'eut appris l'ennemi comme il a fait l'injure,

Son trépas ou le mien vous eut déjà fait voir

Que Don Lope vous aime et qu'il sait son devoir.

Mais ne pouvant d'ailleurs en tirer de lumière,

C'est, Madame, de vous que j'attends grâce entière,

195   Et qu'acceptant mon bras pour finir vos malheurs,

Vous m'apprendrez quel sang doit essuyer vos pleurs.

JACINTE.

Et ne voyez-vous pas qu'en une telle offense

Vous feriez peu pour nous d'en prendre la vengeance,

Et qu'oser s'y servir d'un secours étranger,

200   C'est en punir l'auteur et non pas se venger.

Ce sang de l'offenseur qu'un tel affront demande

Il faut que l'offensé lui-même le répande,

Que le sien tout émeu d'un spectacle si doux

En le voyant couler bouillonne de courroux,

205   Et qu'un tel mouvement dans sa source agitée,

Purge l'indignité qu'il avait contractée.

DON LOPE.

Mais quand l'âge s'oppose...

JACINTE.

Ah, cessez d'y songer,

Pour venger une injure il faut la partager,

Et l'on voit rarement qu'un vieillard qu'on affronte

210   Sur un autre qu'un fils puisse épandre sa honte.

DON LOPE.

Comme un fils la partage, un fils peut l'effacer ?

JACINTE.

Sans doute qu'il le peut, mais que sert s'y penser,

Don Alvar n'étant plus...

DON LOPE.

Ah ! Permettez de grâce

Que de ce frère mort j'aille tenir la place,

215   Et que m'offrant pour fils à Don Sanche outragé,

Je tâche à rendre ainsi son malheur partagé.

Il demande du sang, et brûlant d'en répandre

J'en acquerrai le droit si je deviens son gendre,

Et le mien par l'hymen dans le sien confondu

220   Devra celui d'un lâche à son honneur perdu.

Voila ce que pour vous l'amour me porte à faire,

Et si jusques ici ma flamme a dû se taire,

Je crains peu qu'un refus fasse rougir mon front

Quand je lui veux pour dot demander son affront.

JACINTE.

225   Si de ces sentiments votre âme est prévenue,

Apprenez qu'en m'aimant vous m'avez mal connue,

Et que je porte un coeur assez fier, assez haut,

Pour se dérober même à l'ombre d'un défaut.

Je vous aime, il est vrai, mais l'auriez vous pu croire,

230   Sans croire en même temps que j'aime votre gloire,

Et que de son éclat je suis jalouse au point

De vivre sans bonheur pour n'en triompher point.

Ne vous flattez donc plus d'une vaine espérance

Qui blesse votre honneur, dont ma vertu s'offense.

235   Si j'eusse hier estimé le bonheur d'être à vous,

Je vous dois aujourd'hui refuser pour époux,

Et ne pas m'exposer à ce reproche infâme,

Que le manque d'honneur me rendit votre femme.

Non, aucun n'aura droit de publier un jour

240   Que Don Lope à ce prix acheta mon amour,

Que bien qu'elle fut due à son mérite insigne

Je ne pus être à lui que quand j'en fus indigne,

Et qu'enfin il fallut pour mériter sa foi

Qu'il trouvât quelque chose à suppléer en moi.

DON LOPE.

245   Quoi, vous refuseriez un coeur qui vous adore ?

JACINTE.

Quoi, je pourrais souffrir ce qui me déshonore ?

DON LOPE.

J'assure votre honneur, et c'est là vous aimer.

JACINTE.

Je conserve le vôtre, et c'est vous estimer.

DON LOPE.

Hélas ! Que cette estime est contraire à ma flamme !

JACINTE.

250   Accusez-en le Ciel sans m'en donner le blâme.

DON LOPE.

Que vous secondez bien sa funeste rigueur !

JACINTE.

Assez mal, et sans doute aux dépens de mon coeur,

Mais ma raison s'égare, et ce coeur trop sincère...

BLANCHE.

Madame.

JACINTE.

Qu'est-ce Blanche ?

BLANCHE.

255   Alonse et votre père...

JACINTE.

  Entrons ici de grâce, et surtout gardez bien

Que de cette entrevue on ne soupçonne rien.

SCÈNE V.
Don Sanche, Alonse.

DON SANCHE.

Quel funeste conseil vous voulez que j'embrasse !

Consentir qu'il me voit, et qu'il me satisfasse !

ALONSE.

Mais enfin cent raisons vous y doivent porter,

260   Que servirait encor de vous les répéter ?

Outre que son pouvoir égale sa noblesse...

DON SANCHE.

Endurer qu'il triomphe ainsi de ma faiblesse !

ALONSE.

Je vous l'ai déjà dit, il est au désespoir

Que par de faux rapports on l'ait pu décevoir.

265   D'une indigne vengeance il dût prévoir l'issue,

Il dût moins s'emporter, mais l'offense est reçue.

DON SANCHE.

Et de grâce, son nom ?

ALONSE.

Quand vous m'aurez promis

D'accepter un accord qui vous doit rendre amis.

DON SANCHE.

Quoi, mon lâche ennemi lors même qu'il s'accuse

270   En serait quitte ainsi pour quelque vaine excuse,

Et tant que je vivrai l'on verrait sur mon front,

Les traits mal effacez d'un si sanglant affront ?

ALONSE.

Donc s'il pouvait s'offrir une voie assez prompte

Par où de votre injure il partageât la honte,

275   Et qu'attirant sur lui l'affront qu'il vous a fait,

De cette violence il démentit l'effet ?

DON SANCHE.

Comment la démentir, si loin de s'en défendre...

ALONSE.

Ne le pourrait-il pas se faisant votre gendre ?

Lors avec votre honneur dans le sien intéressé,

280   Confondant l'offenseur avecque l'offensé,

L'hymen ayant uni son sang avec le vôtre,

La pureté de l'un rendrait l'éclat à l'autre,

Puisqu'on ne vit jamais dans un même sujet

Subsister d'un affront et l'auteur et l'objet.

DON SANCHE.

285   Ah ! Si par cette voie un sang impur se change,

Il vaut bien mieux choisir un gendre qui me venge.

ALONSE.

Ne pouvant le choisir que sous de rudes lois,

À moins que de descendre, êtes vous sûr du choix ?

D'ailleurs cet ennemi que vous voulez connaître,

290   Est d'un rang qu'on respecte et qu'on craindra peut-être,

Et ce rang dans la Cour lui donne un tel appui,

Que peu voudront pour vous s'engager contre lui.

DON SANCHE.

Quoi donc, c'est seulement en lui donnant ma fille

Que je puis rétablir l'honneur de ma famille ?

ALONSE.

295   Y croyez-vous trouver un remède plus doux ?

DON SANCHE.

Il est mon ennemi, j'en ferais son époux !

Ce remède est pour moi pire que le mal même.

ALONSE.

Il le faut violent quand le mal est extrême.

Mais enfin résolvez, si je n'obtiens ce point,

300   Son nom est un secret que vous ne saurez point.

DON SANCHE.

À quelle indignité me voulez-vous contraindre ?

ALONSE.

Je sais ce que je fais, cessez de vous en plaindre.

Mais ne m'en croyez pas, et d'un esprit remis

Allez sur cet accord consulter vos amis.

DON SANCHE.

305   Je veux que leur aveu réponde à votre attente ;

Mais qui m'assurera que ma fille y consente,

Que son esprit soumis cède sans résister ?

SCÈNE VI.
Don Sanche, Alonse, Jacinte.

JACINTE.

Moi-même, puisqu'enfin vous en pouvez douter.

Si du Ciel en naissant je reçus quelque outrage,

310   Au dessus de mon sexe il m'enfla le courage,

Et ce doit être un charme à mes tristes ennuis

De vous venger du moins autant que je le puis.

DON SANCHE.

Quoi, sans connaître à qui cet hymen te destine...

JACINTE.

Ah ! Jugez mieux d'une âme où la vertu domine.

315   M'informez de son nom ce serait balancer

Sur ce grand sacrifice où je dois me forcer,

Ce serait à mon coeur par cette connaissance,

Mendier lâchement un peu de complaisance

Et souffrir qu'on doutât si m'aimant plus que vous

320   Je satisfais un père, ou choisis un époux ;

Non non, et quel qu'il soit, je n'en suis point en peine,

Je ne puis voir en lui que l'objet de ma haine,

Et de tous les tourments le plus affreux pour moi,

C'est sans doute celui de recevoir sa foi,

325   Mais vous devant le jour et le sang qui m'anime,

Je dois à votre honneur une grande victime,

Et crois ne pouvoir mieux en rétablir le cours

Qu'en lui sacrifiant le bonheur de mes jours.

DON SANCHE.

C'est trop, et je m'oppose à ce devoir sévère

330   Qui n'arrête tes yeux que sur l'affront d'un père,

Vois ce gouffre de maux où tu veux t'exposer,

Soupire en le voyant, et crains de trop oser.

JACINTE.

Je vois tout ce que j'ose, et ma vertu se fâche

Qu'en moi vous soupçonniez rien de bas ni de lâche,

335   L'ardeur de vous venger remplit trop mes désirs,

Pour abaisser mon âme à de honteux soupirs.

Si mon sexe aujourd'hui m'avait permis les armes,

Vous auriez vu du sang où vous craignez des larmes,

Mais je ferai du moins tout ce qu'il peut souffrir,

340   Et ne pouvant tuer, je saurai bien mourir.

DON SANCHE.

Ta vertu me ravit, viens, viens, que je t'embrasse.

JACINTE.

Croyez-vous que par là notre honte s'efface ?

Ne perdez point de temps.

DON SANCHE.

Allons voir nos amis,

Et sachons quel accord me peut être permis.

SCÈNE VII.
Don Lope, Jacinte, Blanche.

JACINTE.

345   Prenez ce temps, Don Lope, et de peur qu'on me blâme,

Si son retour trop prompt...

DON LOPE.

Je le prendrai, Madame,

Adieu, mais prenez garde au serment que je fais,

Je vous quitte aujourd'hui pour ne vous voir jamais.

Vous engagez ailleurs la foi qui m'est promise,

350   On conspire ma mort, votre aveu l'autorise,

J'en viens d'ouir l'arrêt, et n'ai point éclaté,

Non qu'un reste d'amour m'en ait sollicité,

Non que de mes respects je garde la mémoire,

Mais parce que j'ai dû cet effort à ma gloire,

355   Et que j'eusse rougi qu'un mouvement jaloux

Eût convaincu mon coeur d'avoir brûlé pour vous.

JACINTE.

Ah ! ne vous plaignez point où je suis seule à plaindre,

L'effort est grand sans doute où j'ai su me contraindre,

Mais je n'ai pas jugé qu'un plus bas sentiment

360   Méritât d'avoir eu Don Lope pour amant,

Et comme vos vertus par leur éclat sublime

Pour gagner mon amour s'acquirent mon estime,

C'est par là seulement que j'espère à mon tour

M'acquérir votre estime, en perdant votre amour.

DON LOPE.

365   Vous l'acquerrez, Madame, et vous le devez croire,

Si l'infidélité mérite quelque gloire.

JACINTE.

Si mes feux aujourd'hui vous semblent inconstants,

Suspendez votre plainte, et laissez faire au temps.

DON LOPE.

Le temps n'adoucit point des malheurs de la sorte.

JACINTE.

370   Le temps vous fera voir que votre amour s'emporte,

Et qu'enfin quel que soit le dessein qu'on ait fait,

Pour en blâmer la cause, il en faut voir l'effet.

DON LOPE.

Hélas ! Et quel effet dois-je attendre du vôtre,

Quand de ce qui m'est dû l'on enrichit un autre ?

375   Oui, mon rival triomphe, et mon espoir est vain,

N'avez vous pas promis de lui donner la main ?

JACINTE.

Je le ferai sans doute.

DON LOPE.

Et vous serez sa femme ?

JACINTE.

Moi ! Cette lâcheté pourrait m'entrer dans l'âme ?

DON LOPE.

Que m'avez vous donc dit, ou qu'est-ce que j'apprends ?

380   Et comment accorder deux points si différents ?

JACINTE.

Si pour les accorder vous manquez de lumière,

Connaissez aujourd'hui mon âme toute entière,

Et de l'heur d'un rival cessant d'être jaloux,

Confessez que mon coeur était digne de vous.

385   L'espoir de mon hymen n'est qu'une attente vaine,

Sous ce trompeur aveu je le livre à ma haine,

Et lui donnant la main, je sème un faux appas,

Qui sans aucun soupçon l'attire dans mes bras,

Où ma main dans son sang, au gré de mon envie,

390   Venge avec mon honneur le repos de ma vie.

Êtes-vous satisfait ?

DON LOPE.

Hélas ! si je le suis,

Vous même jugez-en, jugez si je le puis.

Par lui seul votre honneur à l'outrage est en bute,

Et quoi que contre lui votre haine exécute,

395   Après le noir effet de son lâche dessein

Il mourra glorieux, s'il meurt de votre main.

Non, il faut que par moi sa mort vous satisfasse,

Qu'elle soit un supplice et non pas une grâce.

Le plus rude trépas lui deviendrait trop doux

400   S'il avait pu se dire un moment votre époux :

Au nom de cette amour ferme, pure, sincère...

JACINTE.

Brisons-là, je crains trop le retour de mon père,

Éloignez-vous, de grâce, et recevez ma foi

Que je me souviendrai de ce que je vous dois.

DON LOPE.

405   Ah, Madame, ajoutez...

JACINTE.

  Je n'ai plus rien à dire.

DON LOPE.

Que mon rival...

JACINTE.

Sortez, ou bien je me retire.

DON LOPE.

Rigoureuse vertu que l'on doit admirer !

Hélas ! À quels tourments me viens-tu préparer !

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Don Lope, Cassandre, Flore.

DON LOPE.

C'était peu que toujours son devoir trop fidèle

410   Contre ma passion eût combattu pour elle,

Quand pour la mériter je crois voir quelque jour,

Un fier motif d'honneur s'oppose à mon amour,

Et quoi qu'à mes soupirs son coeur soit favorable,

Cet honneur, ce devoir, tout est inexorable.

415   Dures extrémités ! Qui le croirait, ma soeur,

Que le Ciel me traitât avec autant de rigueur,

Que pouvant espérer d'avoir pour moi le père,

La vertu de la fille à mes voeux fut contraire,

Et seule mit obstacle au plus charmant espoir

420   Que jamais un amant eut droit de concevoir ?

Je la perds, mais hélas ! Perdant tout avec elle,

La façon de la perdre est pour moi si cruelle,

Que toute ma constance et frémit et s'abat

Aux menaces d'un coup dont elle craint l'éclat.

425   Ce n'est point un rival dont l'amour préférée

Me dérobe une foi si saintement jurée,

Ce n'est point un vieillard dont l'ordre impérieux

Arrache à mon espoir un bien si précieux.

Sans qu'un Rival l'y porte, ou qu'un père l'ordonne,

430   Elle même s'engage, elle même se donne,

Et par ce sacrifice, à son honneur offert,

Veut être digne au moins de l'amant qu'elle perd.

Rigoureuse faveur ! Tyrannique maxime !

CASSANDRE.

Sa résolution mérite qu'on l'estime,

435   Et son coeur par l'amour vainement combattu

M'oblige en vous plaignant d'admirer sa vertu.

DON LOPE.

Vous devez davantage aux troubles de mon âme.

Votre amitié, ma soeur, a fait naître ma flamme,

Et je n'ai pu la voir si souvent avec vous,

440   Sans voir, sans découvrir cet éclat vif et doux,

Cette vertu modeste, et ce rare mérite

Dont le charme à l'amour secrètement invite,

Et de tant de beautés voyant l'illustre appas,

Puisque j'avais un coeur, pouvais-je n'aimer pas ?

445   Ainsi quelques ennuis où cet amour m'expose,

M'ayant laissé la voir, vous en êtes la cause,

Et pour moi vos bontés agiraient lâchement,

De plaindre en moi le frère, et négliger l'amant.

Voyez-la donc, ma soeur, cette fille adorable,

450   Montrez-lui ce respect toujours inébranlable,

Ce feu tenu secret avecque tant de soin,

Qu'il n'a souffert que vous jusqu'ici de témoin ;

Mais c'est ce qui me perd, sans ce fâcheux silence

Alonse en eut reçu l'entière confidence,

455   Et ne m'eût pas réduit par ces cruels avis

À mourir de douleur si je les vois suivis.

C'est lui, ma soeur, c'est lui qui propose à Don Sanche

Cet odieux hymen où l'un et l'autre penche :

Mais si mon désespoir doit enfin éclater,

460   Pour mon Rival peut-être il est à redouter.

CASSANDRE.

Quoi que de ses avis vous ayez à vous plaindre,

Voyez-le, cet Alonse, avant que d'en rien craindre,

Il vous cherche par tout avec empressement.

DON LOPE.

C'est à votre prière ? Avoués franchement.

CASSANDRE.

465   Vous pourrez de lui-même apprendre le contraire.

DON LOPE.

Votre hymen prés de lui me rend injuste frère,

Et les biens de Fernand n'ayant pu vous charmer,

C'est moi qui vous contraints, c'est moi qu'il faut blâmer ?

CASSANDRE.

S'il vous peint mon malheur comme un malheur extrême,

470   C'est sur ce que Fernand en dit tout haut lui-même,

Qui tenant et l'amour et l'hymen à mépris,

N'eut jamais rien conclu s'il n'eût été surpris.

Encor tout de nouveau j'apprends qu'il s'ose plaindre

Qu'Enrique à cet hymen lui seul l'a su contraindre,

475   Et que sa violence et son emportement

L'ont forcé par surprise à cet engagement.

Il le fait bien paraître, on a pris la journée

Qui doit hâter ma mort par ce triste hyménée,

Dans deux jours mon malheur sous ses lois me réduit,

480   Et bien loin de me voir, il semble qu'il me fuit.

Si pour une maîtresse il porte un coeur sans flamme,

Quel amour espérer quand je serai sa femme ?

N'importe, c'en est fait, ayant reçu sa foi

Un lâche repentir est indigne de moi,

485   Et de tous les malheurs, un coeur qui se possède

Dans sa propre vertu voit toujours le remède.

DON LOPE.

Ce sentiment, ma soeur, est bien digne de vous,

Je sais que de tout temps vous fuyez un époux,

Et votre aversion nous a trop fait paraître

490   Que vous craignez en lui de ne trouver qu'un maître.

J'ai parlé pour Fernand, mais sachez aujourd'hui

Que votre intérêt seul m'a fait parler pour lui.

Enrique est violent, et voyant qu'il vous traite,

Malgré tous mes avis, moins en soeur qu'en sujette,

495   Appuyant un hymen qu'on l'a vu rechercher,

Au pouvoir d'un tyran j'ai crû vous arracher,

Et qu'enfin dans le choix d'un sort toujours contraire

Vous souffririez plutôt d'un époux que d'un frère.

Je vous ai donc pressée, et je vois à regret

500   Que j'ai lieu de m'en faire un reproche secret.

La froideur de Fernand me surprend et m'afflige,

Mais à quoi que pour vous la Nature m'oblige,

Lui faire proposer de rompre cet accord

Serait porter Enrique à conspirer sa mort.

505   Mais Dieux, vois-je Jacinte, ou si mon oeil s'abuse ?

CASSANDRE.

Les différents sont doux qui font naître une excuse.

SCÈNE II.
Don Lope, Cassandre, Jacinte, Blanche, Flore.

DON LOPE.

Madame, quel dessein en ce lieu vous conduit ?

Venez-vous voir l'état où m'avez réduit,

Et de mon désespoir jouissant sans obstacle

510   Saouler votre vertu d'un si triste spectacle ?

CASSANDRE, à Jacinte.

Vous voyez les transports d'un coeur vraiment atteint,

Il n'espère qu'en trouble et croit tout ce qu'il craint.

JACINTE.

J'avais fait un dessein dont sans doute il soupire,

Mais il était injuste, et je viens m'en dédire.

DON LOPE.

515   Quoi ! Se pourrait-il bien qu'après tant de rigueur,

Un reste de tendresse eut ému votre coeur,

Que vous eussiez connu qu'une injustice extrême

Vous portait à me perdre en vous perdant vous même,

Et que l'amour enfin vous eut fait souvenir

520   Qu'il faut venger un père, et non-pas vous punir ?

JACINTE.

Je sais ce que je dois aux intérêts d'un père,

Pour l'oublier jamais sa gloire m'est trop chère,

Mais au nom de l'époux qu'il m'avait destiné,

Contre moi tout à coup mon coeur s'est mutiné,

525   Et soudain condamnant ma première entreprise,

À sa rébellion ma raison s'est soumise.

DON LOPE.

Elle a dû s'y soumettre, et son aveuglement

Avec trop d'injustice immolait votre amant,

Le Ciel qui l'a connue y daigne mettre obstacle,

530   Et mon amour confus attendait ce miracle.

Mais puis-je demander quel était cet époux ?

JACINTE.

Le voulez-vous savoir ? Vous, Don Lope.

DON LOPE.

Moi ?

JACINTE.

Vous.

DON LOPE.

Hélas ! À ce discours que faut-il que je pense ?

JACINTE.

Que mon père vous croit l'auteur de son offense.

DON LOPE.

535   Que le perfide Alonse ait osé m'accuser

Du crime le plus noir qu'on me pût imposer !

JACINTE.

Sur vous d'un coup si lâche il fait tomber le blâme,

Et par votre ordre seul...

DON LOPE.

Le croyez-vous, Madame ?

JACINTE.

Vous voir et vous parler sans faire agir mon bras,

540   C'est vous montrer assez que je ne le crois pas.

De quoi que vous accuse un indigne murmure,

L'amour que j'ai pour vous en convainc l'imposture,

Et répond hautement à mon coeur abattu

Et de votre innocence et de votre vertu.

545   Cette amour dans son choix ne s'est point emportée,

Ayant pu l'acquérir, vous l'avez méritée,

Et l'ayant méritée, il est à présumer ; c

Qu'une vertu sublime en vous me sut charmer,

Que la mienne jamais ne peut m'avoir trahie,

550   Que de fausses clartés ne m'ont point éblouie,

Et qu'enfin j'ai dû voir dedans un coeur constant

Tout ce qu'un vrai mérite a de plus éclatant.

Voila sur quels appuis mon amour osa naître,

Et si vous n'étiez pas ce que je vous crois être,

555   Si de bas sentiments vous tenaient partagé

Je me voudrais punir d'en avoir mal jugé.

DON LOPE.

Pour bien juger de moi, jugez-en par vous même,

Ou pour dire encor plus, par ce coeur qui vous aime,

Puisqu'on ne vit jamais les belles passions

560   Sur des courages bas former d'impressions.

Mais si votre vertu jugeant mon innocence,

Contre la calomnie entreprend ma défense,

Daignez ne pas laisser votre ouvrage imparfait,

Et de l'erreur d'un père accordez-moi l'effet.

565   Voyez de votre hymen ce qu'on lui fait prétendre ;

Pour effacer sa honte il vous demande un gendre,

Et puisque son honneur vous doit seul engager,

Faites tomber sur moi le droit de le venger.

Prenez l'occasion que le Ciel vous présente

570   De remplir les devoirs et de fille et d'amante,

Et ne me perdez pas quand il vous donne jour

À satisfaire ensemble et l'honneur et l'amour.

JACINTE.

Don Lope, qu'est-ceci ? vous oubliez sans doute

Que c'est vous qui parlez, et moi qui vous écoute ?

575   Ou voulant que j'embrasse un projet si honteux,

La gloire vous déplaît pour objet de nos feux ?

Ainsi donc ma vertu doublement infidèle,

Répondra lâchement à ce qu'on attend d'elle,

Et je pourrai souffrir qu'on me reproche un jour

580   Que l'honneur me servit de prétexte à l'amour,

Qu'abusant de l'erreur qui pût surprendre un père,

Je ne le satisfis que pour me satisfaire,

Et que ma passion couvrit sa lâcheté

D'un vain et faux éclat de générosité !

DON LOPE.

585   Comme toujours ma flamme a demeuré secrète,

La peur d'un tel reproche en vain vous inquiète,

On ne soupçonne rien de cette noble ardeur

Qui m'acquit votre estime en vous donnant mon coeur,

Et chacun vous croyant dans cet hymen surprise,

590   Personne ne saura que l'amour l'autorise,

Qu'à des motifs d'honneur il mêle son appas.

JACINTE.

Et moi, Don Lope, et moi ne le saurai-je pas ?

Quoi ! dans ce haut dessein où la vertu m'engage,

Estimez-vous si peu mon propre témoignage,

595   Et ne suffit-il pas pour m'en faire une loi

Que mon coeur en secret dépose contre moi ?

Quoi qu'on cherche l'estime avec des soins extrêmes,

Des belles actions le prix est en nous mêmes,

Ce charme intérieur qui nous sait émouvoir,

600   Est le plus doux encens qu'on puisse recevoir.

Sans que nous dépendions de ce qu'on ose croire,

C'est par nous que s'achève ou détruit notre gloire,

Et l'éclat du dehors a peine à l'agrandir

Alors que le dedans refuse d'applaudir.

605   Un coeur qui d'un grand coeur aspire à l'avantage,

Doit s'oser dire tel par son propre suffrage,

S'en répondre à soi-même, et sur un tel appui

S'abandonner sans crainte à ce qu'on croit de lui.

DON LOPE.

Où me vas-tu réduire, ô vertu trop austère ?

JACINTE.

610   Mais vous êtes encor l'ennemi de mon père,

On vous accuse enfin, convainquez l'imposteur,

Et de notre disgrâce allez chercher l'auteur,

Montrez-vous innocent en le faisant connaître.

DON LOPE.

Quoi, c'est aussi par moi que son bonheur doit naître,

615   Par moi, qui découvrant son crime aux yeux de tous,

Lui cède mon espoir, et le fais votre époux,

Et vous m'osez charger de cet emploi funeste ?

JACINTE.

Faisons notre devoir, le Ciel fera le reste.

DON LOPE.

Il faut vous obéir, mais souvenez-vous bien

620   Que ce lâche connu, je ne connais plus rien,

Et qu'à quoi que pour vous le respect me convie,

Son bonheur est mal sûr s'il me laisse la vie.

Adieu.

SCÈNE III.
Jacinte, Cassandre, Flore, Blanche.

CASSANDRE.

C'est vous servir avec trop de rigueur

Du pouvoir que l'amour vous donne sur son coeur.

JACINTE.

625   C'est montrer que l'amour n'est vertueux ou lâche,

Que selon les objets où sa flamme s'attache,

Et que si rarement un courage abattu

De cette passion se fait une vertu,

Jamais une grande âme où la gloire préside,

630   N'en prend dans ses desseins l'aveuglement pour guide.

CASSANDRE.

Ainsi ce grand pouvoir que vous gardez sur vous,

Des plus âpres malheurs vous fait braver les coups.

Que vous êtes heureuse, et que je suis à plaindre !

JACINTE.

Pouvant tout espérer, vous n'avez rien à craindre,

635   Mais si votre malheur était égal au mien,

Vous auriez tout à craindre, et n'espéreriez rien.

CASSANDRE.

En l'état où je suis, que faut-il que j'espère ?

L'hymen rend dans deux jours mon amour nécessaire,

Je le dois à Fernand, et presque au désespoir,

640   Tout mon coeur se refuse à ce triste devoir.

JACINTE.

Au moins ce grand malheur qui cause votre plainte,

Peut être surmonté par un peu de contrainte,

Et quelque aversion qu'on ait au nom d'époux,

C'est n'en haïr aucun, que de les haïr tous.

645   Mais d'un revers si dur ma disgrâce est suivie,

Qu'écoutant le projet où l'honneur me convie,

Il me faut étouffer les plus beaux sentiments

Que la gloire jamais permit aux vrais amants.

Car enfin c'est en vain que je le voudrais taire,

650   Don Lope a des vertus dont l'éclat m'a su plaire,

Et je ne puis songer sans trouble et sans ennui

Que qui n'ose le perdre est indigne de lui.

CASSANDRE.

Après un tel aveu vous oserai-je dire...

Mais que ne dit-on point lors que le coeur soupire,

655   Et que dans ses soupirs, interdit et confus,

Il parle, il s'embarrasse, et ne se comprend plus ?

JACINTE.

Il n'est pas mal-aisé d'entendre ce langage,

Je vois contre l'hymen quel motif vous engage,

Qu'on n'éteint pas sans peine un feu bien allumé,

660   Et que vous aimeriez, si vous n'aviez aimé.

CASSANDRE.

Je l'avoue, et jamais une plus belle flamme

Pour un plus digne objet ne régna dans une âme,

Mais las ! Que la Fortune, au moins jusqu'à ce jour,

Respecte rarement un vertueux amour !

Flore et Blanche rentrent.

665   Ici dedans Madrid, sous les lois d'une tante,

Je menais une vie et paisible et contente,

Et mes frères en Flandre, en de nobles emplois,

Laissaient à mes désirs la liberté du choix,

Alors qu'un Cavalier dans un péril extrême

670   Osa m'en dégager en s'y jetant lui-même,

Et par ce grand service engagea ma raison

À souffrir de mon coeur l'aimable trahison,

Il me vit, je le vis, et trop reconnaissante,

Pensant n'être rien plus, je me sentis amante.

675   Je ne vous dirai point par quels soins, par quels voeux

Il disposa mon âme à répondre à ses feux,

Ni quel rapport d'humeurs l'une à l'autre assorties,

Forma de nos esprits les douces sympathies,

Ce serait retracer dedans mon souvenir

680   Des traits mal effacez qu'il tâche de bannir,

Vous saurez seulement que quoi que je supprime,

Rien de honteux pour moi ne m'acquit son estime,

Et que l'ayant connu généreux et discret,

Je ne pus refuser de le voir en secret.

685   Mais quoi qu'il me jurât entière obéissance,

Il sut avec tant d'art me cacher sa naissance,

Que m'opposant toujours quelque obligeant refus,

M'ayant appris son nom, je ne sus rien de plus,

Si ce n'est que pour vaincre un destin trop contraire,

690   Un voyage d'un an se trouvait nécessaire,

Et qu'alors plus heureux et plus digne de moi,

Il se ferait connaître aussi bien que sa foi.

Que vous dirai-je enfin ? Sans savoir davantage

Il fallut consentir à ce triste voyage,

695   Et sur un élément le plus traître de tous,

Abandonner aux vents mon espoir le plus doux.

Il partit, et le ciel pour comble de misères

Fit suivre son départ du retour de mes frères,

Ah !

JACINTE.

Si par ce récit...

CASSANDRE.

Achevons, ce n'est rien.

700   Jugez par ce retour quel malheur fut le mien.

À me tyranniser leur amitié consiste,

Un parti se présente, ils pressent, je résiste,

Ils parlent pour un autre, et par trop de rigueur

Leur gloire s'intéresse à garder une soeur.

705   Je recule toujours, tandis le temps se passe,

Déjà mon triste coeur frémit de sa disgrâce,

Et dans le sort douteux d'un amant qu'il attend,

Met son moindre supplice à le croire inconstant,

Quand sur moi la Fortune achevant son ouvrage,

710   Par celui d'un parent on m'apprend son naufrage,

Ils s'étaient embarquez dans le même vaisseau,

Et la mer de tous deux fut l'injuste tombeau.

Ah Dieux !

JACINTE.

Votre douleur semble toujours s'accroître.

CASSANDRE.

Hélas ! À tous moments je crois le voir paraître,

715   Je l'entends qui se plaint d'avoir été trahi,

Que quoi qu'après deux ans j'ai trop tôt obéi,

Que Fernand... Juste ciel ! Pardonnez ma faiblesse,

À ce funeste nom ma constance me laisse,

Approchez-moi d'un siège, et souffrez qu'aux abois

720   Ma flamme...

JACINTE.

  La douleur lui suffoque la voix,

Flore vient de sortir, quel conseil dois-je prendre ?

SCÈNE IV.
Jacinte, Cassandre, Flore, Blanche.

JACINTE.

Flore, et vite.

CASSANDRE, comme en pâmoison.

Ah ! Pardon, chère ombre.

JACINTE.

Vois, Cassandre...

FLORE.

Ah ! Madame.

JACINTE.

Qu'as-tu ?

FLORE.

Son amant...

JACINTE.

Qui ? Fernand ?

FLORE.

Non, mais par un destin tout à fait surprenant,

725   Celui qu'elle croit mort...

JACINTE.

Et bien ?

FLORE.

  Est là, qui presse...

JACINTE.

Que dis-tu ?

FLORE.

Qu'il demande à revoir sa maîtresse,

Mais le voici lui-même, il entre.

JACINTE.

Ah, justes Dieux !

C'est mon frère.

SCÈNE V.
Don Alvar, Jacinte, Cassandre, Flore, Blanche.

DON ALVAR.

Ah, ma soeur, qui vous met en ces lieux ?

Vous trouver à Madrid, et vous croire à Tolède !

JACINTE.

730   Donc après avoir crû nos malheurs sans remède...

DON ALVAR.

Je cherche ici Cassandre, excusez mon transport.

Mais fuit-elle ma vue, ou si c'est qu'elle dort ?

Madame, c'est donc là cette innocente joie,

Qu'au retour d'un amant une amante déploie ?

735   Faut-il qu'après deux ans et d'absence et de maux...

CASSANDRE, comme en pâmoison.

Laisse-moi, Don Alvar, un moment de repos.

DON ALVAR.

Hélas, de cet accueil que faut-il que j'augure ?

JACINTE.

C'est un léger accès, ne craignez pas qu'il dure,

Il va donner relâche à ses sens assoupis.

DON ALVAR.

740   Ouvrez les yeux, Madame, et voyez que je vis.

CASSANDRE, comme en pâmoison.

Songes-tu que deux ans m'ont trop justifiée,

Et que veuve de toi je me suis mariée ?

DON ALVAR.

Que dit-elle, ma soeur ?

JACINTE.

Elle revient à soi.

CASSANDRE.

Jacinte, hélas ! Où suis-je, et qu'est-ce que je vois ?

JACINTE.

745   Reprenez vos esprits.

CASSANDRE.

  Et les puis-je reprendre

Si je vois ce qu'enfin je ne saurais comprendre ?

Don Alvar vivrait-il ?

DON ALVAR.

Apprenez-moi son sort,

Vous le savez vous seule, est-il vivant ou mort ?

Je sais que sur un banc échappé du naufrage,

750   Échappé des rigueurs d'un étroit esclavage,

Le Ciel qui l'en sauva le renvoyait au jour,

Mais vivrait il encor s'il n'a plus votre amour ?

Parlez, Madame.

CASSANDRE.

Hélas !

DON ALVAR.

Soupirer et se taire ?

Ah ! Ma soeur.

CASSANDRE.

Que dit-il ? Don Alvar votre frère ?

JACINTE.

755   Oui, vous voyez ce frère...

DON ALVAR.

  Ah ! c'est trop me gêner,

Dites-moi ce qu'enfin je n'ose deviner.

J'eus tort de vous quitter, vous seriez-vous vengée,

Un autre est-il heureux, êtes vous engagée ?

CASSANDRE.

Vous vivant, dites-moi comment je l'avouerai ?

760   Mais le puis-je nier s'il n'est rien de plus vrai ?

DON ALVAR.

Quoi, plus d'espoir pour moi ?

CASSANDRE.

La parole est donnée,

Et ma main dans deux jours achève l'hyménée.

DON ALVAR.

Ce terme peut encor rétablir mon bonheur.

CASSANDRE.

Ce terme est peu de chose à qui chérit l'honneur.

DON ALVAR.

765   Et vous m'avez aimé ?

CASSANDRE.

  Mon heur serait extrême

D'oser dire, j'aimai, sans pouvoir dire, j'aime.

DON ALVAR.

Ah, s'il vous reste encor...

CASSANDRE.

Ne me demandez rien,

Je sais ce que se doit un coeur comme le mien.

Tant que votre retour flatta mon espérance,

770   En vain l'on essaya d'ébranler ma constance.

Le bruit de votre mort a dégagé ma foi,

Il vous perd, il me perd, plaignez vous, plaignez moi,

Ou plutôt pour sauver l'éclat de votre gloire,

Achetez par l'absence une illustre victoire.

775   D'un feu jadis si beau perdez le souvenir,

Et fuyez un objet qui peut l'entretenir.

Adieu, vous me perdez si mes frères surviennent.

DON ALVAR.

Que ne rompez-vous donc les noeuds qui me retiennent ?

CASSANDRE.

Je les crois toujours voir, tirez-moi de souci.

DON ALVAR.

780   Et bien, si vous craignez de me parlez ici,

Au moins faites qu'ailleurs je puisse vous apprendre...

CASSANDRE.

Ne pouvant rien pour vous, je ne dois rien entendre,

Je ne vous verrai plus.

DON ALVAR.

Comment donc vous quitter ?

CASSANDRE.

Le péril croît toujours, c'est trop vous écouter,

785   Je me retire.

DON ALVAR.

  Hélas ! ma soeur, quelle injustice !

C'est donc ainsi qu'au port il faut que je périsse.

Ah, que ne suis-je mort, ou pourquoi l'a-t-on crû ?

JACINTE.

Ce faux bruit en deux ans ne s'est que trop accru,

Aussi me destinant le grand bien qu'il possède,

790   Mon père sur ce bruit voulut quitter Tolède,

Espérant qu'à Madrid...

DON ALVAR.

Ah, puisqu'il me croit mort,

Promettez-moi, ma soeur, de lui cacher mon sort ;

Car enfin si le Ciel s'obstine à me poursuivre,

Mon espoir étant mort je ne veux point revivre.

795   Adieu, vous seule ici me pouvez secourir,

Touchez pour moi Cassandre, ou me laissez mourir.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Don Sanche, Don Ramire.

DON RAMIRE.

Enfin instruit d'un nom que vous brûliez d'apprendre,

D'un ennemi secret vous allez faire un gendre ?

DON SANCHE.

Au moins suis-je ravi que contre mon espoir

800   Vos fidèles conseils m'en donnent le pouvoir.

DON RAMIRE.

Le conseil est fâcheux, et j'ai vu l'assemblée,

Sans pouvoir que résoudre, également troublée,

Mais quoi qu'avec des yeux de juges rigoureux,

Ne regardant en vous qu'un vieillard malheureux,

805   Que la fuite de l'âge a mis dans l'impuissance

D'effacer par le sang la honte d'une offense,

Voyant d'ailleurs Alonse à se taire obstiné

À moins qu'à cet accord on vous eût condamné,

Et vous même surtout témoigner de vous rendre...

DON SANCHE.

810   Je n'en usais ainsi que pour mieux le surprendre,

Sachant qu'à ne me voir ébranlé qu'à demi,

Il m'eût toujours caché quel est mon ennemi.

Il me l'a donc nommé devant ma fille même,

Et pour mieux déguiser encor le stratagème,

815   J'ai voulu devant lui ne lui donner qu'un jour

À disposer son âme à ce funeste amour,

Lui-même il l'en a vue et surprise et confuse,

Mais il est juste enfin que je la désabuse,

Et qu'elle sache au moins que mon juste courroux

820   Dedans mon ennemi ne peut voir son époux.

DON RAMIRE.

Quoi, votre procédé n'était qu'un artifice ?

DON SANCHE.

J'ai fait ce que sans doute il fallait que je fisse.

DON RAMIRE.

Si toujours la vengeance occupe vos esprits,

Le Ciel plus à propos n'eût pu vous rendre un fils,

825   Don Alvar est vivant.

DON SANCHE.

  Quoi, mon fils, Don Ramire,

Mon fils serait vivant ?

DON RAMIRE.

Oui, Don Alvar respire,

À deux cents pas d'ici je viens de le quitter.

DON SANCHE.

Un plus faible rapport m'en laisserait douter.

Mais qui l'empêche donc à mes yeux de paraître ?

830   Est-ce qu'en ma disgrâce il me veut méconnaître,

Que mon honneur blessé touche peu son esprit,

Ou qu'il ignore encor mon séjour à Madrid ?

DON RAMIRE.

Il l'ignore sans doute, et j'allais l'en instruire,

Quand surpris tout à coup au nom de Don Ramire,

835   Sans me laisser parler, se tirant de mes bras :

Ah ! si l'on me croit mort, on ne s'abuse pas,

M'a-t-il dit, et la mer ne m'a laissé la vie,

Qu'afin que par l'amour elle me fut ravie ,

Il a donné l'arrêt, il faut l'exécuter.

840   À ces mots s'échappant, sans vouloir m'écouter,

Son pas précipité, le détour d'une rue,

L'ont su presque aussitôt dérober à ma vue.

DON SANCHE.

Quoi, le croyant revoir, il m'est encor ravi !

DON RAMIRE.

Ne vous alarmez point, un des miens l'a suivi,

845   Mais l'ayant retrouvé, que lui pourrai-je apprendre ?

DON SANCHE.

Ce malheur dont le bruit a pu sitôt s'épandre.

DON RAMIRE.

Mais ignorant l'auteur...

DON SANCHE.

Il l'apprendra de moi

Quand sur un tel secret j'aurai reçu sa foi.

Car enfin pour punir une action si noire,

850   Si j'employais un fils, je trahirais sa gloire,

Mon mal veut un remède et violent et prompt,

Et je dois mesurer la vengeance à l'affront.

DON RAMIRE.

Ne pouvant avec lui m'expliquer davantage,

Il vaut mieux par vous seul qu'il apprenne l'outrage,

855   Ainsi par un billet que je ferai tenir,

Sur un affront reçu, pressez-le de venir.

DON SANCHE.

Et bien, sans perdre temps, allons chez moi l'écrire,

Ce billet...

SCÈNE II.
Don Sanche, Don Ramire, Jacinte, Blanche.

DON SANCHE.

Ah ! ma fille, à la fin je respire,

Et dans l'heureux succès qui flatte mes désirs,

860   Tu peux donner relâche à tes tristes soupirs.

Ta vertu s'est montrée entière, pure, pleine,

Jouis de son éclat sans en craindre la peine,

Enfin ne songe plus à l'hymen proposé,

Je le pressais moi-même, on m'avait abusé,

865   J'avais prêté les yeux à de fausses lumières,

À des illusions sans doute trop grossières,

Mais sans qu'il soit besoin de trahir ton bonheur,

Le Ciel m'offre un moyen d'assurer mon honneur,

Il m'est plus glorieux, et pour toi moins funeste,

870   Adieu, le temps saura te découvrir le reste.

SCÈNE III.
Jacinte, Blanche.

JACINTE.

Que veut-il dire, Blanche, et que m'imaginer

De ce confus avis qu'il vient de me donner ?

BLANCHE.

S'il vous parait confus, au moins j'en conjecture

Qu'il ne croit plus Don Lope auteur de son injure,

875   Il doit connaître au vrai quel est son ennemi.

JACINTE.

Mais par où son honneur peut-il être affermi ?

Quel sera ce moyen que le temps doit m'apprendre ?

BLANCHE.

C'est ce qui comme à vous me fait peine à comprendre,

Si ce n'est qu'à la Cour son malheur étant su,

880   On y doive étouffer l'affront qu'il a reçu,

Et par son ennemi le faisant satisfaire,

Forcer et sa vengeance et l'envie à se taire.

JACINTE.

Quelque espoir que mon coeur me presse d'en former,

Une obscure frayeur vient toujours m'alarmer.

885   Du sort de Don Alvar ayant eu connaissance,

Peut-être il se tient sûr par lui de sa vengeance,

Et que contre Don Lope animant sa fureur...

BLANCHE.

Pourquoi contre Don Lope ? il est sorti d'erreur,

Par ce qu'il vous a dit, il vous l'a fait connaître.

JACINTE.

890   Que n'est-ce un faux soupçon que l'amour fasse naître ?

Mais Cassandre paraît, et s'avance vers nous.

SCÈNE IV.
Cassandre, Jacinte, Blanche, Flore.

JACINTE.

Et bien, qu'a su Don Lope, et que m'apprendrez-vous ?

Pourra-t-il obliger Alonse à se dédire ?

CASSANDRE.

Ne l'ayant pu trouver, il se plaint, il soupire,

895   Et croit que de lui-même il peut se défier

Si son meilleur ami l'ose calomnier.

Cependant pour lui plaire il faut que je vous voie,

Il m'est aisé, dit-il, de rétablir sa joie,

Et de vous détourner de cet hymen fatal

900   Qui tous deux vous immole au bonheur d'un rival.

JACINTE.

Si de ce seul malheur la crainte l'inquiète,

Qu'il se mette en repos, il a ce qu'il souhaite.

CASSANDRE.

Don Sanche à cet hymen n'a donc pu consentir ?

JACINTE.

Tout à l'heure en passant il m'en vient d'avertir,

905   Et si j'ai bien compris ce qu'il m'a fait entendre,

Il sait que pour Don Lope on l'a voulu surprendre.

CASSANDRE.

J'admire en sa fortune un si prompt changement.

JACINTE.

J'ai su cette nouvelle assez confusément.

Avec lui Don Ramire étant en conférence,

910   Lui qui de ses secrets reçoit la confidence,

J'ai dû me contenter de ce qu'il m'en a dit ;

Mais je sais comme il faut ménager son esprit,

Et mettant le détour et l'adresse en pratique

Je n'aurai pas de peine à faire qu'il s'explique.

CASSANDRE.

915   Allez donc, les effets nous ont souvent fait voir

Qu'un secret su trop tard ruine un bel espoir.

SCÈNE V.
Cassandre, Flore.

CASSANDRE.

Ainsi tout se prépare au bonheur de mon frère.

FLORE.

Ainsi, si vous cessiez de vous être contraire,

Vous n'auriez pas à craindre...

CASSANDRE.

Ah Flore, que dis-tu ?

FLORE.

920   Que tout votre heur dépend d'un peu moins de vertu.

Des mépris de Fernand la preuve est trop certaine,

Si proche de l'hymen il ne vous voit qu'à peine,

Et vous faites encor un scrupule si grand

De reprendre une foi que sa froideur vous rend ?

CASSANDRE.

925   Quand de ce changement j'aurais été capable,

Sachant ce que je sais, serait-il excusable ?

Il l'eut été peut-être, et du moins bien plus beau

Avant que Don Alvar fut sorti du tombeau,

Mais aujourd'hui qu'il vit, donner lieu qu'on soupçonne,

930   Qu'aux dépens de ma foi mon lâche coeur se donne,

Que je romps...

FLORE.

Le voici, souffrez-lui quelque espoir.

CASSANDRE.

Non, Flore, éloignons-nous, je ne veux point le voir.

SCÈNE VI.
Don Alvar, Cassandre, Flore.

DON ALVAR.

Me fuyez-vous, Madame, et portez-vous envie

À ce faible bonheur, le dernier de ma vie ?

935   Dans ce qu'il fait pour moi n'ayant aucune part,

Pourquoi vous opposer aux faveurs du hasard ?

Est-ce qu'en votre coeur l'excès de ma disgrâce

Fait succéder la haine à l'amour qu'elle en chasse,

Ou que ce même coeur pour moi trop rigoureux,

940   Croit que s'il n'est cruel il n'est point généreux ?

CASSANDRE.

Mon coeur n'est point cruel, et ce n'est pas sans peine

Qu'il vous entend parler et d'amour et de haine,

Car enfin quelques maux qu'il puisse ressentir,

L'une n'y peut entrer, mais l'autre en doit sortir.

DON ALVAR.

945   C'est donc ce qu'à mes feux, après deux ans d'absence

Vous réserviez pour prix de ma persévérance ?

Encor si votre coeur moins sensible à ces feux

Par quelque aversion échappait à mes voeux,

Si la haine m'otait ce qu'il faut que je quitte,

950   Je n'en accuserais que mon peu de mérite,

Et sur mes seuls défauts jetant un oeil jaloux,

Je me plaindrais du Ciel sans me plaindre de vous :

Mais par une rigueur qu'on aura peine à croire,

M'arracher de ce coeur fait toute votre gloire,

955   Et ces traits que l'amour lui-même y sut tracer,

C'est en les déchirant qu'il les faut effacer.

CASSANDRE.

Dans le triste revers dont je souffre l'atteinte,

Si ma juste conduite attire votre plainte,

Songez qu'il est bien dur de la voir condamner

960   À qui ne peut avoir d'excuse à vous donner.

DON ALVAR.

Quoi, votre fier devoir jusques-là vous abuse,

Que vous me refusiez la douceur d'une excuse ?

CASSANDRE.

C'est ce que votre amour ne doit point exiger.

Qu'aurait-elle aussi bien qui le put soulager,

965   Qui put donner relâche au trouble qui l'agite,

Puisque je n'en ai qu'une, et que je vous l'ai dite ?

DON ALVAR.

Ah, si cette raison vous la fait supprimer,

Que vous connaissez peu ce que c'est que d'aimer !

Jamais, jamais l'amour n'eut d'excuse frivole,

970   Il sait charmer cent fois par la même parole,

On a beau la redire et beau la répéter,

De nouvelles douceurs s'y font toujours goûter,

L'appas en est secret et le pouvoir extrême,

Et si pour qui la dit elle est toujours la même,

975   Bien qu'elle semble l'être, il est certain pourtant

Qu'elle n'est pas la même à celui qui l'entend.

Dites-la donc encor cette excuse charmante,

Qui soulage mes maux quand elle les augmente,

Et mêlant vos regrets à mes vives douleurs,

980   Presse mon désespoir de finir mes malheurs.

CASSANDRE.

Et vous pourriez souffrir qu'aux dépens de ma gloire

J'écoutasse une amour que je ne dois plus croire ?

Quand d'abord votre vue a troublé mes esprits,

L'âme toute en désordre et les sens interdits,

985   J'ai pu m'abandonner dans ma surprise extrême

À ce que pense un coeur quand il perd ce qu'il aime,

Et que prêt de subir un redoutable sort

Il regrette vivant ce qu'il a pleuré mort.

Mais enfin à présent qu'un peu mieux éclairée,

990   Ma raison sert de guide à mon âme égarée,

Et que mon coeur honteux de se voir abattu

Avec plus de vigueur rappelle sa vertu,

Loin de suivre l'erreur qui m'avait abusée,

Si je dois m'excuser, c'est de m'être excusée,

995   Et d'avoir fait paraître avec quel désespoir

L'amour que j'eus pour vous s'immole à mon devoir.

DON ALVAR.

Ainsi vous détrompant du bruit de mon naufrage,

Confessez qu'à mes feux j'ôte un grand avantage,

Et qu'il vaudrait bien mieux qu'ainsi qu'auparavant,

1000   Vous m'estimassiez mort que de me voir vivant.

CASSANDRE.

Au moins pourrais-je encor me dispenser sans honte

À pousser des soupirs pour une mort trop prompte,

Et sans examiner si dans de tel malheurs

L'amour ou la pitié ferait couler mes pleurs,

1005   Pour flatter mon ennui je trouverais des charmes

À me croire permis de répandre des larmes ;

Mais lors que vous vivez, des sentiments si doux

Sont trop pour mon devoir s'ils sont trop peu pour vous,

C'est à les étouffer qu'il faut que je m'applique,

1010   Et comme votre vue en est l'obstacle unique,

Je fuis un ennemi qu'en mon ennui secret

Je combats avec peine et ne vaincs qu'à regret.

DON ALVAR.

Vous me quittez, Madame ?

CASSANDRE.

Il y va de ma gloire.

DON ALVAR.

Et d'un amour si pur vous perdrez la mémoire ?

CASSANDRE.

1015   J'y ferai mon pouvoir.

DON ALVAR.

  Oyez donc jusqu'au bout,

À quel point ...

CASSANDRE.

Non, c'est trop.

DON ALVAR.

Je vous suivrai partout,

Et si vous me quittez, il n'est respect ni crainte

Qui m'empêche chez vous d'aller porter ma plainte.

CASSANDRE.

Si je dois l'écouter, sachez auparavant

1020   Ce que s'en doit promettre un espoir décevant.

Quand celui d'être à vous autorisa ma flamme

Je ne vous cachai point les secrets de mon âme,

Et vos feux n'ayant rien qui blessât mon devoir,

Je vous aimai sans doute et vous le pûtes voir.

1025   Par un funeste bruit ma fortune changée

Ayant crû votre mort je me suis engagée,

Ce bruit m'a fait ailleurs disposer de ma foi,

Vous savez qui je suis et ce que je me dois,

Que l'honneur a ses lois que l'on ne peut enfreindre ;

1030   Plaignez-vous là dessus, si vous osez vous plaindre.

DON ALVAR.

Oui, je l'ose, Madame, et si vous n'espérez...

Mais las ! Que puis-je dire alors que vous pleurez ?

CASSANDRE.

Si mes yeux par des pleurs attentent sur ma gloire,

Ce sont des imposteurs que l'on doit point croire.

DON ALVAR.

1035   Quoi donc, vos passions sont tellement à vous

Qu'un moment peut changer la tendresse en courroux ?

Est-il possible, hélas ! Qu'avec si peu de peine

Vous réduisiez l'amour aux effets de la haine,

Et qu'exposée aux coups des plus rudes combats

1040   Vous puissiez soupirer et ne soupirer pas ?

Ah, si jamais pour vous ma flamme eut quelques charmes,

Enseignez-moi comment vous vous servez des larmes,

De ces larmes toujours si prêtes d'obéir,

Qui prennent loi de vous, qui n'osent vous trahir,

1045   Et que par un pouvoir que je ne puis comprendre

Je vous vois essuyer aussitôt que répandre.

CASSANDRE.

Quand de ce que je fus j'ose me souvenir,

Mon coeur comme en tribut s'apprête à m'en fournir,

Quand par ce que je suis il connaît qu'il s'abuse,

1050   Mon coeur ce même coeur soudain me les refuse,

Et par ces sentiments l'un à l'autre opposez

Deux partis se formant dans mes sens divisez,

Sans permettre aucun calme à mon âme inquiète,

La douleur les attire et l'honneur les arrête,

1055   Ne pouvant consentir qu'en un sort si nouveau

Le plus bas sentiment triomphe du plus beau.

DON ALVAR.

Enfin c'est à regret qu'entre les bras d'un autre...

CASSANDRE.

Si l'aveu de mon mal peut adoucir le vôtre,

Oui, je souffre à vous perdre, et mon coeur alarmé

1060   Ne se souvient que trop de vous avoir aimé,

En vain pour l'oublier il se fait violence.

DON ALVAR.

Donc je puis...

CASSANDRE.

N'en tirez aucune conséquence.

DON ALVAR.

Espérer que peut-être...

CASSANDRE.

Injuste et vain espoir !

DON ALVAR.

Mon amour...

CASSANDRE.

Ne pourra corrompre mon devoir,

1065   Et plutôt que...

FLORE montrant ENRIQUE qui paraît.

Madame.

CASSANDRE.

  Ô disgrâce imprévue !

Empêchez qu'on me suive, ou bien je suis perdue.

SCÈNE VII.
Enrique, Don Alvar, Cassandre, Flore.

ENRIQUE.

Ne vois-je pas ma soeur ? Elle me fuit en vain

Si...

DON ALVARcoupant chemin à ENRIQUE qu'il voit se pr"parer à suivre Cassandre.

Vous m'obligerez de changer de dessein,

Cette Dame me touche.

ENRIQUE.

Et plus que vous peut-être

1070   Moi-même elle me touche, et je la veux connaître.

DON ALVAR.

J'y pourrai mettre obstacle.

ENRIQUE, mettant l'épée à la main.

Ah Dieu, me menacer !

Voici, voici par où je le saurai forcer.

DON ALVAR.

Vous reculez pourtant.

CASSANDRE, paraissant après que Don ALVAR a fait reculer ENRIQUE hors du Théâtre.

Hélas ! Que dois-je faire ?

Quel funeste combat d'un amant et d'un frère !

FLORE.

1075   On les séparera, ne craignez rien pour eux.

CASSANDRE.

Ce quartier est désert, Don Alvar malheureux,

Et la nuit qui survient...

FLORE.

Retirons nous, Madame.

CASSANDRE.

Que de troubles divers s'élèvent dans mon âme !

Encor si nous pouvions trouver quelque secours.

FLORE.

1080   Nous ne les voyons plus, ils s'éloignent toujours,

Mais Don Lope...

SCÈNE VIII.
Don Lope, Cassandre, Flore.

DON LOPE.

Ah, ma soeur, la funeste nouvelle !

CASSANDRE.

Qu'est-ce, mon frère ?

DON LOPE.

Alonse est un ami fidèle,

Et cette trahison dont j'osais murmurer,

M'assurait le seul bien que je puis espérer ;

1085   Mais jugez quel espoir me doit rester encore

Quand Enrique me perd, quand il me déshonore,

Et qu'auteur d'un affront que je croyais venger,

Malgré moi dans son crime il a su m'engager.

Mais qui vous trouble ainsi ? vous semblez toute émue.

CASSANDRE.

1090   Un bruit d'armes ouï dans la prochaine rue,

D'un effroi si subit vient de saisir mon coeur...

DON LOPE.

Je l'entends en effet, éloignez-vous, ma soeur.

Je verrai ce que c'est.

SCÈNE IX.
Don Lope, Don Alvar, Trois Braves le poursuivant.

1er BRAVE.

Ta mort suivra la sienne.

DON ALVAR.

Que ne l'empêchiez-vous, comme je fais la mienne,

1095   Lâches ?

DON LOPE.

  Quoi, trois contre un ! donnons, je suis à vous,

Mon cavalier, courage.

2ème BRAVE.

Ô Dieu, les rudes coups !

3ème BRAVE.

Ah ! Don Lope...

DON LOPE.

Mon nom dans la bouche d'un lâche ?

3ème BRAVE.

Sachez...

DON LOPE.

J'ai déjà su ce qu'il faut que je sache.

2ème BRAVE.

Craignant quelque disgrâce, évitons sa fureur.

DON ALVAR.

1100   Vous fuyez, assassins, ce secours vous fait peur.

DON LOPE.

Laissons-les s'échapper, quoi qu'indignes de vivre,

Ils ne méritent pas qu'on daigne les poursuivre.

DON ALVAR.

Cependant je dois tout à ce bras généreux,

Sans vous ma résistance était vaine contre eux,

1105   Vous seul par un secours...

DON LOPE.

  Épargnez-moi, de grâce,

J'ai fait ce que vous même eussiez fait en ma place.

DON ALVAR.

Au moins j'aurais montré que je sais mon devoir,

Mais enfin où vous puis-je entretenir ce soir ?

Il faut que je vous quitte, et ma disgrâce est telle

1110   Qu'ayant tué d'abord l'auteur de la querelle,

Quoi que sa mort soit juste après sa lâcheté,

Je serais criminel si j'étais arrêté.

DON LOPE.

Je ne laisserai pas mon secours inutile,

Ne craignez rien, chez moi je vous offre un asile,

1115   Allons, et soyez sûr qu'au besoin contre tous

Je saurai vous défendre, ou périr avec vous.

Mais sans doute on vous cherche.

DON ALVAR.

Ô malheur redoutable !

SCÈNE X.
Don Lope, Don Alvar, Don Louis, Suite d'Archers.

DON LOUIS.

Voyez nos soins, Don Lope, à trouver un coupable,

Enrique, hélas !

DON LOPE.

Et bien ?

DON LOUIS.

Vient d'être assassiné.

DON LOPE.

1120   Enrique !

DON LOUIS.

  Et l'assassin par ici détourné,

Tâchant de garantir sa teste par sa fuite,

Attire sur ses pas notre juste poursuite,

On l'a vu reculer les armes à la main.

DON LOPE.

Par votre diligence empêchez son dessein,

1125   Je vais pourvoir au reste.

SCÈNE XI.
Don Lope, Don Alvar.

DON ALVAR.

  Et vous devant la vie,

Ce n'était pas assez...

DON LOPE.

Brisons-là, je vous prie.

Savez-vous qui je suis ?

DON ALVAR.

C'était pour le savoir

Que je vous demandais à vous parler ce soir.

DON LOPE.

Savez-vous contre qui je viens de vous défendre ?

DON ALVAR.

1130   Non.

DON LOPE.

  Savez-vous quel sang vous avez su répandre ?

DON ALVAR.

Aussi peu, seulement vous répondrai-je bien

Que mon coeur sur ce point ne se reproche rien,

Mais ne me cachez plus un secret qui m'importe.

DON LOPE.

Don Lope de Guzman est le nom que je porte.

DON ALVAR.

1135   Je connais ce grand nom, et le malheur m'est doux

Par qui je tiens le jour d'un homme tel que vous.

DON LOPE.

Gardez bientôt de prendre un sentiment contraire.

DON ALVAR.

Pourquoi ?

DON LOPE.

Si je vous dis que le mort est mon frère ?

DON ALVAR.

Votre frère !

DON LOPE.

Oui, mon frère, et vous pouvez juger

1140   Si je puis vous défendre ayant à le venger.

DON ALVAR.

Mais vous m'avez promis...

DON LOPE.

La promesse est frivole,

Jamais contre soi-même on ne donne parole.

DON ALVAR.

Que prétendez-vous donc ?

DON LOPE.

Montrer par votre mort

Que le devoir du sang est toujours le plus fort.

DON ALVAR.

1145   Et bien, me voici prêt à vous rendre une vie...

DON LOPE.

Non, je sais mieux à quoi la gloire me convie,

Et ce n'est pas ici qu'au milieu du secours

J'aspire sans péril à terminer vos jours.

Adieu, retirez-vous, j'ai peur qu'on vous arrête,

1150   Allez en sûreté chercher une retraite,

J'ai soin de votre vie et l'ose conserver,

Mais sachez qu'en effet c'est me la réserver,

Et qu'il n'est point de lieu, quoi que vous puissiez faire,

Où sur vous mon devoir n'aille venger un frère.

DON ALVAR.

1155   Croyez-vous que son sang qu'a répandu ma main

Soit l'effet criminel d'un injuste dessein ?

DON LOPE.

Par soi-même un grand coeur juge toujours d'un autre,

Mais c'est le sang d'un frère et je lui dois le vôtre.

DON ALVAR.

Me soupçonneriez-vous le courage assez bas

1160   Pour n'oser en tous lieux affronter le trépas ?

DON LOPE.

Je vous ai vu combattre, et j'avouerai sans feindre

Que je ne puis avoir d'ennemi plus à craindre.

DON ALVAR.

Donc sans plus balancer c'est ici que je dois

Me montrer tel pour vous que vous êtes pour moi.

DON LOPE.

1165   Que pensez-vous résoudre, et quelle est votre envie ?

DON ALVAR.

De fuir un ennemi qui m'a sauvé la vie,

Et faire voir qu'au moins, si le Ciel l'eût permis,

Nous n'étions pas peut-être indignes d'être amis.

DON LOPE.

C'est ce qui ne se peut après la mort d'un frère.

DON ALVAR.

1170   Aussi l'éloignement est pour moi nécessaire.

DON LOPE.

Quoi, vous pourriez me fuir ?

DON ALVAR.

Je fuis avec éclat,

Quand j'évite en fuyant le péril d'être ingrat.

DON LOPE.

Vous me verrez pousser ma vengeance à l'extrême,

Je vous suivrai partout.

DON ALVAR.

Je vous fuirai de même.

DON LOPE.

1175   Je saurai vous chercher.

DON ALVAR.

  Et moi vous éviter.

DON LOPE.

Quoi, je ne tâche ici que de vous irriter,

Et je ne puis enfin forcer votre colère

D'accepter un combat qui me doit satisfaire ?

DON ALVAR.

C'est que songeant à fuir si vous me poursuivez,

1180   Je fais ce que je dois, vous, ce que vous devez.

DON LOPE.

Contentez ce devoir qui presse ma vengeance.

DON ALVAR.

Il vous porte à combattre, et le mien m'en dispense.

DON LOPE.

Vous m'avez offensé, je dois vous en punir.

DON ALVAR.

Vous m'avez obligé, je dois m'en souvenir.

DON LOPE.

1185   Nous nous verrons pourtant.

DON ALVAR.

Jamais.

DON LOPE.

  Et ma poursuite ?

DON ALVAR.

Ne m'en mettrai-je pas à couvert par la fuite ?

DON LOPE.

Peut-être, mais enfin si nous nous rencontrons

Il faudra lors combattre.

DON ALVAR.

Et bien nous combattrons.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Alonse, Don Lope.

ALONSE.

Je l'avais bien prévu, que tant de violence

1190   Pourrait enfin du Ciel lasser la patience,

Et qu'à suivre toujours son seul emportement,

Enrique par ses mains creusait son monument.

Toutefois il respire, et son reste de vie

Rend de quelque douceur sa disgrâce suivie,

1195   Puisqu'il nous laisse lieu d'espérer qu'au besoin

Lui-même contre lui servira de témoin.

DON LOPE.

Ah, sans me déguiser ce qu'on ne me peut taire,

Dites qu'on doit rougir d'avouer un tel frère,

Et que sa lâcheté dans ce dernier combat

1200   N'a fait aux yeux de tous qu'un trop honteux éclat.

ALONSE.

Il est vrai qu'on le blâme, et qu'un noble courage

Du nombre contre un seul dédaigne l'avantage,

Cependant chacun sait pour ménager ses jours

Qu'il a pu s'abaisser à souffrir du secours.

1205   C'est au milieu de trois qui lui prêtaient main forte

Que ce jeune inconnu l'a blessé de la sorte,

Il est tombé mourant, et de sa fausse mort

Tout le peuple amassé me faisait le rapport,

Quand lui voyant encor quelques signes de vie

1210   À ne le point quitter l'amitié de convie,

On arrête son sang, il revient lors à soi,

Étant déjà tout proche on le porte chez moi,

Où vous même avez vu dans l'ennui qui l'accable

Que de tout son malheur il se tient seul coupable.

DON LOPE.

1215   Hélas ! et plût au Ciel qu'en déplorant le sien

Je n'eusse pas sujet de l'accuser du mien,

Car enfin dans la loi que la fille m'impose,

La promesse d'un père est pour moi peu de chose,

Et je n'ai plus sans doute à songer qu'à mourir,

1220   Puisque votre amitié n'a pu me secourir.

ALONSE.

J'avais crû jusqu'ici qu'il était impossible

Qu'avec tant de vertu l'amour fut compatible,

Et vous sachant aimé j'appréhendais fort peu

Que Jacinte nous pût refuser son aveu.

1225   Mais s'il faut que ma crainte avec vous s'éclaircisse,

Don Sanche m'est suspect lui-même d'artifice,

Je l'ai revu tantôt, et connu malgré lui

Que l'accord accepté redouble son ennui.

Lui parlant de vous voir, il n'a pu si bien faire

1230   Qu'un mouvement d'aigreur n'ait trahi sa colère,

Elle a paru couverte et m'a trop fait juger

Que rien n'éteint en lui l'ardeur de se venger.

DON LOPE.

Qu'il se venge ; aussi bien, quoi que j'ose entreprendre,

Après ce que je sais je n'ai rien à prétendre,

1235   Pour paraître innocent mon effort serait vain ;

Si c'est le même sang, qu'importe quelle main ?

C'est ce malheur du sang dont je suis responsable,

Qui me rendra toujours également coupable,

Puisqu'ayant à combattre un destin rigoureux,

1240   C'est être criminel que d'être malheureux.

ALONSE.

La vertu de la fille à nos desseins contraire,

Semble avoir commencé la vengeance du père,

Et ce trouble confus qu'il m'a fait remarquer,

Me fait craindre pour vous à l'oser expliquer ;

1245   Mais le meilleur remède en ce malheur extrême,

C'est de porter Enrique à s'accuser lui-même,

À demander Don Sanche, et ne lui point cacher

Ce que je sais déjà qu'il s'ose reprocher.

Pour peu qu'on soit sensible, il n'est rien qu'on refuse

1250   Au triste repentir d'un mourant qui s'accuse,

Et quoi qu'ait résolu ce vieillard outragé,

Par le malheur d'Enrique il se tiendra vengé,

Il croira que le Ciel, à ses voeux favorable,

Aura pris soin pour lui de punir un coupable,

1255   Et j'ose m'assurer du succès de vos feux

Quand cet hymen pour lui n'aura rien de honteux.

DON LOPE.

Qu'Enrique obtint sur lui cette haute victoire ?

ALONSE.

Il l'obtiendra sans doute, et j'ai lieu de le croire,

Puisqu'au nom de Fernand par hasard prononcé,

1260   Si Cassandre se plaint de son hymen forcé,

(M'a-t-il dit d'une voix et languide et mourante,)

Je ne l'oblige à rien, qu'elle vive contente.

DON LOPE.

Ah, si son repentir s'étendait jusqu'à moi.

ALONSE.

Vous en verrez l'effet tel que je le prévois.

1265   Adieu, pour vous servir je vais mettre en usage

Tout ce qui peut abattre un orgueilleux courage.

DON LOPE.

Cependant dans l'espoir de quelque mot d'avis,

Je vais rêver une heure autour de ce logis,

Si je suis aperçu, Blanche pourra paraître.

ALONSE.

1270   Et si quelqu'autre aussi vous allait reconnaître,

Et que la force en main le vieillard averti,

Malgré tout notre accord vous fît mauvais parti ?

DON LOPE.

Vous parlez d'un péril que mon amour méprise.

ALONSE.

Ce n'est pas sans sujet que j'en crains la surprise.

1275   Voyez, la Lune brille avec tant de clarté,

Que la nuit n'eut jamais si peu d'obscurité.

Ne vous exposez point si vous m'en voulez croire.

DON LOPE.

J'aurai soin de ma vie, ayez soin de ma gloire,

Et puis qu'un fier destin s'oppose à mon bonheur,

1280   Par l'aveu du coupable assurez mon honneur.

Seul.

Enfin, Fortune, enfin quoi que ta rage ordonne,

Mon coeur à ton caprice aujourd'hui s'abandonne,

Et de son désespoir il tire au moins ce bien,

Qu'il se trouve en état de ne craindre plus rien.

1285   Mais si dans sa clarté la Lune m'est fidèle,

Je vois cet inconnu contre qui j'ai querelle,

C'est lui-même, parlons, puisqu'il s'ose approcher.

SCÈNE II.
Don Lope, Don Alvar.

DON LOPE.

Me reconnaissez-vous ?

DON ALVAR.

Je vous allais chercher,

Et quelque rigoureux que mon destin se montre,

1290   Je lui suis obligé d'une telle rencontre.

DON LOPE.

Quoi, croyez-vous ainsi pouvoir impunément

Braver et ma colère, et mon ressentiment ?

Il ne vous souvient plus que l'honneur vous convie

De fuir un ennemi dont vous tenez la vie ?

DON ALVAR.

1295   Cette obligation est dans mon souvenir,

J'en ai donné parole, et saurai la tenir.

DON LOPE.

Me chercher n'en est pas une preuve trop forte.

DON ALVAR.

C'est pour mieux l'observer que j'agis de la sorte.

DON LOPE.

Mais vous n'ignorez pas qu'un devoir assez fort

1300   M'oblige sans réserve à vouloir votre mort ?

DON ALVAR.

Je connais ce devoir, mais qu'ai-je lieu d'en craindre

Quand je viens le suspendre et non pas le contraindre,

Et qu'à votre courroux j'épargne en ce projet

La honte d'éclater contre un indigne objet ?

DON LOPE.

1305   Ce discours est obscur.

DON ALVAR.

  Pour vous le faire entendre

Oyez par un billet ce que je viens d'apprendre.

Un injuste ennemi par un noir attentat,

Envieux de ma gloire, en a terni l'éclat,

L'outrage par le sang ne s'efface qu'à peine,

1310   On m'en donne l'avis, voila ce qui m'amène.

DON LOPE.

Et que pensez-vous faire ?

DON ALVAR.

En pouvez-vous douter,

Et dans de tels malheurs a-t-on à consulter ?

Je ne balance point, quelle que soit l'offense,

Tout mon sang indigné m'en demande vengeance,

1315   Mais ce bien le plus grand qu'on puisse concevoir,

Don Lope, c'est à vous que je le veux devoir.

Quoi que mon ennemi, j'ai peu de peine à croire

Que l'appui de mes jours le sera de ma gloire,

Et le moyen aussi de juger d'un grand coeur

1320   Qu'il fît tout pour ma vie, et rien pour mon honneur ?

J'ose donc vous revoir sans qu'un respect frivole

Me fasse appréhender de manquer de parole,

Puisque loin de braver votre juste courroux

J'en recule l'effet moins pour moi que pour vous.

1325   J'ai promis de vous fuir, mais je veux que ma fuite

D'un si grand ennemi mérite la poursuite,

Et n'auriez-vous pas lieu si je fuyais ainsi,

De dédaigner un sang par un autre noirci ?

On m'a fait un affront, j'ai tué votre frère,

1330   La vengeance à tous deux aujourd'hui nous est chère,

Mais quoi qu'en ce rencontre elle ait pour vous d'appas,

Si vous la différez, vous ne la perdez pas.

Devenons donc amis tant que le sang d'un lâche

De ma gloire obscurcie ait effacé la tache,

1335   Et que par son trépas mon honneur affermi,

Je puisse mériter d'être votre ennemi ;

Car enfin j'ai pour vous une trop pure estime

Pour vouloir abuser d'un coeur si magnanime,

Ma vengeance est la vôtre, et je n'en suis jaloux

1340   Que pour rendre mon sang moins indigne de vous.

DON LOPE.

Je ne sais que répondre, et c'est par mon silence

Que vous laissant juger de tout ce que je pense,

Je crois mieux expliquer dans mon sort rigoureux

Ce que peut la vertu sur un coeur généreux.

1345   Mais où cette vertu me va-t-elle réduire ?

Vous savez m'obliger quand je cherche à vous nuire,

Et pressé d'un devoir que je n'ose trahir,

Je vois que vous m'ôtez le droit de vous haïr.

Ce devoir toutefois que presse la Nature

1350   Se trahirait soi-même à souffrir votre injure,

Il y prend intérêt, et dans votre ennemi

Par un dessein bizarre il vous donne un ami.

Je le suis, j'en fais gloire, et d'un aveugle zèle

En tous lieux, contre tous, je prends votre querelle,

1355   À venger votre affront servez-vous de mon bras,

Un ami tel que moi ne vous manquera pas ;

Mais cet affront vengé, mon coeur quoi qu'avec peine

Dépouille l'amitié pour reprendre la haine,

Et l'intérêt d'un frère est un respect trop fort,

1360   Pour oser voir en vous que l'auteur de sa mort.

DON ALVAR.

Au moins dans cet instant, que l'amitié reçue

Tient pour moi dans ce coeur la haine suspendue,

Souffrez qu'impatient de m'acquitter vers vous,

D'un ami si parfait j'embrasse les genoux.

1365   Rendrais-je un moindre hommage à qui je dois la vie ?

Mais on veut vous parler, ou bien l'on nous épie.

SCÈNE III.
Don Lope, Don Alavar, Blanche.

DON LOPE.

Ah ! Blanche.

BLANCHE.

Qu'à propos je vous ai reconnu !

L'on m'envoyait chez vous.

DON LOPE.

Quoi, qu'est-il survenu ?

BLANCHE.

Venez, on vous attend.

DON LOPE.

Moi, Blanche ?

BLANCHE.

Oui, ma maîtresse

1370   Veut résoudre avec vous une affaire qui presse.

DON LOPE.

Que je crains...

BLANCHE.

Craignez tout d'un courroux déguisé.

DON LOPE.

Sans doute le vieillard n'est point désabusé,

C'est ce qu'on veut m'apprendre ?

BLANCHE.

Il est vrai qu'il s'emporte.

DON LOPE.

C'est assez, je te suis, va m'attendre à la porte.

SCÈNE IV.
Don Lope, Don Alvar.

DON LOPE.

1375   Voyez que l'amitié se croit beaucoup permis.

DON ALVAR.

Souffre-t-on la contrainte entre les vrais amis,

Vous m'avez obligé, mais quel est ce message ?

D'autre que d'une fille il m'aurait fait ombrage,

Vous êtes tout rêveur.

DON LOPE.

Peut-être en ai-je lieu,

1380   Mais enfin il est temps que je vous dise adieu.

DON ALVAR.

Quoi, sans me découvrir ce qui vous inquiète ?

Don Lope, c'est donc là cette amitié parfaite,

Je me découvre à vous, vous vous cachez de moi.

DON LOPE.

Avec peu de raison vous soupçonnez ma foi,

1385   Et s'il faut éclaircir le sujet de ma peine

J'ai reçu rendez-vous, et c'est ce qui me gêne.

DON ALVAR.

La faveur vous déplaît ?

DON LOPE.

J'aime et je suis aimé,

Mais un père fâcheux tient mon coeur alarmé,

Et contre mon espoir cette faveur offerte

1390   Est moins faveur pour moi que l'arrêt de ma perte :

Il me hait, et la fille attendant son aveu

D'une vertu si fière accompagne son feu,

Que je n'en dois prévoir qu'une atteinte mortelle

Puisqu'elle se dispense à m'appeler chez elle.

1395   Ainsi de ce vieillard redoutant le courroux

J'accepte avec chagrin un pareil rendez-vous,

Non, parce qu'au malheur dont ma flamme est suivie,

Si je suis découvert, il y va de ma vie,

Mais parce que surpris dedans son entretien

1400   Tout mon sang exposé n'assure pas le sien

Mais je vous quitte enfin, c'est trop la faire attendre.

DON ALVAR.

Je vous escorterai.

DON LOPE.

Vous ?

DON ALVAR.

Quoi, vous en défendre !

Craignez-vous que ce bras ne vous manque au besoin ?

DON LOPE.

Un amour si secret fuit un nouveau témoin,

1405   Et je dois ce respect à l'objet de ma flamme,

De...

DON ALVAR.

Vous abandonner c'est me couvrir de blâme,

Et mon coeur est pour vous injuste au dernier point

S'il vous souffre un péril qu'il ne partage point.

Non, non, je vous suivrai.

DON LOPE.

Vous ne prenez pas garde

1410   À ce qu'en ce projet votre amitié hasarde,

Et que dans ma disgrâce oser vous engager,

C'est vous mettre en état de ne vous point venger,

Que devient cette ardeur d'effacer votre injure ?

DON ALVAR.

Sur l'occasion seule un grand coeur se mesure.

1415   Allons, nous perdons temps.

DON LOPE.

Mais...

DON ALVAR.

  C'est trop contester,

Sachant ce que je sais je ne puis vous quitter.

Sur tout, je suis discret.

DON LOPE.

Je n'ai plus rien à dire,

Mais je vous devrai trop, et mon coeur en soupire,

Puisqu'après cet accord que l'honneur rend permis,

1420   Ce même honneur nous force à cesser d'être amis.

DON ALVAR.

Ne songeons maintenant qu'à ce qui vous importe.

DON LOPE.

Nous n'irons pas bien loin, voyez d'ici la porte,

J'y dois être attendu.

SCÈNE V.
Don Lope, Don Alvar, Blanche.

DON LOPE.

Blanche.

BLANCHE.

Entrez et sans bruit,

De peur que... Mais que vois-je?

DON LOPE.

Un ami qui me suit,

1425   Ne crains rien, sa vertu dans mon sort l'intéresse.

BLANCHE.

Vous me perdez, Monsieur, que dira ma maîtresse ?

DON LOPE.

Va, je t'excuserai, n'en sois point en souci.

Ami, j'en use mal de vous laisser ici,

Seul, de nuit, sans clarté, mais...

DON ALVAR.

Cette excuse est vaine,

1430   Un désir curieux n'est pas ce qui m'amène,

Je vous attends, allez, et ne m'oubliez pas

Si vous avez besoin du secours de mon bras.

BLANCHE.

La chambre où je vous mène ayant double sortie,

Contre toute surprise assure la partie,

1435   D'ailleurs l'appartement est assez reculé.

DON ALVAR, seul.

De quel sort plus étrange a-t-on jamais parlé ?

Quand un père offensé dont j'ignore l'outrage,

Au soutien de sa gloire appelle mon courage,

Pour ne me pas montrer généreux à demi

1440   Il faut que je m'engage avec mon ennemi,

Et dans cet ennemi que mon malheur me laisse

Je trouve à respecter le sang d'une maîtresse.

Ô haine, amour, vengeance, ô doux et puissants noeuds,

Qui déchirez mon âme et confondez mes voeux,

1445   Finissez un combat qui me rend trop à plaindre,

Ou cachez-moi les maux que vous me faites craindre.

Mais j'ois marcher quelqu'un, ne sachant où je suis,

Songer à la défense est tout ce que je puis,

Ne nous découvrons point si l'on ne nous découvre.

1450   Mais Dieux ! N'entends-je pas une porte qui s'ouvre ?

La lumière paraît, enfin tout est perdu,

Que ferai-je ?

SCÈNE VI.
Don Sanche, Don Alvar.

DON SANCHE.

Un bruit sourd vers la porte entendu,

Dans l'attente d'un fils à mes souhaits si chère...

Mais ne le vois-je pas ? Ah, mon fils !

DON ALVAR.

1455   Ah, mon père.

DON SANCHE.

Je puis donc te revoir ?

DON ALVAR.

  C'est donc vous que je vois ?

DON SANCHE.

Ah, qu'avecque raison tu doutes si c'est moi !

Dans l'affront que je pleure et qui me désespère,

Tu peux, tu peux, mon fils, méconnaître ton père.

La rougeur de mon front t'empêche d'y trouver

1460   Ces traits que la Nature y sut jadis graver,

Tu les cherches en vain, mais sûr de ma vengeance,

Si je dois aujourd'hui t'expliquer mon offense,

J'ai l'avantage au moins qu'en ton ressentiment

Tu n'auras de ma honte à rougir qu'un moment.

DON ALVAR.

1465   Ce moment est trop long, hâtez-vous de m'apprendre

Quel sang pour l'effacer il faut aller répandre.

DON SANCHE.

Te dirai-je, mon fils, que l'affront est si bas,

Qu'il serait trop vengé, s'il l'était par ton bras ?

Pour un lâche ennemi capable de surprise

1470   La générosité n'est pas même permise,

Ne t'inquiète point de mon honneur perdu,

S'il lui faut une vie, on m'en a répondu,

Il périra, le traître.

DON ALVAR.

Ah, que voulez-vous faire ?

DON SANCHE.

Te remettre en état de m'avouer pour père.

DON ALVAR.

1475   Me réserveriez-vous à cette lâcheté,

De souffrir...

DON SANCHE.

Il aura ce qu'il a mérité.

Où l'offense est indigne et basse et lâche et noire

Tout ce qui la répare est toujours plein de gloire,

Fer, poison, tout est beau, quand il n'est point douteux,

1480   Et pourvu qu'on se venge il n'est rien de honteux.

DON ALVAR.

Expliquez-vous enfin, et sachons cette offense.

DON SANCHE.

Elle est...Ah, tout mon sang en frémit quand j'y pense,

Il se trouble, il s'indigne au nom de l'offenseur,

Si tu le veux savoir, apprends-le de ta soeur.

DON ALVAR.

1485   Où courez vous, mon père ?

DON SANCHE.

  Il faut que je l'appelle.

DON ALVAR.

Pensez vous...

DON SANCHE.

Oui, mon fils, tu sauras mieux tout d'elle.

DON ALVAR.

Peut-être...

DON SANCHE.

Je l'amène ici dans un moment.

DON ALVAR, seul.

Puis-je encor me connaître en cet évènement ?

Don Lope aime ma soeur, et moi-même à ma honte

1490   J'assure un rendez-vous au feu qui le surmonte.

Ah, suivons...mais hélas ! ne précipitons rien,

S'il offense mon sang, j'ai répandu le sien,

Et lors qu'avecque lui ma parole m'engage,

Consentir à sa perte est manquer de courage ;

1495   Et puis, si ce point seul nous rendait ennemis,

Que lui puis-je imputer que je n'ai point commis ?

Il brûle pour Jacinte, et j'adore Cassandre.

Mais qu'il tarde à venir ! L'aurait-on pu surprendre ?

Si j'ai bien entendu d'un et d'autre côté

1500   Une porte au besoin le met en sûreté.

Puisqu'il peut s'échapper, quel obstacle l'arrête ?

SCÈNE VII.
Don Lope, Don Alvar, Blanche.

DON LOPE.

Ami, notre vieillard m'oblige à la retraite,

Sortons, et vous saurez...

DON ALVAR.

Ami, je le connais ;

Je viens de lui parler, ne craignez rien pour moi.

DON LOPE.

1505   Vous ?

DON ALVAR.

  M'en voyant surpris j'ai feint sur quelque affaire

Qu'une lettre de lui m'était fort nécessaire,

Il est allé l'écrire, et dans cet embarras

Je me rendrais suspect à ne l'attendre pas.

DON LOPE.

Mais...

BLANCHE.

Je l'entends déjà, le rendez vous funeste !

1510   Sortez vite.

DON ALVAR.

  Demain je vous dirai le reste.

SCÈNE VIII.
Don Sanche, Don Alvar, Jacinte, Blanche.

JACINTE.

Quoi, sans savoir pourquoi je dois tant me hâter ?

DON SANCHE.

En croiras-tu tes yeux ? tu les peux consulter,

Reconnais-tu ce fils que le Ciel me renvoie ?

JACINTE.

Juste Ciel, se peut-il qu'enfin je le revoie ?

1515   Ah, mon frère, est-ce vous ?

DON ALVAR.

  Mon déplaisir, ma soeur,

Me laisse de ce nom mal goûter la douceur.

Quand un père offensé...

Blanche revient.

DON SANCHE.

Dis-lui, dis-lui, ma fille,

Cet affront si honteux à toute ma famille,

Et si dans mes ennuis tu veux me soulager,

1520   Nomme-lui l'ennemi dont je dois me venger.

Quand l'outrage est mortel, qu'il va jusqu'à l'extrême,

C'est s'en faire un nouveau que l'expliquer soi-même.

Par ces tristes soupirs l'un par l'autre pressez,

Épargne cette honte à qui rougit assez.

1525   Tu te tais ; oui ma fille, à conter mon injure

Ton sang pourrait du mien contracter la souillure,

Il est encor sans tache, et ton père affronté

N'en corrompt pas sitôt toute la pureté.

Défends-toi, j'y consens, d'un récit qui t'outrage,

1530   Si ton refus me gêne, il montre ton courage,

Tu ne peux t'abaisser à parler d'un affront

Dont par moi l'infamie éclate sur ton front,

Mais s'il faut que moi-même enfin je le déclare,

Mon fils, souffre un moment que mon coeur s'y prépare.

BLANCHE.

1535   Son fils, Madame ?

JACINTE.

Oui, Blanche.

BLANCHE.

  Ô Dieu que ferons-nous !

Il escortait Don Lope, il sait le rendez-vous.

JACINTE.

Que dis-tu ? C'était lui qui lui servait d'escorte ?

BLANCHE.

Lui même.

DON ALVAR.

Enfin je cède au soupçon qui m'emporte,

Parlez, ou je croirai...

DON SANCHE.

Crois tout ce que tu peux,

1540   L'affront dont je rougis est encor plus honteux.

Connais-tu les Guzmans ?

DON ALVAR.

Oui, ce nom est illustre.

DON SANCHE.

L'un d'eux par mon offense en a terni le lustre,

Don Lope... Enfin c'est fait, j'ai nommé l'offenseur.

DON ALVAR.

Quoi, Don Lope...

DON SANCHE.

Ah! Mon fils, daigne épargner ta soeur.

1545   Vois comme trop sensible à l'outrage d'un père,

Le nom d'un ennemi l'enflamme de colère.

Vois de quels mouvements son coeur est combattu,

Et plaignant ma disgrâce, admire sa vertu.

DON ALVAR.

J'en suis surpris sans doute encor plus que vous n'êtes.

1550   Don Lope...

DON SANCHE.

  Vois son trouble au nom que tu répètes,

Et juge à ces effets de haine et de courroux

Si j'ai dû consentir d'en faire son époux,

On me l'a fait promettre, et j'ai feint...

JACINTE.

Ah ! Mon père.

DON SANCHE.

Non, quand ce seul moyen me pourrait satisfaire,

1555   Ne crois pas, quelque éclat que mon malheur ait eu,

Que j'abuse jamais de ton trop de vertu.

Je sais que tu le hais, je sais que la vengeance

T'ayant mis dans le coeur toute sa violence,

Tu souffrirais bien plus à lui donner la main,

1560   Qu'à lui plonger toi-même un poignard dans le sein.

À ces grands mouvements abandonne ton âme,

Donne-toi toute entière à l'ardeur qui l'enflamme,

Et s'il faut...

DON ALVAR.

Cet avis ne nous rend pas l'honneur,

Mon père, et vous gênez la vertu de ma soeur.

DON SANCHE.

1565   Ah ! si tu connaissais quel noble sacrifice...

DON ALVAR.

Elle sait de nous deux qui lui rend mieux justice.

JACINTE.

L'apparence, mon frère, est trop à soupçonner...

DON ALVAR.

Il n'est pas temps, ma soeur, de rien examiner.

DON SANCHE.

Oui, c'est trop en effet lui dérober la joie

1570   Que lui permet le Ciel au bonheur qu'il m'envoie,

Étouffe ce chagrin où ton coeur s'est plongé,

Encor un peu, ma fille, et ton père est vengé.

JACINTE.

Vous, mon père, et de qui ?

DON SANCHE.

De cet ennemi même

Dont pour toi le seul nom est un supplice extrême.

1575   Crois-le déjà sans vie, et par un doux transport

Tâche de t'avancer le plaisir de sa mort.

Peints-le toi tout sanglant, blessure sur blessure

Par son dernier soupir expier notre injure,

Repais de cette image...

DON ALVAR.

Elle a beaucoup d'appas,

1580   Mais il périt en vain s'il ne vous venge pas.

DON SANCHE.

S'il ne me venge pas ? Apprends, apprends l'offense,

Et sache que lui même a réglé ma vengeance,

Si je ne la veux perdre, il le faut imiter.

Par des gens apostez il m'a fait affronter,

1585   Et lors que pour ma gloire il doit cesser de vivre,

Son exemple est pour moi le seul exemple à suivre.

J'ai préparé le piège, et c'est dans cette nuit

Que des Braves...

DON ALVAR.

Ô Ciel, où me vois-je réduit ?

Et je m'arrête encor, c'est trop.

DON SANCHE.

Que vas-tu faire ?

DON ALVAR.

1590   Défendre un ennemi pour mieux venger un père.

DON SANCHE.

Quoi ? Tu peux condamner...

DON ALVAR.

Vous m'arrêtez en vain,

Son sang est mal versé si ce n'est par ma main.

Il sort.

DON SANCHE.

Ô l'indigne scrupule où son coeur s'abandonne !

JACINTE.

Hélas !

DON SANCHE.

Ainsi que moi sa faiblesse t'étonne,

1595   Mais quoi qu'il ose enfin, cesse d'en soupirer,

Ma partie est bien faite, et tu peux espérer.

JACINTE.

Dans un pareil malheur que veut-on que j'espère ?

DON SANCHE.

Que peut-être déjà l'on a vengé ton père.

Viens, suis-moi, quelques maux que je puisse prévoir,

1600   Mon plus grand déplaisir se console à te voir.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Don Lope, Cassandre.

DON LOPE.

C'était pour m'en donner la funeste nouvelle

Que Jacinte hier au soir m'osa mander chez elle,

Il n'en faut point douter ; son trouble à mon abord,

Ce discours préparé des caprices du Sort,

1605   Ces serments exigez d'obéir sans murmure,

Étaient de ma disgrâce une marque trop sûre,

Et quoi que du vieillard presque aussitôt surpris,

J'eusse dû la quitter sans avoir rien appris,

Au désordre confus qu'elle me fit paraître

1610   Devinant aisément ce qui le faisait naître,

J'eusse pu me soustraire à ce noir attentat

Si pour prévoir l'orage on en fuyait l'éclat.

Mais de tant d'assassins la troupe découverte,

Prêt de rentrer chez moi marquait déjà ma perte,

1615   Et je ne combattais, assuré de périr,

Que pour venger ma mort avant que de mourir,

Quand une voix de loin à ce bruit de nos armes

Me remplissant d'espoir et nos traîtres d'alarmes,

Prends courage, Don Lope, à moi lâches, à moi,

1620   Nous dit-on, et ces mots redoublent leur effroi.

Me voyant secondé, la victoire en balance,

Ces braves attaquants demeurent sans défence,

Et leur fuite aussitôt dans ce manque de coeur

Me laisse rendre grâce à mon libérateur.

CASSANDRE.

1625   Certes, je tremble encor à vous ouïr redire

Avec quelle fureur contre vous on conspire ;

Croyant vous avancer, Alonse vous a nui,

Et sa feinte à vos feux prête un mauvais appui.

DON LOPE.

C'est ainsi que le sort par un dernier outrage,

1630   Dans un calme apparent me fait faire naufrage,

Et trompant d'un ami le zèle officieux

N'élève mon espoir que pour l'abattre mieux.

CASSANDRE.

C'est le dernier des biens dont sa rigueur nous prive.

DON LOPE.

Vous en jugez, ma soeur, par ce qui vous arrive,

1635   Et d'un fâcheux hymen qui faisait votre mort,

Enrique avec Fernand ayant rompu l'accord,

D'un si prompt changement le revers favorable

Vous en fait pour ma flamme espérer un semblable.

Mais qu'en vain jusques-là je voudrais me flatter !

1640   Don Sanche veut ma mort, je ne puis l'éviter,

Et quoi qu'on fasse enfin, je n'ai point à prétendre

Qu'après l'avoir jurée il m'accepte pour gendre.

CASSANDRE.

Mais il vous croit coupable.

DON LOPE.

Il le croira toujours.

CASSANDRE.

La vérité connue est un puissant secours,

1645   Vous n'êtes criminel que pour la vouloir taire.

DON LOPE.

Chercher mon innocence en accusant un frère,

Un frère, dont l'état trop digne de pitié,

Me ferait soupçonner d'un secours mendié !

D'un si lâche dessein je me sens incapable,

1650   Et puisque son aveu ne le rend point coupable,

Qu'à s'accuser soi-même il n'a pu consentir,

Je ne publierai point ce qu'il peut démentir.

CASSANDRE.

Espérez tout d'Alonse, il l'observe sans cesse,

Et dans la juste ardeur qui pour vous l'intéresse,

1655   Sans doute il tentera cent moyens superflus,

Ou trouvera celui de vaincre ses refus.

S'il a pu l'obliger touchant mon hyménée

À reprendre pour moi la parole donnée...

DON LOPE.

Ah, le faible motif pour prétendre à mon tour,

1660   Qu'avec même succès il serve mon amour !

Que dans vos intérêts Enrique ait pu le croire,

Cet effort ne va point jusqu'à trahir sa gloire,

Dégageant une soeur il oblige un ami,

Mais s'avouer coupable à son propre ennemi,

1665   S'exposer à rougir du plus honteux reproche

Que...

CASSANDRE.

Vous ne voyez pas Jacinte qui s'approche.

SCÈNE II.
Don Lope, Jacinte, Cassandre.

DON LOPE.

Après le dur revers qui détruit mon espoir,

Pouvais-je encor prétendre au bonheur de vous voir,

Madame ? Vos bontés par un effort insigne

1670   Semblent croître pour moi plus on m'en croit indigne,

Et j'aimerai le sort le plus injurieux,

Puisqu'il peut m'acquérir un bien si précieux.

JACINTE.

Je hasarde beaucoup, mais je n'ai pu moins faire

Pour me justifier du procédé d'un père,

1675   Qui se consultant seul, séduit par son erreur,

N'écoute contre vous qu'une aveugle fureur,

Mais le Ciel qui toujours veille pour l'innocence,

Pour la faire avorter prit hier votre défense,

Et monstre sa justice à qui sait par quel bras

1680   Il sut vous garantir d'un attentat si bas.

DON LOPE.

Je sais qu'aucun jamais ne lui fut redevable

D'un secours ni plus prompt ni plus considérable,

Mais si j'en tiens le jour qu'on me voulait ravir,

J'ignore de quel bras il daigna s'y servir.

1685   Ce vaillant inconnu, quelque effort que je fisse,

Me refusa son nom après ce grand service,

Et ce n'est qu'aujourd'hui que je le dois savoir.

JACINTE.

Pouvez-vous l'ignorer si vous le pûtes voir ?

La nuit n'était pas sombre.

DON LOPE.

Elle était assez claire

1690   Pour voir ce même ami qui trompa votre père,

Qui m'escortant chez vous, n'en sortit qu'après moi,

Mais son visage seul est ce que j'en connais.

JACINTE.

Et bien, quel qu'il puisse être, obtiendrai-je une grâce ?

DON LOPE.

Madame...

JACINTE.

À l'expliquer mon esprit s'embarrasse,

1695   Mais c'est ce qui m'amène, et ce fut hier au soir

Ce qui me fit encor souhaiter de vous voir.

DON LOPE.

Parlez, et puisqu'enfin il s'agit de vous plaire,

Fallut-il me soumettre à la fureur d'un père,

Et perdre...

JACINTE.

Ah, jugez mieux d'un coeur qui tout à vous

1700   Déteste les effets d'un injuste courroux.

Vous voir reconnaissant est toute mon envie,

Un inconnu pour vous a prodigué sa vie,

Et ce qu'à votre amour je demande aujourd'hui,

C'est que jamais ce bras ne s'arme contre lui.

1705   Me le promettez-vous ?

DON LOPE.

  Je puis vous le promettre,

Puisque l'honneur enfin semble me le permettre,

Et que sans lâcheté je ne puis à mon tour

Combattre un ennemi par qui je vois le jour.

Mais qui vous peut sitôt avoir dit la nouvelle

1710   D'une si surprenante et secrète querelle,

Et qu'un frère mourant, pour venger son trépas

Contre cet inconnu sollicite mon bras ?

JACINTE.

C'est ce que j'ignorais dans le malheur d'Enrique.

DON LOPE.

Pourquoi donc cette alarme et vaine et chimérique,

1715   Et par quel mouvement vous croyez-vous permis

De craindre quelque jour de nous voir ennemis ?

JACINTE.

Comme l'honneur peut tout et sur l'un et sur l'autre,

Si vous n'êtes le sien il peut être le vôtre,

Et par ce que j'ai su je prévois à regret...

1720   Mais je le vois qui vient vous dire son secret,

Me tiendrez-vous parole et puis-je le prétendre ?

DON LOPE.

Doutez-vous de mon coeur ?

JACINTE.

Laissons-les seuls, Cassandre,

Et quoi qu'ici pour nous tout soit à redouter,

Sachons leurs sentiments avant que d'éclater.

SCÈNE III.
Don Lope, Don Alvar.

DON ALVAR.

1725   Je me rendrai suspect sans doute de faiblesse

D'avouer qu'à regret je vous tiens ma promesse,

Et que s'il se pouvait il me serait plus doux ;

De me faire connaître à tout autre qu'à vous.

DON LOPE.

Il en est peu pourtant qu'avec plus d'assurance

1730   Vous pussiez honorer de cette confidence,

Avant que j'en abuse on me verra périr.

DON ALVAR.

Enfin sommes-nous seuls, puis-je me découvrir ?

Je crains d'être écouté.

DON LOPE.

Parlez sans vous contraindre,

Quel que soit ce secret, vous n'avez rien à craindre.

DON ALVAR.

1735   Après les différents survenus entre nous,

En quelle qualité me considérez-vous ?

DON LOPE.

D'ami, pour un grand coeur ce doute est un peu rude,

Si mon devoir m'est cher je hais l'ingratitude,

Je l'avouerai partout, sans vous j'étais perdu.

DON ALVAR.

1740   Ce que je vous devais, vous l'ai-je assez rendu ?

DON LOPE.

Le Ciel vous est propice autant qu'il m'est contraire,

Je méditais sur vous la vengeance d'un frère,

Et de son sang versé je vois qu'il vous absout.

DON ALVAR.

Suis-je quitte envers vous ?

DON LOPE.

C'est moi qui vous dois tout.

1745   Mais de ce procédé mon amitié s'offense,

Est-ce que vous doutez de ma reconnaissance ?

DON ALVAR.

Non, mais aucun malheur n'approcherait du mien,

Si vous ne m'avouiez que je ne vous dois rien.

DON LOPE.

Qu'a cet aveu de propre à flatter votre envie ?

DON ALVAR.

1750   Tout, puisqu'il faut qu'enfin j'attaque votre vie,

Et qu'un coeur généreux doit être au désespoir,

Quand le moindre scrupule étonne son devoir.

DON LOPE.

Tout mon sang malgré moi se trouble à vous entendre,

Qui le défendit hier veut aujourd'hui l'épandre,

1755   Et m'enviant des jours par lui seul conservez...

DON ALVAR.

Vous savez encor peu ce que vous me devez,

Et comme un tel secret n'a plus rien qui m'importe,

Chez qui croyez-vous hier que je vous fis escorte ?

DON LOPE.

Je n'ai pas oublié sitôt qu'avec le jour

1760   Je dois à vos bontés l'appui de mon amour,

Je craignais pour Jacinte, et votre grand courage

Voulut ou dissiper ou partager l'orage.

DON ALVAR.

Vous trouvant attaqué quand vous fûtes sorti,

Savez-vous contre qui je pris votre parti ?

DON LOPE.

1765   Contre des assassins employez par son père.

DON ALVAR.

C'est ce que je voudrais qu'ils eussent pu vous taire,

Puisque n'ayant plus lieu de vous déguiser rien,

Je dois vous avouer que son père est le mien.

Et m'enviant des jours : et désirant me reprendre des jours.

DON LOPE.

1770   Quoi, Jacinte...

DON ALVAR.

  Est ma soeur, et c'est assez vous dire

Quel devoir veut par moi que notre trêve expire...

DON LOPE.

Oui, c'est me dire assez qu'une injuste rigueur

Fait un crime pour moi de l'amour d'une soeur,

Mais j'atteste le Ciel ennemi du parjure,

1775   Que je brûle d'un feu dont l'ardeur est si pure,

Que si...

DON ALVAR.

Vous jugez mal de mon ressentiment

D'en croire cet amour l'unique fondement.

Je ne condamne point une ardeur légitime,

Et comme je connais qu'on peut aimer sans crime,

1780   Jacinte étant ma soeur, j'ai lieu de présumer

Que sans blesser sa gloire elle a pu vous aimer,

Que cet amour n'a rien dont sa vertu rougisse.

DON LOPE.

C'est m'obliger ensemble et lui rendre justice,

Mais si ma passion n'arme point votre bras,

1785   Quelle offense inconnue expierait mon trépas ?

DON ALVAR.

Ce long déguisement redouble ma colère,

Ne vous ai-je pas dit que Don Sanche est mon père,

Et par ce seul aveu n'avez-vous pas appris

Que je dois le venger puisque je suis son fils ?

DON LOPE.

1790   Son malheur est de ceux dont la surprise accable.

DON ALVAR.

Quoi, ne savez-vous pas qu'il vous en croit coupable ?

DON LOPE.

Oui, je sais qu'il le croit, mais aussi je sais bien,

Quoi qu'il vous en ait dit, que vous n'en croyez rien.

Votre sang cette nuit exposé pour ma vie

1795   M'a trop justifié de cette calomnie,

Et sachant son affront, loin de me secourir,

Qui m'en eût crû l'auteur m'aurait laissé périr.

DON ALVAR.

Je l'eusse fait sans doute, et j'aurais dû le faire,

Puisqu'enfin je souscris aux sentiments d'un père,

1800   Apporter quelque obstacle à ce qu'il a tenté,

C'est l'accuser d'erreur et non de lâcheté.

Il faut, quoi que d'abord un grand coeur s'en offense,

Pour le dernier affront la dernière vengeance,

L'assassinat est juste où l'outrage est sanglant,

1805   Et le meilleur remède est le plus violent.

DON LOPE.

Puisque votre suffrage en ma faveur s'explique,

Quel crime est donc le mien ?

DON ALVAR.

L'opinion publique.

C'est peu pour négliger un devoir si pressant

Que mon coeur en secret vous déclare innocent,

1810   À l'erreur du public c'est peu qu'il se refuse,

Vous êtes criminel tant que l'on vous accuse,

Et mon honneur blessé sait trop ce qu'il se doit

Pour ne vous pas punir de ce que l'on en croit.

DON LOPE.

Quoi, sur un bruit si faux...

DON ALVAR.

Vous m'en devez répondre,

1815   Avant que vous revoir j'ai voulu le confondre ;

Mais en vain en tous lieux je me suis informé,

On ne nomme personne, ou vous êtes nommé.

J'affoiblis ma vangeance à la voir differée,

Sortons.

DON LOPE.

Et l'amitié que vous m'aviez jurée ?

DON ALVAR.

1820   Telle est de mon honneur l'impitoyable loi,

Loin qu'un ami l'arrête, il n'a d'yeux que pour soi,

Et dans ses intérêts toujours inexorable

Veut le sang le plus cher au défaut du coupable.

DON LOPE.

S'il faut donner le mien, changez au moins l'arrêt,

1825   Qu'aimer soit tout mon crime, et le voici tout prêt :

Oui, punissez en moi ce respect téméraire

Qui poussé par l'amour ose paraître et plaire,

Et donnant sans regret ce qu'il faut m'arracher...

DON ALVAR.

Ah, que je punirais un crime qui m'est cher !

1830   Vous l'avouerai-je enfin ? j'aime, hélas ! Et nos âmes

Avec même secret brûlent des mêmes flammes.

Même objet asservit et l'un et l'autre coeur,

Si vous aimez ma soeur, j'adore votre soeur...

SCÈNE IV.
Don Lope, Don Alvar, Cassandre.

CASSANDRE.

Et bien, cruel amant, découvre mes faiblesses,

1835   Je viens les avouer puisque tu les confesses,

Mais je demande aussi que de justes effets

Montrent ton coeur d'accord de l'aveu que tu fais.

Ce beau feu dont l'ardeur dût être si certaine

Ne s'explique pas bien par des marques de haine,

1840   Et poursuivre le frère avec tant de rigueur

C'est prouver assez mal ton amour pour la soeur.

Respecte en lui mon sang si j'ai droit d'y prétendre,

Ou dis que tu me hais si tu le veux répandre,

Et dans tes sentiments un peu mieux affermi,

1845   Sois amant tout à fait, ou bien tout ennemi.

D'accord de : préposition acceptée à l'époque.

DON ALVAR.

Don Lope, c'est ainsi qu'avec toute assurance

J'ai pu de mon secret vous faire confidence ?

DON LOPE.

Ne me reprochez rien quand mon coeur abattu

1850   Soupire du long temps que vous me l'avez tu.

CASSANDRE.

Quoi, ta haine est pour lui déjà si violente

Qu'elle a peine à souffrir l'obstacle d'une amante,

Et quand elle s'apprête à lui ravir le jour,

Pour la faire trembler c'est trop peu que l'amour ?

DON ALVAR.

1855   Hélas ! Et plut au Ciel qu'une si belle flamme

Vous éclairât assez pour lire dans mon âme.

Vous m'y verriez encor préférer hautement

Au titre d'ennemi la qualité d'amant,

Détester autant l'un que je respecte l'autre,

1860   Mais enfin ma vertu se règle sur la vôtre ;

Malgré tout mon amour son ordre impérieux

Sur mon affreux destin vous fait fermer les yeux,

Et cette ombre de gloire a pour vous tant de charmes

Que ma mort vous arrache à peine quelques larmes,

1865   Je n'en murmure point, et pour votre intérêt

Sans rien tenter pour moi j'en accepte l'arrêt.

Contre vous pour le mien faites la même chose,

Et sans vous opposer à ce qu'il faut que j'ose,

Souffrez à mes désirs le pitoyable espoir

1870   D'expirer sans remords sous l'horreur du devoir.

CASSANDRE.

Cruel, et si le mien t'a paru trop sévère,

Devrais-tu te venger de la Soeur sur le frère,

Et prendre avidement une fausse couleur

Pour le faire garant de ton propre malheur ?

1875   Car enfin je vois trop quelle offense t'anime,

C'est ma seule vertu qui fait ici son crime,

Tu te le peins coupable afin d'armer ton bras,

Mais si j'avais pu l'être, il ne le serait pas.

DON ALVAR.

Ah, si vous pouviez voir avec quelle contrainte

1880   De mon honneur blessé j'ose écouter la plainte,

Vous n'en trouveriez pas le tourment si léger,

Qu'il vous dût être encor permis de m'outrager.

Non, je ne poursuis point Don Lope en téméraire,

Je me regarde amant pour le voir votre frère,

1885   Et m'accusant pour lui de sentiments ingrats,

Je lui prête mon coeur pour désarmer mon bras.

Mais, hélas ! c'est en vain que je le justifie

Quand je viens à revoir toute notre infamie,

Contraint à cet objet de me désabuser

1890   Je vois que c'est lui seul que j'entends accuser,

Et qu'en l'obscurité d'un sort si déplorable

Il me doit, ou son sang, ou le nom du coupable.

DON LOPE.

Que je le sache ou non, je connais mon devoir,

Et si par moi quelqu'un avait dû le savoir...

1895   Mais, ô Dieu, c'est ici que l'espoir et la crainte...

SCÈNE V.
Don Sanche, Don Lope, Don Alvar, Cassandre.

DON SANCHE.

Ah ! mon fils.

DON ALVAR.

Suspendez de grâce votre plainte,

Vous venez condamner ce coeur trop partagé,

Mais je mourrai, mon père, ou vous serez vengé.

Nous pourrons nous revoir, adieu Don Lope.

DON SANCHE.

Arrête,

1900   Et vois le précipice où ton erreur te jette,

Don Lope est innocent.

DON ALVAR.

Pour en avoir douté

Le procédé d'un traître a trop de lâcheté.

Mais enfin avec vous ayant part à l'outrage,

Si je n'en sais l'auteur...

DON SANCHE.

Tu sauras davantage,

1905   Puisque le Ciel propice à mon ressentiment,

Au crime qui le cause a joint le châtiment,

On m'a déjà vengé.

DON ALVAR.

Quel bras l'aurait pû faire ?

Jamais autre qu'un fils ne venge bien un père.

DON LOPE.

Non, mais quand vous saurez qui l'avait outragé,

1910   Peut-être avouerez-vous qu'il est assez vengé.

DON SANCHE.

Oui, mon coeur de vengeance assez insatiable,

La trouve toute entière au remords du coupable,

Qui blessé par rencontre, et craignant de mourir,

Chez Alonse à moi-même a pu se découvrir.

1915   Qui l'aurait jamais crû, que cette âme si fière

Eût pu jusqu'au pardon abaisser sa prière,

Que l'orgueilleux Enrique...

DON LOPE.

Après l'avoir nommé,

Quelque juste sujet qui vous tienne animé,

Songez qu'il est mon frère et m'épargnez la honte.

DON ALVAR.

1920   Quoi, votre frère ! Ô Ciel, que ta justice est prompte !

DON SANCHE.

Il nous la montre en lui.

DON ALVAR.

Mais vous ne savez pas

Que le voulant punir il l'a fait par mon bras.

Sans savoir votre affront j'en ai tiré vengeance.

DON SANCHE.

Quoi, mon fils aurait pu réparer mon offense ?

DON ALVAR.

1925   Don Lope en est témoin, lui dont l'heureux secours

S'employa pour ma gloire et conserva mes jours.

Ah, si vous connaissiez sa vertu toute entière !

DON LOPE.

Elle offre à votre estime une faible matière.

DON SANCHE.

De ce qui s'est passé j'ai su tout le secret,

1930   Et de cette vertu pleinement satisfait,

Ravi qu'à ma vengeance un fils ait mis obstacle,

Confus de mon erreur, surpris de ce miracle,

Je venais l'assurer qu'un regret éternel...

DON LOPE.

Pourquoi tant d'indulgence envers un criminel ?

1935   Puisque vous savez tout, il n'est plus temps de taire,

Et que j'aime Jacinte, et que j'ai su lui plaire,

Et quoi que la vertu soutienne un si beau feu,

Il est à condamner n'ayant pas votre aveu.

Ce m'est beaucoup pourtant que vous puissiez connaître

1940   Que sur cet appui seul la raison le fit naître,

Et que mon coeur s'offrant à de si doux liens,

N'y fût point engagé par l'éclat de vos biens,

C'est à quoi rarement un grand courage cède,

Le Ciel vous rend un fils, que ce fils les possède,

1945   Aussi charmé que vous de son heureux retour,

Un coeur me suffira pour payer mon amour.

Si je demande trop, punissez mon audace,

La mort sans un tel prix me tiendra lieu de grâce,

Et purgé d'un soupçon qui m'eût peu diffamer,

1950   Je mourrai satisfait si je meurs pour aimer.

DON ALVAR.

C'est trop, pour couronner une flamme si pure,

Mon père, attendez-vous qu'un fils vous en conjure ?

DON SANCHE.

Non, de ce feu secret si j'ai blâmé l'ardeur,

Alonse en a déjà justifié ta soeur.

1955   Surprise et par mon ordre et par son stratagème,

Je sais ce qu'elle a fait contre Don Lope même,

Et pour ce grand effort le moins que je lui dois,

C'est d'oublier sa faute et d'approuver son choix.

SCÈNE VI.
Don Sanche, Don Alvar, Don Lope, Jacinte, Cassandre.

JACINTE.

Puisque par le succès cette faute s'efface,

1960   J'en viens bénir le Ciel, et recevoir ma grâce.

DON SANCHE.

Quoi, voir ici ma fille !

JACINTE.

Avant que m'accuser,

Songez à quoi pour vous j'ai pu me disposer,

Ne soupçonnez point ni crime ni faiblesse,

Dans une passion dont je suis la maîtresse.

1965   C'est votre intérêt seul qui plus fort que le mien...

DON SANCHE.

Va, je te ferais tort si j'examinais rien,

Ta vertu me répond de l'amour qui t'engage.

DON LOPE.

Dieux, que le calme est doux qui succède à l'orage !

Rien a ici le sens de quelque chose.

DON ALVAR.

1970   Il est bien doux, hélas ! à qui peut espérer.

DON SANCHE.

Quoi, chacun est content et tu peux soupirer ?

DON ALVAR.

Ah, soupirs indiscrets d'avoir osé paraître !

DON LOPE.

Puisque j'ai su par vous que ma soeur les fait naître,

Pour les faire cesser, voulez-vous bien par moi

1975   Recevoir tout ensemble et son coeur et sa foi ?

DON ALVAR.

Une foi qu'à Fernand vous-même avez promise ?

DON LOPE.

Je ne m'engage à rien que Fernand n'autorise.

DON ALVAR.

Ô Dieux, se pourrait-il ?

DON SANCHE.

Tu l'aimes donc, mon fils ?

DON ALVAR.

Dans mon ravissement je doute si je vis.

1980   Mon père...

DON SANCHE.

  Je t'entends, obtiens-là d'elle-même.

DON ALVAR, à Cassandre.

Consentez-vous, Madame, à mon bonheur extrême ?

CASSANDRE.

Voir vos voeux tout à coup par un frère exaucés,

Et n'y résister point, c'est m'expliquer assez.

DON ALVAR.

Ô favorable arrêt !

DON SANCHE.

C'est le Ciel qui le donne,

1985   L'ordre de ses décrets n'est connu de personne,

Et souvent de ses soins l'infaillible ressort

Se plaît par le naufrage à nous conduire au port.

 


Extrait du Privilège du Roy.

Par grâce et Privilège du Roi, donné à Paris le 3 Avril 1656, il est permis à Guillaume de Luyne Marchand Libraire à Paris, d'imprimer une pièce de Théâtre, de la composition du Sieur Corneille, intitulée Les Illustres Ennemis : et défenses sont faites à tous autres de l'imprimer, vendre, ni débiter d'autre impression que celle dudit Exposant, à peine de deux mil livres d'amende, confiscation des exemplaires, et de tous dépens, dommages et intérêts, comme il est plus amplement porté par lesdites Lettres. Et ledit de Luyne a associé audit privilège Augustin Courbé Marchand Libraire à Paris, pour en jouir suivant l'accord fait entre eux.

Les Exemplaires ont été fournis.

Registré sur le Livre de la Communauté le 15 Avril 1656, suivant l'arrêt du Parlement du 9 Avril 1653.

Achevé d'imprimer le 30 Novembre 1656, à Rouen, par LAURENS MAURRY.

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